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Les derniers espoirs du peuple conquis
Au-delà de la vengeance, de la révolution et de la paix par défaut
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
vendredi 28 novembre 2008


« Le plus beau métier d’homme est
le métier d’unir les hommes »
Saint-Exupéry

***

Bien qu’il se trouve dans un rapport de force qui ne l’avantage pas dans le moment, le Québec doit accepter de négocier son avenir à l’ère hyperpolitique. Il doit trouver de nouveaux moyens de canaliser l’énergie psychopolitique de sa population et la rediriger vers des buts légitimes, ordonnés et atteignables, et cela dans un contexte mondial troublé et d’un temps politique des plus difficiles à prévoir.

Dans les paragraphes suivants, je me proposerai d’indiquer quelques pistes de réflexion pour comprendre ce que pourrait faire, à partir sa petite colère motrice, le Québec dans le cadre démocratique étroit qui est désormais le sien. Je me demanderai s’il est possible de sortir du ressentiment et de l’inhibition que produit le régime fédéral au Québec, un Québec qui continue de caresser le rêve de vivre librement au rythme du monde. Si ma réponse est oui, elle implique cependant des conditions.

Sortir de la vengeance et du ressentiment du fédéral

Plus que jamais, le Québec est appelé à faire la démonstration de ce que peut signifier désirer et assurer sa survie à l’intérieur d’une fédération qui éprouve des difficultés à le reconnaître. La petite nation subtile qu’est devenu le Québec doit comprendre les limites de la logique de vengeance du fédéral à son endroit. Il doit aussi accepter que la vengeance pour la vengeance n’est peut-être pas la meilleure réponse à donner à un Canada qui impose la loi du plus fort. L’inhibition que produit le système fédéral doit conduire à une réponse, à une désinhibition politique, mais intelligente. S’il ne revient plus au Québec de payer, comme jadis, le prix des préférences d’Ottawa, il doit cependant l’expliquer clairement, c’est-à-dire sortir de son réflexe d’impuissance. À chaque fois que le gouvernement fédéral réagit aux politiques nationales du Québec, il convient d’en montrer, vues d’ici, les abus et d’expliquer, avec des mots simples, la mécanique du ressentiment qui anime les actions et réactions de la fédération. Appartenir vraiment à une fédération, c’est être en mesure d’en tirer tous les avantages, y compris en utilisant le ressentiment à son égard, quitte à expliquer ensuite pourquoi il importe de la quitter.

L’inhibition historique des Québécois, produite par des défaites, des lois et des jugements arbitraires, doit être vaincue. S’ils parviennent à sortir du repliement identitaire actuel et qu’ils décident de vivre et de créer sans honte, les Québécois ont tout ce qu’il faut pour se développer librement. Mais attention, les Québécois se retrouveront confrontés à un défi de taille, à savoir montrer au monde que le nationalisme qu’ils pratiquent, loin d’être violent, repose sur un sentiment de colère sain et justifié, car sans colère, ils devront le comprendre un jour, il n’y aura pas de changement constitutionnel, encore moins un nouveau pays. Sans colère et sans émotions motrices, les souverainistes « heureux » demeureront dans la fédération canadienne et ils continueront de la justifier par leur inaction même. Les partis politiques vraiment attachés au Québec ont pour mission de rediriger la colère du peuple vers la justice, l’équité et une nouvelle forme de paix.

Assumer la Révolution tranquille en des temps incertains

Si le Québec réussit à faire valoir, à coup de monstrations médiatiques pertinentes et successives, la limite de la vengeance et du ressentiment à son égard, il se créera du même coup un ensemble de propositions rhétoriques qu’il pourra mobiliser, le temps venu, pour légitimer sa cause, si cause il y a encore. En interprétant correctement sa colère, le Québec de demain pourrait devenir cette entité politique unique au monde capable d’assumer sa position géopolitique de telle sorte que soient rendus légitimes, crédibles et nécessaires ses arguments de sécession. En utilisant le ressentiment à son égard, il ne cherchera pas la reconnaissance de l’agresseur, mais plutôt celle de ceux qui, notamment en Europe, se souviennent des effets historiques du ressentiment mal canalisé. Le Québec doit faire la preuve concrète que sa situation est injuste, illégitime, intenable et qu’elle repose sur une fédération qui lui nuit. S’il ne parvient pas à faire cette preuve, le bonheur parlera en faveur du statu quo actuel. Or pour que cela se réalise, le Québec doit sortir de la Révolution tranquille, c’est-à-dire voir les limites de son mythe moderne, mais sans penser réaliser une nouvelle révolution bientôt, car notre époque, pour le dire en termes de climatologie politique, n’est plus portée par des idéaux « révolutionnaires », des tempêtes ou des marées humaines.

