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Les espions canadiens
L’élection québécoise confrontée à la théorie des agents doubles
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
jeudi 20 novembre 2008


On peut dire que la politique canadienne, telle qu’elle se donne à voir au Québec depuis plus d’une trentaine d’années, se résume à la promotion et à la justification du fédéralisme asymétrique. Ce fédéralisme se présente à partir d’Ottawa comme le système politique le plus prometteur pour corriger les injustices historiques. Idéalement, ce système devrait permettre à tous les Canadiens de s’épanouir dans les deux langues officielles et de respecter les minorités afin de montrer l’image d’un pays uni. Appartenir à la fédération canadienne, c’est grosso modo vivre dans un grand espace politique nord-américain réunissant des minorités amies de l’anglophilie, un pays dans lequel, depuis l’empreinte idéologique puissante laissée par P.-E. Trudeau, les Québécois doivent se montrer à la hauteur de la vie canadienne anglaise. Ottawa constituait, selon la vision de Trudeau, la promotion et la destination finales des « meilleurs » Québécois canadiens.

Dans ce court article, je me pencherai d’abord - en ayant à l’esprit le rêve du Père du rapatriement unilatéral de la constitution -, sur la signification que peut avoir l’espionnage dans la vie quotidienne canadienne. Je montrerai que l’espionnage est une activité importante et qui passe souvent inaperçue, comme le veut d’ailleurs le sens de sa définition même. Si je dirai un mot sur la duplicité au Québec, ce sera pour mieux comprendre la figure, bien documentée chez nous, de l’agent double. J’insisterai en fin de parcours sur les différences existant entre la collaboration avec le fédéral, la complicité et la collusion afin de savoir le rôle que doit jouer le Québec dans le Canada.

Que signifie « espionner » ? Réponse : avoir une mission

D’entrée de jeu, le rôle de l’espion est celui d’observer de l’extérieur une réalité intérieure. En effet, l’espion, qui travaille derrière la scène, n’est pas impliqué directement dans le déroulement de la vie réelle. On peut dire que l’espion, qui opère en changeant son nom, en le traduisant en anglais ou en chiffres, œuvre à distance sans être vraiment touché par les implications de sa mission.

Le plus souvent, peut-on dire, espionner consiste à partir à la recherche de renseignements secrets et confidentiels au sujet d’une cible. Sans que les autres le voient ou le réalisent pleinement, l’espion se renseigne et transmet ses informations aux autorités. Ainsi, travaille-t-il pour la réalisation d’une cause qui n’est pas la sienne, une cause qui dépasse sa personne, c’est-à-dire une mission qu’il n’endosse jamais personnellement. S’il tombe en amour, il ne confond jamais l’amour avec sa mission. Dans le jeu d’échec politique, l’espion espionne en prenant la figure du pion derrière le roi. En démocratie, cependant, le pion intellectuel peut devenir le roi du grand jeu.

Or, si on sait que l’espion prend ses ordres d’un supérieur, on sait aussi qu’il sera efficace dans sa tâche s’il parvient à s’approcher et à infiltrer ses ennemis. Le plus grand pays au monde doit sans cesse s’assurer de sa cohésion et de son unité, notamment en recrutant ses espions de l’intérieur. Le meilleur espion, qui n’apparaît évidemment jamais dans la colonne du produit intérieur brut, est néanmoins celui qui se présente comme votre ami, c’est-à-dire celui qui parle en bien de vous devant vous. On l’oublie encore, nous qui regardons les films d’espionnage, mais l’espion qui veut compléter sa mission voyage d’ouest en est et inversement. Pourquoi ? Parce que le voyage permet de connaître et de se faire connaître sous un aspect différent de ce que nous sommes réellement. Ainsi, trahir quelqu’un ou le dénoncer sera beaucoup plus facile si on connaît par cœur les comportements de notre cible et que l’on se trouve à distance de celle-ci.

