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Dans les derniers jours, on a affreusement piétiné et souillé ce qui restait de l’Histoire du Québec. Une fois de plus, certains ont entrepris de fossoyer notre passé pour mieux pouvoir imposer leur vision tronquée de la réalité socio-historique canadienne. Ce n’est pas nouveau, la nation canadienne est une nation dominatrice. Dès lors, il ne faut pas s’étonner de la voir cracher sur les racines d’un peuple qu’elle a toujours précisément cherché à déraciner... Portrait d’une humiliation qui fait mal.
Jean Charest : porte-parole de la domination
Le fait que Charest ait joué au « cocu content » toute la semaine ne surprend personne. Est-ce nécessaire de rappeler qu’il fut vice-président du NON en 1995 et que, de ce fait, il a toujours considéré le Québec comme n’étant rien de plus que la province d’un petit peuple, incapable d’orienter sa propre destiné ?
S’il est revenu au Québec en 1998 pour diriger le PLQ, c’est strictement parce qu’on lui avait demandé de venir reconstruire l’unité canadienne. Son objectif central était de contrer les tenants de ce si beau mot qu’est « indépendance » afin de faire triompher une sorte de statu quo fédéraliste sans substance.
Charest ne peut donc que se réjouir et de la récente manoeuvre de détournement historique, et de l’effritement des relations particulières que le Québec avait nouées avec la France, notamment depuis le « Vive le Québec libre » de De Gaulle en 1967. Plus que jamais, Charest a démontré que notre « Je me souviens » national n’était pour lui qu’un vulgaire slogan vide de sens.
Au fond, on ne pouvait s’attendre à rien d’autre venant d’un conservateur fédéraliste qui s’est toujours opposé à la liberté d’un peuple.
Sacrifier le Québec sur l’autel du libre-échange
Suite à l’élection de Nicolas Sarkozy, les stratèges fédéralistes ont très vite su saisir l’opportunité en or qui se présentait à eux. Il faut dire que l’arrivée d’une droite décomplexée, atlantiste et pro-américaine donna un allié idéologique de taille aux conservateurs. Dès lors, la table était mise pour saborder les liens diplomatiques privilégiés qui unissaient encore le Québec à la France. Une fois pour toutes, on allait pouvoir mettre un terme définitif à la fameuse politique de la « non-ingérence, non-indifférence » que la France avait hérité du gaullisme (1).
On l’a vu dans les dernières semaines et encore plus lors des derniers jours, on assiste actuellement à une profonde redéfinition de la relation France-Québec. Tout est mis en oeuvre pour isoler le Québec, à l’avantage des fédéralistes qui ne savent qu’applaudir à nos reculs. À l’avenir, nos efforts en vue de se tailler une place sur la scène internationale devront encore un peu plus passer par Ottawa. Dit autrement, le Québec est une fois plus renvoyé à une basse position de soumission qui l’oblige à demander perpétuellement la permission à son maître pour agir !
Sarkozy l’a dit : désormais, il n’est plus question pour la France d’opposer « [ses] deux amitiés et [ses] deux fidélités » que sont le Canada et le Québec. Les deux se trouvent sur un merveilleux pied d’égalité. Après tout, il n’a que faire des aspirations à l’autodétermination du peuple québécois. Ce qu’il l’intéresse, c’est surtout de trouver de nouvelles occasions de faire des affaires, tout comme Charest d’ailleurs qui ne cesse de nous rabattre les oreilles avec son magnifique projet de libre-échange « Canada-France-Québec ». Au fond, Charest, Harper et Sarkozy n’aiment pas le Québec. Ils n’en ont que pour la croissance du capital, que pour les possibilités d’investissement qu’un accord de libre-échange ouvrirait à leurs amis millionnaires du secteur privé (2).
