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« L’industrie moderne a transformé le petit atelier du maître artisan en la
grande usine du capitalisme industriel. Des masses d’ouvriers, entassés
dans l’usine, sont organisés militairement »
Marx, Manifeste du Parti communiste (1848)
L’homme se distingue des autres animaux par son travail. Si tous les autres animaux, qu’ils soient sauvages ou domestiques, ne travaillent pas mais vivent, l’homme est le seul qui doit travailler pour vivre. Le travail humain a pour caractéristique de modifier durablement l’environnement. Aussi, ce travail implique une hiérarchie sociale, laquelle justifie le salaire octroyé à chaque employé. Le travail humain est essentiellement compétition. Si les autres animaux oeuvrent dans la nature, ils ne le savent pas et ne sont pas payés. L’homme, lui, connaît les effets de son travail, sa signification et sa valeur. Alors que les animaux sans cesse répètent des rituels naturels, l’homme, se tenant dans l’ « ouvert », a la capacité d’apprendre et de partager. En nombre, les hommes peuvent être créatifs, s’unir et prendre congé. Mais apprennent-ils de la réalité du travail ? Ce texte entend démontrer que l’homme a de singulières difficultés à tirer des leçons de l’histoire du travail.
Du travail naturel à la surproduction de l’ère industrielle
Au début, l’homme a modifié la nature immédiate pour se protéger et construire un « chez-soi ». Cette modification, pour simple qu’elle soit, a bouleversé l’être de l’homme car, « se tenant dans l’ouverture à l’être du futur » pour parler comme Heidegger, il ne s’est plus arrêté de travailler depuis. De la maison au jardin, au hameau, au village, à la ville et à la métropole, l’homme n’a cessé de travailler l’espace à son image.
L’essence du travail humain, on le comprendra, consiste à configurer l’espace. Contrairement aux autres animaux, l’homme est le seul qui fait de l’espace – y compris virtuel – l’objet de son travail. Or le premier espace qui l’intéresse réellement s’avère l’espace habitable. C’est ainsi qu’après la construction de sa maison, ce qu’on appelle la naissance de la politique, il construit des magasins généraux, des manufactures, des usines et habitent la Terre en consommateur. Il brûle dès lors toutes les réserves disponibles et intoxique volontairement l’espace ouvert à sa possibilité.
L’ère industrielle en est rapidement devenue une de surproduction car l’homme produit pour vendre et non pour vivre. Cette ère s’impose comme une ère décisive parce que si l’homme accomplit son objectif, il parviendra à consommer tout l’espace physique qui se veut disponible.
L’industrialisation comme période de réchauffement
Or, cette ère de travail humain n’est pas encore terminée. En fait, elle n’a jamais été aussi puissante qu’elle l’est dans le moment. Car tous les pays en voie de développement s’affairent à réaliser la vérité de l’ère de l’industrie, qui est le destin de la période de « réchauffement ». Pour l’homme, la période industrielle, commencée au milieu du XVIIIe siècle, est celle du réchauffement, autrement dit le « tour de chauffe », car le défi et la véritable course commenceront ensuite. L’expression à la mode voulant qu’il y ait « création de richesses » dans la bouche ou sous la plume de nos spécialistes de l’économie risque, si l’homme ne comprend pas rapidement le sens du mot « compétition », de ressembler à la plus belle période de sécheresse et de pauvreté. Mais ne soyons pas négatifs : le défi approche !
Oubli de la nature, de l’éthique et des Droits de l’Homme
Ici, le travail de l’homme en arrive à un paradoxe éclatant. Le travail en effet ne vise plus à libérer l’homme, mais le rend esclave de lui-même. Endoctrinement et idéologie, le travail domine et dirige son sujet vers sa fin. Le philosophe Lévinas écrivait, contre un travail qui tue l’avenir, les mots suivants : « Je vis de mon travail comme je vis d’air, de lumière et de pain ». Le travail industriel que refuse Lévinas se « meut » lui-même sans l’homme. L’exemple de la Chine devrait nous faire réfléchir un peu… Ce pays de plus d’un milliard 300 millions d’habitants s’impose comme le pays de la plus forte croissance. Jugeant visiblement inutile de respecter l’environnement, l’éthique et les Droits de l’homme, la Chine économique repose sur le modèle militaire. Elle propose au monde entier une armée de travailleurs anonymes, peu scolarisés, entassés dans des usines, et prêts à tout pour ramasser un peu d’argent. Le « paysage fabriqué » par la Chine est désastreux : les villes chinoises se développent trop rapidement, la population, captive, est prise en otage par une politique économique démesurée et les entreprises, plutôt que de refuser l’esclavage et de valoriser les droits et les rencontres de travailleurs, profitent de ces conditions pour augmenter leurs profits.
