Vigile.net
Le monde est fait de séparatistes. L’homme qui est maître chez lui est séparatiste. Les cent nations de la terre qui cherchent à conserver leur identité nationale sont séparatistes. - Marcel Chaput - 1961
             
Vigile.net a besoin de votre appui financier. N’hésitez pas à contribuer à sa production.
Financement 2008
 16286$  81%  
Objectif : 20000$
Le moutonnement québécois
Notes sur la logique du sacrifice volontaire
Dominic Desroches
vendredi 14 mars 2008


« Il est de l’intérêt du loup que les moutons
soient gras et nombreux »
Jeremy BENTHAM

***

Les temps sont assez difficiles pour l’esprit. On interprète actuellement le temps comme étant celui de l’attente et du repliement. L’attente est palpable partout, le temps est à l’immobilisme, tant et si bien que l’État, au lieu de défendre activement ses membres contre les tentatives de privatisation, vient les dévorer lentement lui-même. Devant le marasme et le déploiement de la morosité qui s’installent toujours plus, certains veulent converser, question d’habiter par des mots le temps qui passe. Nous croyons que la conversation proposée ressemble à un concours de bêlement.

Ce texte, qui se situe en marge des analyses politiques à la mode, veut étudier la course des moutons dans la cage à l’heure de la civilisation panique. Il montre que des moutons affolés ne peuvent, lorsqu’ils font la preuve qu’ils sont incapables de s’unir et de regarder dans la même direction, que courir à leur propre perte. Si les moutons gardent le même comportement encore longtemps, ils franchiront un point de non-retour qui les forcera à aller lentement vers leur propre sacrifice.

La marche tranquille des moutons dans la jungle mondiale

Tout d’abord, nous assistons actuellement à une compétition assez féroce entre les individus en raison de la logique du marché. Les individus entrent en régime de concurrence les uns avec les autres, de même pour les villes, les provinces, les États et les pays. Si cette réalité est peu visible en période de prospérité, elle éclate au grand jour lorsque l’ombre de la récession plane au-dessus de nos têtes. Dans un pareil contexte, l’agressivité des uns envers les autres se laisse mal masquer. La politique, qui est l’espace structurant les rapports de force entre les regroupements d’humains, peut parfois prendre la forme d’une jungle, c’est-à-dire que les lois de la survie, pour parler comme Malthus, importent plus que les lois de la coopération.

Or, nous réalisons de plus en plus que le monstre chinois, cloné à même le monstre américain, ne laissera pas de quartiers et que la seule logique capable d’expliquer son comportement est celle de la jungle, celle de la loi du plus fort. Partout, il impose sa culture mixte par la puissance son économie émergente et la grandeur de son nouveau marché. Dans ce cadre, les langues ont quelque peu changé de signification : si elles servaient jadis le développement de la culture par la possibilité de la communication et de l’entente, elles deviennent désormais des instruments d’asservissement volontaire, car elles imposent leur pauvreté par le nombre de locuteurs qui dépendent des biens économiques qu’elles peuvent servir à distribuer. À l’intérieur de cette nouvelle jungle économico-politique mondiale, les Québécois, formant désormais une « nation », marchent tranquillement.

Si les Québécois ne forment visiblement pas un peuple de lions, d’éléphants ou de vipères, pour utiliser des images qu’aurait apprécié La Fontaine, c’est qu’ils ressemblent davantage, à l’observation de leur histoire, de leur comportement et de leur caractère, à un groupe de moutons résistants. Ce sont des moutons pacifiques parce qu’ils produisent avant tout pour les autres et qu’en comptant sur eux, on peut bien dormir la nuit. Et s’ils sont qualifiés de résistants, c’est parce qu’ils vivent de sang mélangé (français, autochtone, irlandais, écossais, anglais) et que leur histoire montre qu’ils réagissent souvent au tout dernier moment, lorsque leur assimilation ou leur disparition approche dangereusement.

Le phénomène politique du « moutonnement »

On l’ignore souvent dans la sphère politique, mais on s’en sert assez souvent dans la sphère économique, le « moutonnement » est un concept nouveau pour qualifier le comportement de la majorité simple des Québécois. Ce concept sert à décrire le comportement des moutons dans la cage. Nous le décrirons ici en nous référant à l’histoire du peuple québécois lui-même.