Dès son élection, Sarkozy s’est posé comme l’incarnation d’une rupture avec le passé. Dans le cas spécifique du Québec, il rompt donc avec l’héritage gaullien. Ainsi, pour la France, la quête d’indépendance et d’autonomie du Québec appartient désormais au passé. Ce réalignement est loin d’être sans conséquence. La nouvelle relation qui en émerge n’a plus qu’une seule fonction : celle de légitimer le statu quo et l’ordre établi fédéraliste.
Paul Desmarais doit jubiler dans son château de la région de Sagard (3).
Récrire l’Histoire à l’avantage des vainqueurs
Maintenant, quant au fait que toute cette histoire coïncide parfaitement avec les célébrations du 400ème anniversaire de la ville de Québec, il ne s’agit en réalité que d’un heureux hasard pour les fédéralistes. Disons que l’arrivée de Sarkozy fut pour eux un véritable cadeau du ciel. En plus de leur permettre d’imposer leurs vues en matière de politique étrangère, il fit en sorte que le moment ne pouvait être mieux choisi pour récupérer la fête politiquement.
Le sens d’une fête à caractère historico-symbolique n’est jamais donné d’avance. Il s’inscrit dans un rapport de force et se reconstruit à l’aune des enjeux politiques de l’heure. Dès lors, la peur des fédéralistes étaient que le 400ème serve à consolider le discours nationaliste québécois. Que cette fête soit celle du début de la présence française en Amérique ou de la naissance de la nation québécoise était pour eux carrément inadmissible. Dans le but d’éviter toute politisation qui irait à l’encontre des intérêts de la nation dominante (canadienne-anglaise), les fédéralistes allaient donc devoir user d’une stratégie à deux étapes :
1) D’abord, on a dû vider la fête de tout contenu politique susceptible de susciter la controverse (pensons notamment à la question autochtone qui a été complètement rayée de la carte). L’objectif était simple : faire en sorte que les célébrations soient consensuelles, sans substance et d’une complaisance éminemment crasse. Pour ce faire, il a suffi de réduire la fête à un simple festival de banderoles superficiel dont la seule véritable mission était de faire engranger des profits aux hôtels et restaurants du coin. Tout a été misé sur le volet économico-touristique et on a évacué toute référence aux luttes historiques du Québec.
2) Concernant la deuxième étape, elle vient tout juste de se produire. Il s’agissait de repolitiser la fête, cette fois-ci dans le sens des intérêts dominants, quitte à complètement travestir la vérité historique. Ainsi, le 400ème de Québec devient tout à coup la fête de la fondation du Canada, un pays pourtant né en 1867... Quelle absurdité !
Et la monarchie se joint à la fête
L’humiliation allait toutefois être poussée à des sommets encore plus scandaleux. Comble des combles, il aura fallu que ce soit la représentante de la Reine d’Angleterre qui alla se pavaner en France, question d’exécuter les basses besognes des Harper et Charest de ce monde. Comme d’habitude, elle se fit donc l’instrument de la politique fédérale, fidèle à son devoir de marionnette nationale (4).
On a donc eu l’audace d’envoyer les vestiges du folklore royaliste canadien représenter le Québec en France. La gouverneure générale n’est-elle pas pourtant l’incarnation même de la Conquête ? Non mais il faut que notre niveau d’aliénation historique soit assez profond merci pour qu’on demande au symbole de la colonisation britannique d’aller célébrer avec le Président français le 400ème anniversaire de la présence francophone en Amérique !
Le symptôme d’un phénomène plus vaste
À l’instar du maire de Québec Régis Labeaume, plusieurs Québécois ont toutefois trouvé futiles ces « petites histoires politiques ». Selon monsieur le maire (un ancien souverainiste dont l’esprit a été recolonisé), il faut être des « colons » pour se préoccuper de toute cette affaire. On aurait selon lui tort de s’indigner. Après tout, l’heure n’est-il pas à la fête et non pas aux éternelles chicanes...