En Chine donc, les employés, qui jouent aux « robots humains » sur des chaînes de montage, ne sont pas reconnus ni respectés : peu payés, ils sont vites remplacés quand ils manquent. Ces employés chinois incarnent aujourd’hui les machines que critiquait Marx dans un modèle industriel du XIXe siècle. Par exemple, un employé (et ils sont nombreux…) tente de produire la même quantité que nos machines ! Contre la technologie et l’innovation, la Chine répond par le nombre de travailleurs. Dans pareil système de concurrence « inhumain trop inhumain », on comprendra que la Chine ne reconnaisse pas les Droits de l’homme, contrôle Internet et refuse toute syndicalisation de ses entreprises. En un mot : la Chine, et ce n’est pas le seul pays qui emprunte ce modèle dépassé, incarne le fanatisme économique qui célèbre la victoire de la quantité sur la qualité.
Éloge du cordonnier et du recyclage par la qualité
Cela dit, il convient bien sûr de se demander si l’on doit, au Québec et au Canada, encourager la militarisation économique oublieuse de l’éthique. Peut-être que les consommateurs devraient une fois pour toutes se poser la question suivante : « à qui profite réellement mes achats ? » Le problème général se pose ainsi : pourquoi notre pays poursuit-il sa collaboration avec des pays qui nient l’existence des Droits de l’Homme ? Devons-nous être les complices d’entreprises et de pays qui méprisent l’Homme ?
Pour répondre à ces questions pour le moins embarrassantes et déjouer la
tentation facile du matérialisme, nous proposerons une idée utopique :
peut-être devrions-nous n’acheter que des produits de qualité qui ont passé
les tests de l’éthique, des Droits et de l’environnement. Si nous refusons
désormais d’encourager les dictatures militaro-économiques de la quantité,
nous nous respecterons en même temps un peu plus nous-mêmes.
Cependant, il y a certainement des consommateurs qui verront dans notre
texte un inconfort : ils penseront que les Québécois ne devraient pas
refuser de commercer avec les autres pays du monde, y compris ceux qui
refusent les Droits de l’homme, qui refusent de protéger l’environnement,
qui prônent la peine de mort et qui nient l’existence des petites nations.
À ces acheteurs épris des « cultures du monde », témoignant sans le savoir
de « mentalités d’assiégés » par la mondialisation, nous répondrons
sereinement qu’il faut parfois se lever la tête, voyager un peu, et
réfléchir avant de justifier les économies qui normalisent insensiblement
l’injustice.
Pour qui sait voir globalement, la pensée magique ne suffit plus pour comprendre le sens du travail de l’homme. S’il convient désormais de se méfier des scribes sans envergure, des critiques patentés ou des partisans du marteau qui, forts de critiques rapides, négligent de protéger les emplois de leurs compatriotes, nous inviterons nos quelques lecteurs à respecter le travail rigoureux du petit ouvrier vulnérable. Dans le contexte d’une guerre économique à finir avec la Chine, en effet, qui « brûle » sa main d’œuvre avec la complicité des pays occidentaux, nous valoriserons à contre-courant le travail de notre… cordonnier !
Car dans cette globalisation économique hypermoderne en forme de sphère finie, le travail quotidien de notre cordonnier local prend un sens nouveau. Plutôt que d’acheter dans les grands centres commerciaux des souliers Made in China qui dureront un mois, il serait selon nous plus intelligent d’acheter des souliers de qualité et de les faire réparer au besoin afin d’éviter la surconsommation, la destruction de l’environnement et l’exploitation de travailleurs.
Contre la quantité qui ferme l’être et l’horizon, il importe de choisir la
qualité et l’entretien. Contre la surconsommation, on optera, quand cela
est possible évidemment, pour la pièce unique, la pièce confectionnée chez
nous, idéalement avec des matériaux recyclés. Nous serons heureux de nous
occuper de nos biens comme de nous-mêmes et inversement. Le travail
incessant de l’homo oeconomicus a pour mission de produire des biens et de
l’avenir, mais sans jamais occulter la solidarité, le respect des
communautés de travailleurs et l’observation des principes de la justice
internationale. À quand la mobilisation citoyenne qui défendra la qualité,
l’avenir, contre la pauvreté ?
Dominic DESROCHES
Département de philosophie
Collège Ahuntsic
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