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Le vocabulaire déraisonnable
La laïcité est donc la séparation des pouvoirs de l’État et des pouvoirs religieux. Premier trait. Il y a en a un second : la neutralité. La difficulté est là.
Nestor Turcotte
Tribune libre de Vigile
vendredi 5 octobre 2007      516 visites      1 message


(Texte publié dans Le Soleil du lundi 8 octobre 2007 sous le titre "Bouchard-Taylor : il faudrait d’abord s’entendre sur les mots...")

La Commission Bouchard-Taylor propose aux citoyens de s’exprimer sur les arrangements déraisonnables. Chacun y va de son discours, limité dans le temps, surveillé par un maître chrono qui surveille, fait monter la pression de l’intervenant, car en si peu de temps, que dire ? Quoi dire ? Comment dire ?

Un philosophe français a dit un jour que tout commençait par une définition. Si, lors d’un échange entre citoyens, on n’arrive pas à s’entendre sur le sens de certains mots, la discussion tourne à vide et chacun, il faut en convenir, demeure sur ses positions et repart insatisfait. Par exemple, dans les débats qui entourent la commission Bouchard-Taylor, on mêle souvent laïcité et « refus de toute religion ». On confond souvent laïcité et sécularisation. On pense que laïcité signifie neutralité absolue.

La Commission itinérante aurait dû, il me semble, fournir un petit lexique, avant d’entreprendre ses travaux. Je propose ce petit exercice autour de quelques termes qui reviennent souvent dans les interventions des gens : laïcisme, laïcité, neutralité, sécularisation, religion.

Le laïcisme, selon les dictionnaires courants, est une doctrine qui lutte ou vise à l’élimination de toute référence religieuse dans l’espace public, voire même la suppression de toute croyance religieuse. Certains régimes totalitaires ont imposé à leurs concitoyens cette doctrine. L’exemple le plus frappant, au XXe siècle, se trouve dans l’ancienne Union soviétique. Chacun connaît la fin de l’histoire. Y a-t-il au Québec des individus ou des groupes qui souhaitent un tel régime ? C’est possible. Mais ils ne font pas visière levée. Il n’est surtout pas facile de démasquer ces visées, souventes fois cachées dans des groupes plus ou moins identifiés.

Autre élément. Les gens confondent souvent laïcité et sécularisation. Les deux réalités ne sont pas identiques. La laïcité désigne habituellement la séparation de l’État et des Églises et la neutralité de l’État à l’égard de toutes les religions. Le mot « laïcité » ne peut être utilisé à la place du mot « laïcisme » et vice versa. La laïcité apporte son lot de valeurs : égalité en droit, neutralité du pouvoir politique, respect des diverses religions, liberté individuelle. Tout cela est bien beau dans l’abstrait, mais qu’en est-il dans le concret ? La neutralité absolue de l’État face aux pouvoirs religieux est-elle possible et la neutralité des Églises est-elle pensable, dans l’ordre pratique ? Je reviendrai sur le sujet un peu plus loin.

Un bon nombre de personnes confondent laïcité et sécularisation. La laïcité réfère à un statut juridique. Certains États sont laïcs. D’autres pas. Certains ne le sont pas : ils peuvent le devenir.

Si la laïcité est un concept juridique – décision de l’État – la sécularisation est un processus socio-culturel. Elle est souvent liée à l’affaiblissement du sentiment religieux dans une population. La laïcité n’est donc pas un produit de la sécularisation. L’inverse est plutôt vrai. La perte du sens religieux dans une société amène souvent les États à se laïciser. C’est le cas du Québec présentement. L’espace religieux ayant perdu de l’importance, les législateurs essaient de trouver des formules d’accommodements qui peuvent conduire jusqu’à la laïcité, soit la séparation plus ou moins totale des pouvoirs civils et religieux.

La Turquie, par exemple, est un État constitutionnellement laïque. La société turque n’est cependant pas sécularisée. Le pays est musulman et les fidèles d’Allah ne se gênent pas, même publiquement, pour exprimer leur foi musulmane. L’anglicanisme est la religion officielle en Grande-Bretagne. Le pays est cependant juridiquement laïc.

