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Le pouvoir et le mensonge
Max Dorra
Le Monde www.lemonde.fr
samedi 26 janvier 2008


Quand, dans un pays, un certain niveau d’inégalité sociale est atteint qui n’a pas entraîné la prise de conscience attendue - comme lors de l’élection présidentielle de 2007, où une part importante des pauvres a voté à droite -, on peut, à bon droit, se demander si, dans la fabrication de l’opinion, l’influence des médias n’a pas été déterminante.

C’est là maintenant, de toute façon, qu’une certaine réalité se révèle. Lors de débats télévisés par exemple, où, en dehors même du contenu, la musique des paroles, l’attitude, les mimiques, le style du présentateur, si différent selon qu’il s’adresse à un ouvrier ou à un énarque, font réellement vivre à nu, démasquée, comme incarnée, une violence latente qu’on ne peut guère appeler autrement qu’une lutte de classes - concept décidément increvable. Au cours d’une récente émission, un syndicaliste, seul contre tous, était ainsi confronté à une présentatrice habituée des soirées politico-mondaines.

A une époque où les grands médias, court-circuitant le suffrage universel, injectent le virus avant de prendre la température, la détention des moyens de production de l’opinion par une classe dominante est un défi inédit à la démocratie. D’autant plus insidieux que la notion même de "classe", difficile à cerner certes, mais bien dérangeante, est aujourd’hui l’objet d’une véritable omerta, d’une méconnaissance qui a ses modes de production propres.

Le premier de ces modes est celui, bien connu, du bouc émissaire : immigrés, étrangers, juifs, etc., dont la présence est censée expliquer tous les malheurs du monde. Le deuxième consiste à monter en épingle, comme outils de compréhension, d’autres oppositions que les antagonismes sociaux. Les conflits entre nations par exemple, la lutte des générations ou la guerre des sexes.

Il est un troisième moyen pour produire de la méconnaissance : le détournement d’attention, procédé classique des illusionnistes. Le plus flagrant est la place accordée aux faits divers et au sport lors du montage rédactionnel des "journaux d’information". Le plus retors, la personnalisation dépolitisante du politique. Le plus subtil : le brouillage. On sait à quel point les rapports de domination, tant ils s’entrecroisent, peuvent faire vivre les luttes politiques sous la forme d’une relation parent/enfant, masculin/féminin. En avoir ou pas. Car ces différences sont très tôt rencontrées, bien avant l’entrée dans le champ socio-économique qu’elles continueront par la suite de surimpressionner.

REDOUTABLE EFFICACITÉ

L’autre se présente ainsi comme un ensemble de caractéristiques, simultanément, affectivement perçues, où la dimension sociale se fond. Et peut donc se dissimuler. Or, on le sait, le mensonge intimidant accompagne le pouvoir comme l’ombre suit le corps, mensonge qui permet aux puissants de s’attribuer une prétendue légitimité. Et par là d’impressionner, d’infantiliser. Il n’y a pas de servitude volontaire, il n’y a que des déprimes entretenues.

A cet égard, dans une société de spectacle-marchandise où l’on va jusqu’à enseigner "l’art de se vendre" et le culte imbécile de l’évaluation chiffrée, les grands médias sont l’arme absolue. L’intensité émotionnelle de tout débat, l’impact des visages, des regards, donnent au bluff, quel qu’il soit, leurre publicitaire ou politique, une redoutable efficacité.

J’en étais là, lorsque sur un écran de télévision sont apparus les visages d’hommes et de femmes considérés jusque-là comme progressistes et faisant maintenant partie d’un ministère conservateur. Je pense au générique des "Guignols de l’info" : une face étrange, d’innombrables yeux qui s’hypertrophient, se dilatent, se tordent, l’ensemble bougeant de tous côtés, à toute vitesse, avant l’explosion finale.

C’est un singulier malaise en effet que provoque cette collaboration. Car le visage de ces hommes, de ces femmes, on le perçoit comme un accord musical. Un accord douloureux. Une dissonance que résoudrait, apparemment, l’accord de tonalité. Cadence parfaite. Harmonie. "Vous voyez bien, d’anciens progressistes, une femme noire (comme aux Etats-Unis), peuvent être dans le camp des conservateurs. Que l’on cesse de nous rebattre les oreilles avec les clivages ringards !" Et le tour est joué.

C’est faute d’une grille théorique d’interprétation qui lui permette vraiment de démonter les dispositifs truqués que la gauche semble aujourd’hui invertébrée. Ce qu’on attend d’elle : une analyse précise, rigoureuse, démasquant la réalité voilée que l’on nous propose. Encore faudrait-il que cette analyse ne soit pas seulement politique. Ni seulement économique. Car l’enjeu, en fin de compte, est philosophique. Décisif. Un choix de vie.

Max Dorra est écrivain et professeur de médecine à la faculté Paris-Ouest.

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No 274 - 2008

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