Refonder le sens du militantisme à l’ère hyperpolitique

Dans la dynamique contemporaine mondialisant les injustices autant que les profits, l’une des tâches urgentes est peut-être de refonder le sens de l’engagement militant. On ne doit plus prendre pour acquis les gains que la colère du passé (les luttes syndicales par exemple) nous a permis d’obtenir. Il est naïf de croire que les employés seront toujours respectés et protégés, et que la démocratie aidera la multitude. La montée des technologies, la mode des vies parallèles et le retour de l’analphabétisme nous obligent à composer avec les revers de la social-démocratie que sont l’apolitique, l’impolitique et les courants contre-démocratiques. Les Québécois, les jeunes d’abord, ont intérêt à réapprendre la mobilisation intelligente (dans un monde subtil, complexe et virtuel) afin de diriger l’énergie de masse vers des buts collectifs. Sauver la planète et partager les richesses ne sont pas des buts plus importants que défendre sa langue ou protéger sa culture. Penser à soi, ce n’est pas exclure les autres. Sans modèle crédible d’engagement pour une cause, la population demeurera dans la position d’attente coïncidant avec un éloge de la consommation et du clientélisme politique à la racine des campagnes électorales insignifiantes. Ce n’est pas en criant « Go ! Habs ! Go ! » au Centre Bell que les jeunes, farouches partisans d’une équipe qu’ils connaissent bien mal, transformeront positivement les attaques répétées du privé contre le bien commun.

Affronter de l’intérieur les limites de la « générosité » inter-étatique

Une fois que la population aura accepté le prix de son élévation, que ce soit au niveau national et international, elle devra affronter les défis de la générosité inter-étatique. Elle devra développer, à même sa petite population vieillissante, des politiciens prometteurs capables de s’inscrire dans le Grand Tout et de se distinguer à l’intérieur de dynamiques mondiales complexes. Si les États souverains doivent s’aider, gérer les conflits de manière coordonnée, tout en se démarquant les uns des autres, ils le feront à l’avenir en tentant de gagner la guerre en dehors du concours de puissance qui caractérisait, il n’y a pas si longtemps, la Guerre froide. Les nouvelles guerres, devenues des conflits non conventionnels à petites échelles, obligeront les États à revoir leurs politiques intérieures d’où émanent les premiers affrontements. La colère débute toujours dans les petites enceintes avant de se retrouver dans les grands réservoirs que constituent les « provinces » et les États. Le Québec devra trouver lui-même les moyens, en repensant l’école, les services de quartier et l’urbanisation, d’assumer ses choix (et non-choix) concernant les flux migratoires sur son territoire et les nouvelles données de l’immigration. D’un point de vue souverainiste, les sentiments d’opposition devront s’unir dans une cause commune. Tel est l’ultime défi.

Se connecter sur l’éconopolitique des petites planètes

Au sujet de nos possibilités d’avenir liées à l’utilisation intelligente de la colère, une dernière indication mérite d’être présentée. Il s’agit de notre capacité à nous connecter au réseau mondial des économies complexes et intégrées. À l’heure des crises économiques et écologiques, le Québec sera mieux armé face à l’incertitude si sa population, capable de s’indigner de la prolifération des injustices planétaires, opte pour des politiciens qui voient plus loin que le temps qu’il fait et vont chercher le meilleur d’elle-même. La population sera mieux protégée si elle est unie que divisée. Quand la planète rétrécit à tous les jours, que les prouesses techniques ne cessent d’éblouir, que les ressources manquent et que l’environnement est en voie de se choquer contre ses habitants, il sera toujours avantageux d’être dirigé par quelqu’un de sensible, de calme, de rassembleur et d’audacieux. Dans toute crise, il y a une solution. Pourquoi opter à ce moment-ci pour des politiciens du grand tout ? Parce que le gouvernement et la population seront ensuite, comme d’habitude, à l’image de leur chef. Un chef sans considérations écologiques par exemple est le chef d’une meute, pas d’un gouvernement d’hommes. Les rapports du Québec aux économies « vertes » (nous parlons ici des nouvelles économies choquées contre le système actuel conduisant à la mort lente) s’imposera comme une nécessité, voire une chance de survie.

Pourquoi espérer encore ? – Les nouvelles mobilisations de l’ère hyperpolitique

Face aux colères des masses montantes, comme les crises économique et écologique, mais aussi à petite échelle les conflits créés par les flux migratoires, l’urbanisation des villes et les violences psychotechnologiques, il faut s’unir. Il ne reste plus à espérer que les politiciens québécois en formation, dès qu’ils auront appris le sens du mot rhétorique, pourront comprendre que la population bouge par la colère et que la paix, toujours relative, demeure un mot merveilleux qu’il faut savoir traduire à sa propre population. La paix vient toujours d’ailleurs du long combat que l’on a mené contre nous-mêmes. Mais cette paix, on le sait également, s’il elle ne vient jamais des autres, c’est parce qu’elle se trouve au cœur de notre histoire et que celle-ci nourrit les plus grands espoirs. Seul un État souverain, conscient des limites de son histoire et en interrelation avec les autres États libres, peut s’assurer la paix. La paix n’est jamais le confort de l’inaction, la peur de bouger (inhibition) ou l’oblitération des nécessités et des urgences par des discours de politiciens vides, c’est toujours plutôt le résultat des actions concertées et menées en conformité avec le caractère. La paix vient des douleurs de la saine colère, de la colère qui, pouvant se justifier elle-même dans son action, libère les hommes en construisant un monde meilleur. Le vrai politicien, celui qui voit loin et qui sait unir les hommes, occupe le plus beau métier du monde. C’est pour cela enfin que les meilleurs politiciens de la planète, en espérant que les Québécois s’en donneront d’excellents, n’auront guère le choix de composer bientôt des discours « mobilisateurs » qui profiteront au maximum des élans de panique des animaux politiques afin de faire de la paix un objectif commun. Dominic Desroches
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

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