Ce n’est donc pas un hasard enfin si le meilleur espion, au Canada ou ailleurs, tente de parler au moins deux langues. Chez nous, il peut parler des deux côtés de la bouche et se présenter en même temps sous les apparences du parfait diplomate, c’est-à-dire celui qui veut contribuer au dialogue entre les deux frères ennemis. Voilà pourquoi le meilleur espion du pays sera sans doute celui qui, au moyen des actions les plus subtiles, peut être les plus officielles, certes toujours les plus efficaces à long terme, réussira à faire capituler l’adversaire ou à saper le pouvoir de ses opposants politiques.

Le problème québécois de la duplicité

Quand on comprend ce que signifie espionner et surtout quelles forces sont nécessaires pour devenir le meilleur espion, on réalise que le Québec peut constituer un terreau fertile pour le développement de la surveillance stratégique. En effet, le Québec s’impose comme le royaume des duplicités : on connaît la duplicité des époques et de lieux, la duplicité de la langue, la duplicité des structures politiques, la duplicité des visions d’avenir, etc. Qu’on le veuille ou non, depuis la Conquête, le Québec représente l’un des meilleurs terroirs d’espionnage au monde, car nos représentants travaillent à la fois pour le Québec et pour le Canada, parlent à la fois français et anglais, etc. La tradition des duplicités au Québec et le malaise identitaire que l’on connaît depuis les années 1960, mettons depuis la Crise d’octobre 1970, ont favorisé la production des doubles discours, des doubles affiliations, du double jeu, du contre-espionnage médiatique et le déploiement, systématisé et idéologique, de moyens techniques précis pour tenter d’éliminer, au moins affaiblir, les partisans de l’autre cause.

La figure de l’agent double

On ne retrouvera donc pas de coïncidences étonnantes dans le fait que l’écrivain Hubert Aquin, dès les années 1960, critiquait les textes ponctués de duplicités que faisait paraître P.-E. Trudeau dans Cité libre. Selon Aquin, l’auteur de « La nouvelle trahison des Clercs » voulait que les Québécois se montrent à la hauteur du Canada, qu’ils travaillent à la construction d’une « province exemplaire » afin de montrer aux anglophones de quoi ils sont capables. Selon le Trudeau d’Aquin, le bilinguisme, une moindre mesure, devait favoriser les Québécois et faire du français une langue attirante pour les anglophones. Dans ce débat avec Trudeau, Aquin pensait que les Québécois n’avaient pas à être meilleurs que les Anglais chez eux. Dans sa réplique intitulée « La fatigue culturelle du Canada français », Aquin dit entre autres à Trudeau que les politiciens du Québec à Ottawa, c’est-à-dire nos « fédéraux », sont épris du grand tout et se battent inutilement pour une confédération qui n’existe pas. Exaspéré du comportement des politiciens fédéraux québécois - qui ont fait moins soit dit en passant pour le Québec que les exploits du courageux Maurice Richard – qui passent leur temps à se sacrifier sur l’autel du plus fort, Aquin en vient à les considérer en véritables « agents doubles ». Le Canadien français à Ottawa, conclut Aquin qui vise « les trois colombes », ne sert pas sa cause, mais la cause des autres. Espion et agent double, le canadien travaille à tous les jours à la victoire de l’autre, le puissant, et il se trouve bon de réussir et d’avoir des promotions. Aquin dirait peut-être aujourd’hui, selon son raisonnement, que notre Canadien français « agent double » oeuvre au service du Conseil de la fédération…

Toujours est-il que les espions sont parmi nous et qu’il convient, au Québec duel, de les débusquer ou de les élire. Si cela est une double tâche traumatisante pour l’esprit sain catholique, il faudra au moins les mettre en scène. Et c’est exactement ce que fera Godbout. En effet, les cinéphiles se rappelleront peut-être du film génial de Jacques Godbout qui tourne en images la vie de « l’as espion canadien » IXE-13. En 1971, Godbout met en scène un épisode de la bande dessinée d’IXE-13, une reprise qui illustre avec éloquence la thèse d’Aquin suivant laquelle les Québécois s’éprennent de réussites à l’intérieur du fédéral, un système politique qui symbolise pourtant la domination des anglophones sur les francophones. Le film montre avec une intelligence peu commune le Québécois francophone espion - sous les traits de Trudeau -, en train de sauver son pays victime des communistes chinois et des dangereux nazis. La politique, on le déduit au visionnement du film, repose sur l’espionnage. Mais comment justifier encore aujourd’hui notre passion secrète pour la figure de l’agent double ? Comment expliquer que les Québécois, en persistant à voter Bloc au fédéral, continuent d’exprimer leur méfiance à l’endroit du gouvernement central ? La dernière partie de mon texte tentera de clarifier les enjeux de la réponse.

