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Le dortoir des filles
Mario Roy
Éditorial - La Presse
vendredi 2 mai 2008


On a bâti autour de Mai 68 une quantité industrielle de mythes, inlassablement entretenus par les besogneuses industries du colloque et de l’édition... Néanmoins, il est vrai que ces événements en France, ainsi que ceux de semblable inspiration survenus un peu partout en Occident, ont bel et bien détruit puis construit quelque chose d’important.

D’abord, Mai 68 a jeté à la poubelle le concept classique de révolution, pourtant si solidement imbriqué dans les cultures française et américaine : ni à Paris ni à Washington (et encore moins à Prague !), la rue n’a défait le pouvoir. Ce n’était d’ailleurs pas le but de l’entreprise, sauf chez quelques magouilleurs secondaires, institutionnels.

À la place, l’« esprit Mai 68 » a inventé une forme de révolution soft, se situant exclusivement dans l’ordre du discours (hormis quelques affrontements de rue occasionnels), et qui dure toujours.

Car ce ne sont pas tant les idéaux politiques de Mai 68, assez banals, qui le définissent. Mais bien la codification d’un prêt-à-penser anti-occidental qui a par la suite été médiatisé, commercialisé, consommé par la « rue » et plus encore par les élites. Le logo de cette entreprise - et produit dérivé de Mai 68 le plus vendeur - est la photo iconique de Che Guevara, devenue l’image la plus distribuée de l’Histoire !

Cependant, cet héritage n’est pas le plus important.

Car une autre révolution a réussi, qui est non pas politique, mais morale. Sous les pavés, on a bel et bien trouvé une plage qu’il devenait interdit d’interdire. Une des principales revendications des étudiants de la Sorbonne comme des hippies de Haight-Ashbury était celle du droit à la jouissance et au bonheur qu’il s’agissait d’arracher à un système moraliste, triste et autoritaire. Le fait brut est que Mai 68 a débuté à la fac de Nanterre, où a été revendiqué en tout premier lieu l’accès pour les garçons au dortoir des filles !

Bref, l’époque déclencha la dilution de toutes les autorités, la libération de la femme et des moeurs, la dissémination du savoir, l’abandon de la pratique religieuse, le démembrement des polices intellectuelles, culturelles et morales.

Et elle insuffla à la société une bonne dose de joie et d’optimisme, ces armes essentielles pour le voyage.

Le legs politique de l’« esprit Mai 68 » n’est pas menacé : la « révolte consommée » (selon le titre du percutant essai de Joseph Heath et Andrew Potter) demeure promise à un brillant avenir.

Mais son legs libertaire, lui, est fichu. L’air du temps est redevenu grand demandeur d’autorité, de contraintes, de lois, de règlements, de décrets, de jugements, de huissiers, de polices de toutes sortes. Y compris intellectuelles, culturelles et morales.

Il est devenu obligatoire d’interdire. La joie et l’optimisme sont définitivement out. La « frousse du jour » est la rubrique la plus fréquentée des médias, qui identifient quotidiennement en page de nouvelles façons de périr, demain ou la semaine prochaine, un par un ou en compagnie de la biosphère entière.

Peut-être, 40 ans plus tard, est-ce un Mai 2008 qu’il faudrait aujourd’hui.



Source
http://www.cyberpresse.ca/article/20080502/CPOPINIONS03/805020665/6742/CPOPI (...)

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