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Lettre ouverte à Stéphane Dion
Le tournant vert des libéraux
il vous faudra vous attaquer à ce qui est resté le grand impensé dans les discussions relatives au désastre environnemental, et je nomme la rapacité des pays du Nord, le Canada compris
Johnson Davenport
Tribune libre de Vigile
mercredi 27 août 2008      455 visites      2 messages


Lettre ouverte à Stéphane Dion,
Honorable député de Saint-Laurent Cartierville
Chef du Parti Libéral du Canada

Depuis que votre organisation politique a procédé le 19 juin dernier, à la publication de son Plan Vert, on a assisté, sur la scène politique, à une surenchère d’épithètes, allant du panégyrique le plus superlatif aux critiques les plus tranchantes. Certains parlent du tournant vert du Parti Libéral. D’autres s’empressent d’ajouter que vous tournez au vert pour mieux nous faire tourner au rouge, réduisant par là toute cette clameur médiatique à des velléités bassement électorales. D’autres encore n’y voient que des paroles, car, prétendent-ils, vos objectifs sont tellement dérisoires, vous avez mis la barre tellement bas, qu’il est impossible que vous ignoriez que votre plan soit ridiculement misérable devant l’ampleur de la crise des gaz à effet de serre. Finalement il y a ceux qui croient que seul un cancre en finances puisse raisonnablement croire en la plausibilité économique d’un tel montage qui, croient-ils, n’autorise qu’une seule certitude, soit celle d’enfoncer le pays, qui est déjà en récession, dans un gouffre financier amer et d’œuvrer à enlever au Canada tout avantage comparatif dans ses échanges internationaux. Les partis politiques de l’opposition, le parti conservateur, les militants écolos, Greenpeace, David Suzuki, tous se croient obligés, à raison ou à tort, d’honorer votre proposition verte de leur petit commentaire et analyse. Qu’il nous soit permis, en marge de ces envolées de mauvaise rhétorique et cette cacophonie de syllogismes affolants, de soumettre les prétentions de votre plan à un examen autant de ses présupposés philosophiques, de sa pertinence écologique que de sa plausibilité financière.

Tout d’abord, nous savons que la vision d’un monde étroitement anthropocentrique qui place l’homme et le monde dans un rapport de hiérarchie factice a déjà épuisé toutes ses possibilités. L’image, d’un homme, maître et seigneur de la nature, régnant en monarque absolu sur le monde et investi d’une mission émancipatrice au destin lié à un progrès inévitable et garanti, est depuis longtemps obsolète. Depuis, au moins, les deux guerres mondiales du siècle dernier, nous avons fait l’amère expérience des dérives possibles de la science, la maxime riche de sagesse philosophique qu’une ‘’science sans conscience n’est que ruine de l’âme’’ s’est inscrite avec une actualité douloureuse au cœur de notre expérience collective. Désormais l’idée même d’une raison omnipotente et nécessairement émancipatrice est difficile à supporter. La phase d’exploitation frénétique du monde par l’occident, inaugurée à l’aube de la Renaissance, se sera définitivement achevée. Qu’un gouvernement, comme l’administration Harper, se refuse à prendre acte de ce fait, voilà qui condamne cette dernière à demeurer dans les oubliettes de l’histoire, voilà qui démasque sa vision écologique préhistorique en immobilisme assassin.

Évidemment, prendre acte de l’inscription de l’homme dans la nature ne saurait servir de prétexte à une liquidation rétrograde des acquis fondateurs de la modernité occidentale et à un retour à une conception holiste et hétéronome de l’homme. Il ne saurait s’agir de remplacer le totalitarisme du sujet par le totalitarisme, non moins répréhensible, du monde. Aussi me permettrais-je de vous inviter à la vigilance et à la plus grande prudence philosophique lorsque dans votre plan vert vous dites : ‘’ Nous devons faire notre part afin de contrer la crise provoquée par les changements climatiques, pour préserver non seulement notre grand pays et notre mode de vie mais aussi la planète tout entière et les millions de personnes dont la vie est en péril.’’ Il ne saurait être question d’immerger le citoyen canadien dans un tout cosmique ou il serait vidé de toute substance propre, noyé dans une transcendance bon marché à la sauce écolo. Sans un penser global, l’agir local risque de s’effondrer dans un activisme aveuglément délirant.