Espionnage, bilinguisme institutionnel et belles missions

On retiendra de l’interprétation d’Aquin que le bilinguisme favorise les espions québécois à se réaliser à Ottawa. Le bilinguisme, au lieu de favoriser la reconnaissance des Québécois, semble plutôt conduire à leur lente assimilation. Et la chose s’explique en bonne partie par la structure elle-même. Au Québec, en effet, le rêve de nombreux fonctionnaires est de réussir dans la grande structure fédérale, là où le pouvoir se trouve et se prend. Nombreux sont les politiciens, fonctionnaires et carriéristes produits par le Québec qui tentent leur chance au fédéral, en anglais, et qui, pour plusieurs raisons qu’il serait trop long de donner ici, dont l’échec, reviennent ensuite à la maison en reprenant leur nom français. On le réalise lentement : Ottawa demeure et demeurera encore un certain temps le lieu du pouvoir, la capitale dormante propice aux activités nocturnes, c’est-à-dire le lieu des plus belles missions pour nos nombreux espions et agents doubles.

Entre la collaboration, la complicité et la collusion

Cela dit, on doit encore se demander de quels types d’association les espions canadiens participent-ils ? Que dit l’analyse linguistique : sont-ils de simples collaborateurs ? Doit-on y voir complicité, complot ou collusion ? Une petite clarification conceptuelle est peut-être nécessaire ici afin que les Québécois mesurent les avantages et les inconvénients de notre structure duelle.

La collaboration est surtout l’action positive de travailler ensemble. Le mot prend son sens négatif lorsque la personne qui « collabore » le fait contre les siens, notamment en temps de guerre ou de conflit. Les collabos sont souvent du côté du pouvoir, des patrons, et acceptent les tâches ingrates. Contre les collabos, on valorise en général les résistants et les militants.

En lien avec la collaboration, la complicité est encore plus subtile. Est complice la personne qui participe à une infraction commise par quelqu’un d’autre ou un groupe. Dès lors, le complice sait bien qu’il s’agit d’une faute, d’une action subversive, illégale, mais il accepte de participer au coup pour des raisons personnelles, à l’occasion en raison de la peur de représailles. La complicité avec le pouvoir conduit certains politiciens et fonctionnaires à œuvrer, aux limites de la légalité et de l’éthique, à leur avancement ou à leurs propres bénéfices personnels. Le fameux scandale des commandites doit son explication à la collaboration de personnes intéressées par une cause et ses possibilités pécuniaires. La complicité peut mettre en péril un projet porteur. On doit préciser que le complot, qui peut exiger la complicité et la collaboration, est le projet secret intenté contre la vie de quelqu’un ou la sécurité d’une institution. Le comploteur connaît son plan et sait ce qu’il doit faire pour arriver, avec ses complices, à la réalisation de ses fins.

Quant à la collusion, elle ne concerne pas la sécurité mais plutôt les avantages, souvent financiers, de quelques-uns. Est collusoire une situation en laquelle secrètement des individus ou des groupes partagent et organisent le rassemblement, par coïncidence, de leurs intérêts. La collusion n’est pas toujours visible de l’extérieur et peut parfois prendre les traits du complot.

L’art électoropolitique de choisir ses espions

Maintenant que nous savons les possibilités qu’offre l’espionnage et que nous savons également ce qu’est un agent double, lequel peut collaborer, comploter ou agir par lui-même afin d’assurer le succès de sa mission, il ne reste plus qu’à nous demander – nous sommes en période électorale -, quel genre d’espion voulons-nous voir à la tête du Québec pour les prochaines années ? Les agents doubles au service du renseignement fédéral ou les espions d’une jeune cause appelée la souveraineté du Québec ?

Dominic Desroches
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


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