Cela reflète parfaitement l’air du temps. On se trouve dans une période d’amnésie générale. Dans le sillon de la mondialisation néolibérale, tout est mis en oeuvre pour réduire à néant l’Histoire. Le passé, dans lequel on pourrait puiser l’énergie nécessaire à la poursuite des luttes actuelles, n’est plus utile aux yeux des « nouveaux maîtres du monde ».
À vrai dire, l’intégration de tous les peuples à un seul et même marché mondial auto-régulé par la main invisible n’a que faire des vieilles préoccupations d’un peuple qui a été historiquement dominé. Seules la croissance économique et l’expansion tentaculaire du capitale comptent dans ce monde où les « eaux glacées du calcul égoïste » s’étendent partout. Au diable les particularismes culturels revendicateurs. Comme le résume si bien la formule consacrée : the time is money. Pas de temps à perdre, à moins que cela ne serve les intérêts des puissants !
Ainsi, comme l’anticipait Herbert Marcuse en 1964, dans un contexte où la pensée s’homogénéise, « c’est le passé même de la société qui se trouve supprimé – et son futur aussi dans la mesure où à travers lui sont évoqués le changement qualitatif et la récusation du présent. » Dans les sociétés capitalistes avancées, « on rejette et on oublie la réalité historique ».
En ce sens, le passé d’une nation qui a été écrasée (révolte des Patriotes, nuit des longs couteaux, etc.) doit absolument sombrer dans l’oubli. Au fond, la nation canadienne redoute « les contenus subversifs de la mémoire (5) » et c’est pourquoi elle souhaite nous en priver. Après tout, il a toujours été dangereux que les laissés-pour-compte de l’ordre établi se rappellent leur passé. La révolte enfoui en eux risquerait de resurgir.
Dès lors, la nation dominante n’a qu’à redéfinir les événements historiques en les falsifiant à son avantage et dans un contexte d’amnésie générale, ces événement réinterprétés, à force d’être matraqués par les pouvoirs en place, finissent tranquillement et de manière sournoise par s’imposer dans nos consciences.
Et un jour, le faux devient vrai...
Et cette phrase résonne sans cesse dans nos têtes jusqu’à nous faire accepter notre sort et le monde tel qu’il est : le seul et unique destin de la nation québécoise est un statut de minorité parmi tant d’autres au sein d’un État canadien inégalitaire, pollueur et militariste.
Ça y est, nous voilà rongés par l’Alzheimer collectif.
***
Notes
1. Historiquement, nos liens avec la France nous auront, bien que de manière certes insuffisante, permis de progresser sur un certain nombre de fronts. En effet, cette relation spéciale revêtait une certaine fonction émancipatrice dans la mesure où elle a été utilisée, comme le rappelait Marc Chevrier dans Le Devoir de samedi dernier, « pour s’émanciper de la tutelle fédérale canadienne, pour obtenir des gains à l’intérieur du pays ou des gains sur la scène internationale ». Rappelons que lors du référendum de 1995, Parizeau y voyait aussi la clef d’une future reconnaissance d’un Québec souverain sur la scène internationale.
2. Tous les moyens sont bons pour faire en sorte que la volonté d’indépendance du Québec paraisse dérisoire devant les intérêts économiques de la France au Canada.
3. Ce fédéraliste notoire qui s’est toujours battu contre l’émancipation du Québec est un des meilleurs amis de Nicolas Sarkozy. Milliardaire véreux, il est PDG de la multinationale Power Corporation et a fait beaucoup d’affaires en France. Au Québec, c’est notamment à lui qu’appartiennent Le Soleil et La Presse.
4. Elle n’a d’ailleurs pas hésité à le faire en Afghanistan, en présentant la politique militariste d’Ottawa comme s’il s’agissait d’une mission humanitaire.
5. Voir Herbert MARCUSE, L’homme unidimensionnel, Paris, Les éditions de minuit, 1968, p. 122-123.
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Ugo Gilbert Tremblay

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