Mais, monsieur le député, vous me permettrez d’être sceptique quant à la pertinence des politiques néolibérales à bâtir une réelle vision écologique. C’est une nouvelle pédagogie des besoins que requiert la nouvelle éthique de l’environnement. Et il n’y a rien de tel dans l’économie de votre plan.

Puis-je attirer votre attention sur un fait capital qui a pourtant été oblitéré dans les discussions suscitées par votre plan. . En effet, votre plan vert est silencieux sur la réalité maintes fois rappelée dans le débat environnementaliste que si l’on généralisait à l’ensemble de la population mondiale la consommation moyenne d’énergie des États-Unis, les réserves connues de pétrole seraient épuisées en dix-neuf jours. Vous comprendrez alors, monsieur le chef du parti libéral, que l’inégalité entre les riches et les pauvres n’est pas un accident de parcours du néolibéralisme, au contraire, c’est une condition nécessaire et essentielle de son être et de son devenir. Quand vous proposez, comme vous le faites dans votre plan vert, des crédits d’impôt pour les familles les plus démunies ainsi que des protections pour les retraités, vous ne contribuez, monsieur le député, qu’à reconduire le système actuel dans toutes ses contradictions et ses apories. Vous pourrez jouer au redresseur d’inégalités ponctuelles aussi longtemps que vous le voulez, un véritable plan vert ne saurait faire l’économie d’une lutte générale à la structure de consommation actuelle fondée sur le gaspillage, l’ostentation, l’aliénation marchande et l’obsession accumulatrice. Sinon, votre plan ne fera qu’avaliser un changement de consommation, tout en autorisant encore autant de consommation, sinon davantage de consommation.

N’est-il pas paradoxal, par ailleurs, qu’une proposition verte ayant la prétention de lutter contre les GES n’ait rien prévu comme correctif quant au comportement du consommateur à la pompe d’essence ? Ne craignez-vous que cela soit traduit comme une subvention du pétrole à la pompe en refilant les profits au consommateur sous la forme de pétrole moins cher ?

Qu’avez-vous à répondre à ceux qui vous taxeront d’encourager la consommation d’énergies polluantes en utilisant les ressources du gouvernement ? Comment pouvez-vous vous assurer que cette économie à la pompe ne servira pas à acheter de plus gros utilitaires, plus polluants et plus énergivores ?

En réalité votre plan se contente d’une pratique minimaliste du développement durable : cette écologie faible risque de conduire un éventuel gouvernement libéral à de bien curieux compromis sur les organismes génétiquement modifiés, sur les sites d’enfouissement de déchets, sur la destination actuelle de 67 % de notre pétrole et de 57 % de notre gaz naturel vers le marché américain. Rien de cela n’est entamé par votre nouvelle proposition verte.

A lire votre plan vert, la défense de l’environnement est devenu non seulement un concept publicitaire, mais aussi un véritable marché lucratif. C’est faire injure à ma foi indéfectible et inaliénable au credo écologique. C’est également la meilleure façon de vous discréditer auprès des Canadiens. Car nous savons tous que la rationalité économique et les valeurs écologistes authentiques s’inscrivent dans un rapport d’incompatibilité sans appel. Non, Monsieur le député, mon rêve d’un monde plus vert n’est pas à vendre et il est hors de question que vous travestissiez mon plus doux espoir en une marchandise échangeable de l’économie libérale. Votre plan vert n’est qu’un plaidoyer faisant l’injonction aux corporations et aux multinationales pétrolières de domestiquer la force de subversion écologiste.

En lisant ce plan vert qui compile cinquante ans de morale économique écologiste on est frappé par l’absence totale de toute considération de justice et d’équité dans l’élaboration de ses mécanismes de fonctionnement. Il ne peut exister de plan véritablement vert sans une réflexion corollaire sur la structure inégale de l’accessibilité à l’énergie. On sait en effet que 67% de la production pétrolière canadienne et 57% de notre gaz naturel sont destinés au marché américain ou 5 % de la population mondiale consomment 25 % du pétrole. Ce qu’il nous faut c’est une nouvelle éthique de la suffisance, une pédagogie de l’utile et du nécessaire, la réhabilitation de la décroissance.

