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Les sables mouvants de l’accommodement raisonnable
Mathieu Bock-Côté
Tribune libre de Vigile
vendredi 27 octobre 2006      1489 visites


En annonçant le 12 octobre dernier la création d’un comité sur l’accommodement raisonnable en milieu scolaire, le ministre Fournier n’avait certainement pas une mauvaise intention. L’actualité nous rapporte sans cesse de nouvelles situations qui apparaissent contradictoires avec les valeurs de notre société. Que le ministre souhaite contenir le phénomène nous rappelle que le pouvoir politique prend encore à l’occasion son rôle au sérieux. Mais l’État québécois n’aurait jamais dû mettre les pieds dans les sables mouvants de l’accommodement raisonnable. Sous prétexte d’en encadrer l’application, il en reconnaît la légitimité et en consacre durablement l’existence au point de permettre à terme son extension illimitée.

Ceux qui réclament l’accommodement raisonnable ne cessent normalement d’en dédramatiser la portée. On le présente ainsi comme un outil privilégié permettant l’intégration de communautés culturelles au domaine public tout en rappelant que le pluralisme identitaire serait désormais la norme pour chaque société occidentale. L’accommodement raisonnable ne serait rien d’autre que la manifestation institutionnelle d’une société ouverte à ses différences.

La plupart du temps, les adversaires de l’accommodement raisonnable font valoir que la multiplication de telles mesures est contraire à l’idéal de laïcité et des valeurs qu’il abriterait. L’argument est d’autant plus convaincant que la différence culturelle prend trop souvent la forme de l’intégrisme religieux. Il faut pourtant aller plus loin dans cette critique en rappelant que la logique de l’accommodement raisonnable suscite en fait la création de barrières favorisant l’autoexclusion de certains groupes de la société québécoise comme on l’a remarqué avec le refus d’un jeune sikh de s’intégrer aux institutions québécoises parce qu’elles refusaient de se plier à ses exigences identitaires. Certains ont même pratiqué le chantage linguistique en soutenant que « l’intransigeance » de la majorité francophone forçait bien souvent certaines minorités à se soustraire à ses institutions pour se réfugier dans une communauté anglophone plus accueillante et pluraliste. De ce point de vue, l’accommodement raisonnable n’est rien d’autre que la tête de pont d’une entreprise plus vaste de multiculturalisation de la société québécoise.

Plus que la seule laïcité, il faut opposer au multiculturalisme une certaine idée de la communauté politique qui ne renie pas sa dimension historique et existentielle. Si nos sociétés doivent s’ouvrir sans arrières-pensées à la diversité, elles doivent savoir à partir de quoi elles le font. D’une société dénationalisée soumise au corporatisme identitaire et entièrement défigurée par un chartisme se substituant aux pouvoirs démocratiques ? Ou d’une communauté nationale assumant sa continuité historique et son identité nationale et accueillant à partir de ce qu’elle est ceux qui s’y joindront ? Dans un premier cas, l’intégration sera chose facile, parce qu’elle ne voudra plus rien dire. Dans le deuxième cas, elle sera plus exigeante mais conforme à une conception substantielle de la démocratie où le vivre-ensemble s’approfondit dans un authentique monde commun.

Le relativisme identitaire qui demande à une société de renier toutes ses marques distinctives pour mieux s’ouvrir à la diversité est symptomatique d’une mauvaise conscience aussi néfaste qu’injustifiée. C’est à partir de son histoire particulière que le Québec s’est ouvert à la laïcité. Quand certains, sous prétexte d’appliquer une laïcité intégrale nous demandent de cesser d’enseigner les chants de Noël aux enfants du Montréal multiconfessionnel, de distinguer définitivement les jours fériés du calendrier religieux, de déplanter la croix du Mont-Royal ou de ne plus enseigner l’histoire nationale parce qu’elle serait d’abord celle de la majorité francophone, ils font preuve d’un zèle aussi peu nécessaire qu’intransigeant. En fait, en cherchant à présenter une laïcité soustraite à son contexte historique, ils minent la capacité d’intégration de notre société en la privant de ses raisons communes pour la réduire à une mince pellicule universaliste recouvrant tristement notre refus d’assumer notre propre histoire.

La société québécoise s’empêtre déjà plus qu’elle ne le devrait dans le multiculturalisme. Mais les récents propos de Jacques Godbout nous révèlent heureusement que le temps de la censure est terminé. La rectitude politique qui nous pousse à confondre l’ouverture à l’autre avec le reniement de soi doit cesser. La société québécoise ne doit plus avoir honte d’elle-même en se croyant coupable de racisme chaque fois qu’elle demande qu’on respecte les valeurs et la conscience historique qu’elle place au centre de son existence. Comme quoi derrière la question de l’accommodement raisonnable, se trouve plus qu’une simple défense de notre indispensable laïcité. Derrière la laïcité, on devra bien finir par retrouver la nation.

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