Développée à même la religion catholique, la race des moutons québécois se reconnaît par ses demandes de reconnaissance. Les moutons québécois, qui sont toujours coupables ou victimes au fond d’eux-mêmes, acceptent de servir les autres en même temps qu’ils acceptent que l’on se serve d’eux. Pacifiques et allergiques aux conflits, ils se rendent sujets au moutonnement politique. Comment cela se produit-il ? On imite l’accent de la majorité dans des publicités, on leur dit qu’on encourage leur marché, on leur promet quelque chose et, grâce à ces manœuvres de fausse reconnaissance, on en profite pour manipuler le groupe au complet et le soumettre à des volontés extérieures. Le moutonnement est le phénomène politique unique par lequel un peuple de moutons, dès qu’on lui fait des promesses ou qu’on lui fait miroiter des signes de reconnaissance, accepte qu’on se serve de lui de son « vivant ». On prend tout : sa laine, son lait et même sa viande…

Ainsi, un des problèmes politiques majeurs est que les Québécois acceptent volontiers de faire le jeu du « moutonnement », c’est-à-dire qu’ils ne distinguent pas les cadeaux, les promesses de ce qui se trame derrière en même temps. Les moutons s’étourdissent individuellement et acceptent, il faut croire qu’ils ne s’en rendent pas compte, de « se faire manger la laine sur le dos » ! Cela se produit entre autres par la dispersion des moutons : individualistes et moutonniers les uns des autres, ils vivent pour profiter du matériel et ils ne se regroupent qu’au dernier moment, voilà pourquoi ils sont vulnérables. Ils prennent des directions opposées, ils cherchent activement la reconnaissance, ce qui favorise leur manipulation. Dès lors, ce qu’on ne semble pas voir encore suffisamment, c’est que le phénomène du moutonnement politique crée les conditions de la servitude, de la dépendance, de la maladie, de l’endettement et de la disparition de la race elle-même, suivant en cela une logique du sacrifice qu’il nous faudra expliquer bientôt.

Quelques signes classiques et cycliques de moutonnement

Dans la grande cage, on manque assez souvent de respect à l’égard de la bête qui fournit la laine. Et on a beau l’attaquer sans relâche, elle ne réagit même plus, ni individuellement ni collectivement, peut-être parce qu’elle est trop occupée à jouer et à se divertir. Comme on sait, il est facile d’effrayer des bêtes dispersées et c’est ce qui se réalise dans le moment, suivant en cela un vieux cycle bien connu.

Les compagnies aériennes, par exemple, ne respectent pas la langue des moutons, offrent des rabais uniquement aux anglophones du Canada, et personne ne réagit. Plusieurs compagnies et de nombreux petits commerces ne respectent pas la langue d’affichage ni la langue officielle de travail, et personne ne réagit. Le gouvernement fédéral et ses sociétés d’État suppriment des calendriers la fête nationale des moutons et personne ne rumine. La Bourse de Toronto achète la Bourse de Montréal et personne ne bêle. Les moutons québécois disparaissent des équipes sportives nationales et aucun mouton sportif ne daigne bêler. Faut-il donner d’autres signes du « moutonnement », c’est-à-dire des preuves objectives que les moutons ne trouvent pas actuellement la force de s’unir afin de ne pas se laisser carder la laine sur le dos ?

La logique du sacrifice volontaire

Or ces exemples montrent que les mammifères domestiques ruminants à toison laineuse et frisée, au lieu de s’unir et de réagir, ont tendance à se résigner et à accepter passivement leur faiblesse dans la « moutonnie politique », c’est-à-dire la période de repliement. Dans la cage, les moutons réalisent qu’ils ne pourront pas sortir très facilement, notamment parce qu’ils éprouvent de la difficulté à sauter. Mieux : il participe au moutonnement. En effet, le roi des moutons accepte de réduire le budget de sa propre fête nationale, alors que les moutons embrassent la mode du bilinguisme dans la cage, ils vendent ce qu’ils possèdent aux autres, y compris la chaîne privée « moribonde » qui traduisait les attentes du groupe, et cherchent à devenir des animaux encore plus malléables et dociles. Les Québécois retrouvent lentement tous les traits des moutons célèbres de Raphaël…