La laïcité est donc la séparation des pouvoirs de l’État et des pouvoirs religieux. Premier trait. Il y a en a un second : la neutralité. La difficulté est là.

Il semble, hors des pays qui ont été soumis à des régimes totalitaires (laïcisme), que la neutralité intégrale et absolue n’existe nulle part. Dans l’abstrait, dans l’idéal, on peut bien l’écrire sur papier. Dans la pratique, la neutralité est toujours relative. Certain compromis réalistes font en sorte que certains privilèges, certains droits à la majorité, à une religion historique, sont toujours possibles, sans pour autant brimer la liberté de conscience et les religions des minorités.

En Occident selon le rapport Stasi (France) on peut distinguer trois modèles de laïcité : le premier groupe reconnaît aux pays concernés, une religion d’État. C’est le cas de la Grèce, de la Finlande, du Danemark et de l’Angleterre. Le deuxième groupe exprime toujours une séparation de l’État et des Églises mais avec un statut particulier pour certaines d’entre elles. C’est le cas de l’Autriche, de l’Allemange. Enfin, le troisième groupe est aligné sur un régime de séparation simple. La France, le Portugal, l’Espagne, la Suède et bien d’autres entrent dans cette catégorie.

La neutralité de l’État face aux pouvoirs religieux a donc de multiples visages. Elle évolue. Elle s’adapte. Elle s’ajuste et cherche un équilibre.

Un dernier point. On le sait, la laïcité est née en France, dans la foulée de la Révolution française. Elle a malheureusement entraînée bien des confusions dans l’esprit de bien du monde. Elle a surtout amené les gens à vouloir confiner la religion au domaine privé. Le même discours reprend présentement au Québec, quelques siècles plus tard. La séparation des deux pouvoirs (le pouvoir civil et le pouvoir religieux) ne signifie en aucune manière interdire à l’Église un rôle social dans la communauté. Il est fort possible que certaines questions touchent à la fois le pouvoir public et le pouvoir religieux : questions sociales et économiques, questions familiales et scolaires, questions morales. Toute religion a une dimension à la fois intérieure et individuelle et un caractère extérieur et social. La laïcité bien comprise permet les deux volets.

L’idéologie laïque n’est donc pas figée dans le ciment. Ainsi, en France, devant la montée de l’inculturation religieuse de la jeunesse actuelle, le gouvernement va réintroduire l’enseignement du fait religieux dans les écoles publiques. Le Rapport Debray déposé en 2002 au Ministère de l’Éducation demande donc de passer d’une laïcité d’ignorance à une laïcité d’intelligence. Il est à souhaiter que le Québec moderne trouve dans ce geste une inspiration pour les années futures. Le Québec n’a pas le droit d’ignorer son passé, d’en faire table rase, et de viser un futur laïc qui ne reconnaîtrait pas ses assisses historiques.

L’Europe présente plusieurs modèles de laïcité. Il faut s’en inspirer. La pire bêtise que pourrait commettre le Québec serait de restreindre la laïcité à la neutralité absolue. La laïcité, faut-il le redire, est un concept relatif et demande qu’on accepte des ajustements contextuels. Le rapport Stasi français va dans ce sens. Chaque pays doit aborder cette question en tenant compte de la tradition qui est la sienne, le respect des habitudes et des traditions locales. Il demande d’aménager des exceptions, apporter des nuances, mesurer certaines limites. Le Québec, pas plus bête que les autres pays concernés, doit éviter d’aller dans l’excès et s’accommoder d’une laïcité d’intelligence.

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

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Vos commentaires:
  • Le vocabulaire déraisonnable
    6 octobre 2007, par Raymond Poulin

    Voilà un article qui gagnerait à être publié dans tous les journaux, sur tous les webzines et les blogs québécois. Sans doute le texte le plus raisonnable et le plus clair sur le sujet depuis très longtemps.

    Raymond Poulin




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