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Texte critique - rapport Bouchard-Taylor
Section portant sur la langue
Frédéric Lacroix
Tribune libre de Vigile
jeudi 17 juillet 2008      480 visites      1 message


Le 22 mai dernier était déposé le rapport de la Commission sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles. Divers aspects du rapport, surtout ceux portant sur l’égalité hommes-femmes et l’interculturalisme, ont depuis été abondamment commentés dans les médias. Une facette cependant un peu négligée médiatiquement est celle concernant le traitement que les commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor réservent à la question de la langue française et de son rôle dans la société québécoise. Le rapport ne consacre que 3 pages à cette question sur les quelques 300 qui le constituent. Ces quelques passages laissent le lecteur attentif sur sa faim.

Les commissaires ont pourtant pu constater de visu que, lors des forums, la plupart des intervenants ont exprimé leur profond attachement à « la langue française en tant que langue commune ». L’inquiétude qui existe concernant l’avenir de la langue française était bien palpable chez de nombreux citoyens lors des forums. De plus, les commissaires ont choisi d’interpréter le mandat qui leur était confié de façon « large » : « [...] le mandat de la Commission consistait à [...] revenir sur l’interculturalisme, l’immigration, la laïcité et la thématique de l’identité québécoise ». Pour toutes ces raisons, le traitement expéditif de la question linguistique est difficilement compréhensible.

Les éléments constituant la liste des points « inquiétants » et points « rassurants » (les termes sont des commissaires) cités à la page 209 du rapport auraient gagnés à être développés davantage. Les points inquiétants, en particulier, regroupent des données démographiques et socio-économiques qui illustrent la faiblesse persistante du pouvoir d’attraction du français au Québec ainsi que la position peu enviable de cette langue sur le marché du travail. La signification de ces points aurait méritée d’être expliquée clairement. Les données démographiques citées, par exemple, indiquent une diminution lente mais constante du poids des francophones au Québec jusqu’en 2001, suivi d’une chute importante de près de deux points de 2001 à 2006 (changement brusque que les commissaires omettent de relever). D’après une étude prévisionnelle du professeur Marc Termote datant de 2006, le pourcentage de francophones sera en baisse constante dans un avenir prévisible, baisse qui sera plus ou moins rapide selon le scénario prévisionnel retenu. Or, il est bien connu empiriquement que la force d’attraction d’une langue est proportionnelle à l’importance numérique relative de ses locuteurs face aux autres groupes linguistiques ; la décroissance du pourcentage de francophones par rapport aux anglophones que l’on observe en 2006 et qui s’annonce pour l’avenir indique que la force d’attraction du français, qui est déjà faible (seulement environ la moitié des substitutions linguistiques des allophones se font vers le français), ira en décroissant, au profit de l’anglais.

Aux tendances lourdes énoncées dans les points inquiétants, on oppose des points rassurants contenant surtout des données anecdotiques reflétant des phénomènes ayant peu d’impact sur les variables démolinguistiques ou peu d’effets structurants. En outre, cette section contient certaines erreurs ou imprécisions qui font en sorte que certains des points rassurants ne le sont guère : par exemple, les commissaires citent une étude du professeur Jean Renaud portant sur l’intégration des immigrants (« Ils sont maintenant d’ici » datant de 2001), étude qui contient d’importantes erreurs méthodologiques qui en invalident les conclusions. Plus loin, on se réjouit du fait que la proportion d’allophones fréquentant les universités de langue française soit passée de 42 % en 1986 à 52 % en 2004. On oublie cependant de relever que depuis 15 ans, près de 66 % de la croissance des effectifs des établissements universitaires de langue anglaise est attribuable aux seuls étudiants allophones. Un autre point indique que « entre 2001 et 2006, le nombre de francophones [...] venus s’établir au Québec n’a jamais été aussi élevé (36 000) ». Cela est tout simplement faux, car ils étaient 43 000 à faire la même chose entre 1986 et 1991.

Dans leur analyse, les commissaires ont choisi de mettre sur un pied d’égalité des éléments disparates et inégaux, cautionnant ainsi l’impression qu’ils s’annulent et se neutralisent l’un l’autre, ce qui n’est guère le cas. Cette méthodologie problématique mène Bouchard et Taylor à tirer des conclusions abusives. Ils affirment, par exemple : « Par rapport à cet arrière-plan, le tableau qui vient d’être esquissé ne révèle pas de changements brusques, profonds, qu’on puisse assimiler à un état de crise et qui appelleraient immédiatement des mesures radicales (par exemple, imposer la fréquentation des cégeps francophones, étendre la francisation aux petites entreprises, etc) ». Notons que des mesures structurantes, comme rendre obligatoire la fréquentation des cégeps de langue française ou franciser les petites entreprises, sont d’emblée classées comme étant « radicales ». On se demande bien pourquoi si ce n’est pour les discréditer par la magie du vocabulaire. Il ne s’agit pas de défendre ces mesures dans ce texte, mais pourrait-on tout simplement en discuter ? La brusque chute du poids relatif des francophones notée au recensement de 2006, n’est-elle pas, au contraire, un « changement brusque, profond » annonciateur de la « crise » qui a menée à la création de la commission ?

Pour terminer, on peut se réjouir que les commissaires aient constaté qu’« étant donné l’importance que revêt la langue française au Québec, tous y gagneraient à ce que l’Office québécois de la langue française soit soustrait à toute possibilité d’ingérence politique ou à toute apparence d’ingérence ». Tous gagneraient, en effet, à ce que la question de la langue française soit abordée de manière rigoureuse et « ouverte ». Cela reste malheureusement à faire.

Frédéric Lacroix, PhD
Chercheur, Institut de recherche sur le français en Amérique (IRFA)

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Vos commentaires:
  • Texte critique - rapport Bouchar-Taylor
    17 juillet 2008

    Le manque de rigueur d’un texte co-signé par le grand philosophe Charlot Taylor est une perle

    François Therrien




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No 274 - 2008

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