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Il y a des moments dans la vie où nous connaissons tous cette angoissante sensation d’avoir atteint le bout du chemin, où tout risque de s’écrouler si nous n’empruntons pas une voie de sortie dès qu’elle se présentera à nous, à défaut de s’en préparer une. C’est particulièrement le cas des personnes exerçant certains métiers plus ingrats ou dangereux que d’autres.
Prenez le cas des informateurs de police qui finissent tous un jour ou
l’autre dans un cercueil. S’ils ne saisissent pas les occasions que la
destinée leur apporte, ils risquent de ne pas revoir une telle chance
réapparaître, tant la vie est courte dans ce métier. Lorsque le hasard met
sur leur chemin un ministre « top secret », on peut comprendre qu’ils
puissent être à l’affût de toutes les erreurs qui leur permettraient de
prendre une retraite anticipée loin de leurs ennemis. Dans ce métier tout
se négocie en argent sonnant, surtout la sortie. Chaque entrevue à la
radio, chaque comparution devant un comité d’enquête, augmente la pression
sur les éventuels bailleurs de fonds - surtout s’ils craignent le scandale
la valeur de la retraite résidant surtout dans ce que ces informateurs ne
disent pas, l’essentiel pour ces personnes, étant de faire monter les
enchères en multipliant les occasions d’ébruiter une rumeur, sans toutefois
révéler totalement le secret qui en est la source.
Si les informateurs de police ont avantage à ne pas rater leur sortie parce qu’ils pratiquent un métier qui peut leur être fatal, d’autres professions moins dangereuses, mais tout aussi ingrates nécessitent beaucoup de doigté lorsque vient le moment de quitter le métier. C’est le cas de la très prestigieuse fonction de premier ministre. Si les ministres doivent surtout leur survie au bon plaisir des premiers ministres, ces derniers sont totalement tributaires de l’humeur populaire. Il devient donc important de distinguer un état d’âme du public et une vague de fond. Malgré des sondages favorables, peu de gouvernements ont survécu plus de deux mandats consécutifs à la faveur populaire.
Robert Bourassa a connu une chute cruelle en 1976 et il a dû s’expatrier en Europe parce qu’il avait eu l’audace de croire qu’il pouvait réaliser l’exploit de se faire réélire une troisième fois. Plus pragmatiques, Brian Mulroney et Lucien Bouchard ont certainement eu le temps de se ménager une sortie en quittant la vie politique avant la fin de leur deuxième mandat et ont donc pu se joindre avec beaucoup de facilité à d’importantes firmes d’avocats. Nul doute que la valeur de Lucien Bouchard n’aurait pas été la même dans le riche marché des cabinets d’avocats fédéralistes s’il avait attendu la défaite pour s’y chercher un emploi.
***
Jean Charest vit actuellement un semblable dilemme. Il a toujours rêvé de devenir premier ministre du Canada et ce rêve est à portée de sa main pour plusieurs raisons, entre autres, parce qu’il a sauvé le Canada du péril séparatiste en 2003. Il jouit donc d’une bonne crédibilité politique dans le reste du Canada. Le Canada lui doit aussi la mise en place du Conseil de la fédération qui réunit tous les premiers ministres des provinces. Sa récente alliance avec le premier ministre de l’Ontario n’est pas dénuée de stratégie, et aura probablement pour effet d’augmenter encore plus sa valeur sur le marché des politiciens capables de diriger le Canada. À sa façon, Jean Charest fait monter les enchères le concernant, se préparant lui aussi une sortie.
Parce qu’il veut devenir premier ministre du Canada, Jean Charest ne déclenchera pas d’élections anticipées au Québec. Tant que sa cote sera élevée dans les sondages, Mario Dumont, qui risque de ne pas survivre à un prochain scrutin, ne fera rien pour précipiter les élections. Pendant cette période où il sera en relative sécurité parce qu’il peut justifier son attentisme en raison de sa position minoritaire, Jean Charest continuera à augmenter sa valeur sur le marché des candidats au poste de premier ministre du Canada. Il attendra donc patiemment la chute de Stephen Harper dont le gouvernement s’affaiblit de jour en jour. Devant la faiblesse des Conservateurs, il sait que les Libéraux fédéraux, sous la direction de Stéphane Dion, feront tout pour déclencher des élections même s’ils ne sont pas assez forts pour décrocher plus qu’un gouvernement minoritaire sans l’essentiel appui du Québec.
Pour des raisons mathématiques, mais aussi par opportunisme politique, les prochaines élections fédérales se tiendront donc avant le prochain scrutin québécois. Jean Charest attendra de voir qui sera le gagnant à Ottawa avant de prendre toute décision concernant la suite de sa carrière. Le meilleur scénario pour Jean Charest consisterait donc à ce que Stéphane Dion dirige un gouvernement minoritaire à Ottawa. Dans une telle éventualité, plus rien n’empêcherait alors Jean Charest de se présenter comme candidat à la succession de Stephen Harper. Devenu chef, il déferait sans tarder le gouvernement libéral minoritaire de Stéphane Dion, devenant le premier dirigeant d’un gouvernement majoritaire du Canada depuis Jean Chrétien.
Parce que Jean Charest est au sommet dans les sondages, parce Mario Dumont ne risquera pas de le défaire parce qu’il ne veut pas disparaître de la carte politique du Québec, parce qu’on ne peut se fier à l’humeur des Québécois pour déclencher des élections au terme d’un second mandat comme je l’expliquais dans « L’écran de fumée des sondages », parce que Jean Charest craint « l‘effet américain » que pourrait occasionner l’éventuelle élection du Démocrate américain Barack Obama sur l’électorat québécois - phénomène que j’expliquais dans un récent article- mais surtout parce qu’il veut préparer sa sortie afin de devenir premier ministre du Canada, Jean Charest ne déclenchera pas d’élections cet automne. Il n’y aura pas d’élections provinciales avant le prochain scrutin fédéral, parce que, à sa façon, comme Julie Couillard, Jean Charest fait monter les enchères le concernant, se préparant lui aussi une sortie.
Louis Lapointe
Brossard
* Suite et fin des deux billets précédents : L’écran de fumée des sondages et « L’effet américain ».
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —
Le Bloc québécois va peut-être sauver le Canada.
Il n’était pas content de la gouvernance des libéraux. Il ne l’est pas davantage de celle des conservateurs. Comme il ne souhaite pas le retour des libéraux au pouvoir, il devra se résigner à se présenter pour diriger le pays.
Sinon, il va avoir l’air fou pas à peu près...
Pierre B.

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