On assiste donc là à une idolâtrie du dollar vert et à une absence quasi totale de toute considération humaine et citoyenne face à cette nouvelle économie toute puissante qui se considère comme sa propre finalité et ne vise que soi pour valeur ultime. Une écologie molle ne contribuerait qu’à donner au corporatisme financier de nouvelles bases d’exploitation et de domination.

Je voudrais vous partager ma crainte que la taxe sur le carbone, si elle n’est accompagnée de mesures pénales et d’une véritable éthique du suffisant, de l’utile et du nécessaire, ne contribue à faire croire aux corporations et aux multinationales pétrolières que la réduction des émissions soit une autorisation à normativer la liberté des citoyens, ou encore à faire asseoir une équivalence entre ‘’plus vert’’ et ‘’plus juste’’ ou ‘’plus équitable’’.Que même dans une économie plus verte se pose encore le problème de l’inégalité abusive de la richesse dans notre société et dans le monde.

C’est pourtant là une réalité qui dépasse les lignes partisanes. Il n’appartient ni aux Conservateurs, ni au Bloc, ni au NPD, ni aux Libéraux de noyer les injustices et les inégalités dans un océan de principes respectables et à la mode, de travestir la justice sociale en écologisme bon marché.

Il ne s’agit pas d’une peccadille qu’on peut mettre au compte des détails à résorber progressivement. C’est là que se trouvent les raisons du désastre écologique. Elles s’appellent la rapacité, l’avarice, l’appât du lucre. Et ça ce n’est pas une taxe qui peut y remédier, quelle que soit son bien-fondé, par ailleurs. La décence la plus élémentaire interdit ici et maintenant toute négociation d’une valeur aussi cardinale de notre vivre ensemble. Elle n’est pas à négocier.

Pouvez-vous nous dire qui sont ces instances que vous dites avoir consulté dans l’élaboration de votre plan. Vous parlez d’une certaine ‘’coalition pour un budget vert’’. Se pourrait-il que vous ayez confié l’écriture de votre plan vert à des institutions et des personnes qui sont à la fois juges et parties, et qui sont donc partiales ? Si oui, que leur avez-vous promis en retour advenant l’élection d’un gouvernement libéral ?

Il ne suffit pas de répondre ‘’nous stimulerons l’innovation au Canada à travers toute l’économie canadienne en encourageant l’investissement dans les technologies qui permettront de réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre…’’Les Canadiens ont le droit de savoir la teneur des négociations et des pourparlers que vous avez eus avec les représentants de l’industrie dans l’élaboration de ce plan. Vous pouvez être assuré dès aujourd’hui, monsieur le chef du parti libéral, que nous ne choisirons jamais entre notre attachement aux valeurs démocratiques et notre volonté d’un Canada plus propre et plus vert.

La belle idée d’un Canada plus vert, plus propre, passe nécessairement par les institutions démocratiques. Ceci n’est pas négociable. Je ne veux pas d’une écologie imposée d’en haut. Je ne suis pas prêt à tout pour sauver la planète.

Et peu m’importe que ce plan respecte mieux que celui des Conservateurs les exigences de Kyoto. La base de référence de 1990, le niveau de réduction fixé à 20 %, l’échéancier de 2020, tout cela ne constitue que des réaménagements du corporatisme financier pour mieux neutraliser l’écologie et pervertir de l’intérieur la portée de ses promesses. L’argument sublime que l’on passe de la peste au choléra ne m’accommode guère d’être malade. Finalement, si vous voulez que votre taxe sur le carbone ne se limite à un ingénieux bricolage d’intervention étatique, il vous faudra vous attaquer à ce qui est resté le grand impensé dans les discussions relatives au désastre environnemental, et je nomme la rapacité des pays du Nord, le Canada compris.