Cela étant, on réalisera bientôt qu’il se joue une destinée politique derrière le comportement moutonnier propre au moutonnement, c’est-à-dire à la vie vécue dans les nuages. Inscrit à même leur religion, le moutonnement engage une logique du sacrifice. C’est que dans de nombreux rituels religieux (cela est assez fort chez les Chrétiens) revus en période de haute mondialisation, il faut calmer les monstres par le sacrifice des petits. Il y a déjà longtemps, les Juifs et les Grecs sacrifiaient l’agneau pour obtenir de meilleurs rendements économiques, car l’apaisement des dieux ou du Dieu représentait un moyen de se l’attacher pour l’avenir. Quand il y a une crise, il faut bien que l’on trouve un « bouc émissaire » comme on dit, un petit à offrir. L’ironie, c’est que certains Québécois veulent se sacrifier eux-mêmes ! Ils suivent en cela la logique d’ouverture d’un État multinational qui les invite à se sacrifier eux-mêmes pour sauver les autres, à savoir les nouveaux arrivants. Inscrite dans la politique multiculturelle, la logique du sacrifice québécois est claire. Mais cette logique du sacrifice volontaire mérite bien une explication plus précise.

Si la logique du marché tend à l’asservissement et à la domination par les plus forts, et que la plupart des animaux ne veulent pas périr, alors ils sont prêts à tout pour éviter la mort et la disparition de l’espèce. La loi de la jungle, qui est aussi la loi des marchés, est nette : les animaux sauvages sont capables de survivre par eux-mêmes, tandis que les animaux domestiques attendent l’intervention du maître de la maison. Cette règle, on le réalisera mieux bientôt, peut entraîner une explication particulière du comportement québécois.

Les moutons québécois sont des animaux domestiques vivant dans leur cage et n’ont pas, par conséquent, les capacités des animaux sauvages en liberté. Cela signifie qu’ils doivent demander la permission pour survivre. Ils sont sujets aux politiques extérieures (à la politique sur les langues officielles, à la politique sur le multiculturalisme par exemple) et ne peuvent décider de ce qui est bon pour eux. Il se peut bottom line (en bout de ligne) que ces politiques nationales canadiennes exigent indirectement le sacrifice des minorités dans la cage. Parce qu’ils ont intégré dans leur vocabulaire ces visions, de nombreux Québécois sont prêts à s’offrir en sacrifice pour sauver le Canada, la diversité culturelle ou le monde. On le voit : les moutons sont là pour les autres d’abord, pour eux si le temps le permet. Voilà comment on peut interpréter le propre du moutonnement de nos politiques provinciales, qui est de conduire à une logique du sacrifice volontaire, c’est-à-dire qu’elles nous font adhérer à des politiques qui ne sont pas construites pour nous, mais pour gérer des animaux dans une cage. Victimes de la toxicomanie dans la cage, certains moutons au sens de l’humour très développé sont prêts à imposer l’anglais à leurs enfants à l’école et à disparaître volontairement.

Le temps de compter les moutons

Si la majorité des moutons de Panurge, pour rappeler une image de Rabelais, dorment dans la cage en attendant le moment du sacrifice, si certains moutons, par la voie des journaux, réclament l’autel du sacrifice immédiatement, il ne restera plus bientôt qu’à faire le décompte des moutons restants. La question la plus actuelle ne concerne donc pas la stratégie référendaire, ni le nombre de sièges que remportera l’ADQ aux prochaines élections provinciales, mais combien de moutons trouverons-nous dans la cage en 2030, après plusieurs années de moutonnement politique ?

Dominic DESROCHES

Département de philosophie / Collège Ahuntsic

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


Suggérer cet article par courriel


Premier colloque annuel

L’Institut de recherche sur le français en Amérique tiendra son premier colloque le 28 novembre prochain


No 274 - 2008

  • Vigile.net a besoin de votre appui financier. N’hésitez pas à contribuer à sa production.
    Joignez-vous aux Amis de Vigile.
  • Objectif 2008: 20000$
     16286$  81%  
  • Pour contribuer en ligne 
         Nom:
    Courriel:
       Anonyme
    Montant: $

  • Contributions récentes :
    28/11 Jean-Pierre Papineau : 100$
    23/11 Christian Montmarquette : 30$
    22/11 Noëlla Bélanger : 25$
    22/11 José Fontaine : 100$
    22/11 Pierre Fortier : 100$
    Toutes les contributions
  • Merci beaucoup! -Vigile.net