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

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Vos commentaires:
  • Le tournant vert des libéraux
    28 août 2008, par MichelG
    Dion est un menteur fédéraliste car jamais les libéraux ne feront ce qu’ils promettent et nous les Québecois nous nous souvenons des 74 traîtres libéraux de 1982 et de la loi anti démocratique C20 de cet anti Québecois royaliste totalitaire. Mieux vaut laisser élire le canadian d’extrème droite Harper qui apportera ce qui manque comme argument de décolonisation pour notre pays le Québec et notre nation francophone Votons Bloc Québecois
  • Le tournant vert des libéraux
    6 septembre 2008, par Maxime Laporte

    Le meilleur moyen politique qu’ont les Québécois d’œuvrer efficacement pour la planète (à leur échelle, comme il se doit), c’est de faire sécession du Canada afin de se doter (démocratiquement) de normes constitutionnalisées visant la protection de l’environnement, ce que ni le marketing vert du PLC, ni les idées de grandeur de Dion (qui se voit déjà en grand sauveur des terriens), ni le fédéralisme* et le cadre constitutionnel canadiens ne sont en mesure de réaliser. Ce ne sont pas les "engagements" électoralistes, pas plus que la diplomatie internationale canadienne, - on l’a vu avec Kyoto -, qui sont vraiment susceptibles de "freiner" (comme si c’était possible, de toute façon...) le réchauffement climatique. Il faut dire que la plupart des états plient devant le néo-libéralisme et les exigences de ces grandes compagnies qui produisent et produisent, et polluent et polluent. Même les gouvernements de gauche finissent par céder au chantage des lobbys d’entreprises et de multinationales : d’Evo Morales en Bolivie à Tony Blair au UK en passant pas... Bob Rae ( !) en Ontario. Les exemples sont nombreux en Occident...

    Bon, on pourrait se faire encore plus sceptique, voire pessimiste, en affirmant par exemple que la lutte environnementale verse parfois dans le sectarisme ou encore qu’il se fait déjà tard pour espérer renverser la vapeur... Mais, le politique, quand il se veut progressiste, ne peut vraiment se permettre d’adopter ce mode de pensée, eu égard aux constats du monde scientifique sur les effets dévastateurs de la pollution ainsi qu’aux pressions et revendications qui les accompagnent. Il faut donc continuer d’agir et il m’apparaît clair que le meilleur instrument à cette fin demeure l’état, à condition de le renforcer. Un pays du Québec pourrait s’instituer* en vue de relever les défis que pose le réchauffement climatique et ainsi faire preuve de leadership international. Le Canada, quant à lui, avec un taux moyen de tonnes de gaz à effet de serre produit par personne en 2005 de 22,9 (contrairement à celui du Québec, qui est de l’ordre de 11,7), et aucune ambition réelle* de changer grand-chose à la situation, - s’étant retiré de l’accord de Kyoto, étant un acteur de la guerre du pétrole au Proche-Orient, finançant allègrement les pétrolières albertaines, etc. -, traîne de la patte. En fait, le fédéralisme ralentit les Québécois, qui visent plus haut encore : le développement vert et durable de l’ensemble de leur économie. Il faut réaffirmer notre engagement envers la planète avant que Stéphane Dion et les Canadians ne fasse de l’environnementalisme un nouveau vecteur de nation building et de pensée unitaire, l’opposant aux Québécois (comme le sont le multiculturalisme et le bilinguisme).

    La constitution et les pratiques gouvernementales canadiennes ont pour effets de faire obstacle au Québec et à son action environnementale au moins dans les domaines législatifs du commerce international, du commerce inter-provincial, des douanes, des aéroports et du transport aérien et ferroviaire, des communications, des nouvelles technologies, des pêches et océans (le Canada sous gouverne libérale a d’ailleurs refusé les propositions soutenues de Green Peace en ce qui a trait à imposer un moratoire au chalutage de fond en haute mer), des cours d’eau, de même que dans le fédéralisme lui-même, le fonctionnariat, la diplomatie, etc. C’est donc l’impasse à tous les niveaux : constitutionnel, politique, économique.

    Enfin, j’ai la conviction que la souveraineté du Québec doit être assortie de projets de société et que l’environnement en est un pour bien des Québécois. Ceci étant, je ne suis pas là pour garantir que ça fonctionnerait (tout comme on ne saurait garantir que l’humanité réussira à stopper ou amortir le réchauffement climatique). Je suis cependant certain que ça fonctionnerait mieux que dans le cadre canadien, en ce qui nous a trait.

    Maxime Laporte, étudiant en droit.




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