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Le destin des électrons libres
Réfutation du multiculturalisme par les lois de la chimie politique
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
samedi 8 mars 2008


« La liaison fortuite des atomes
est l’origine de tout ce qui est »
Démocrite

« toute reconnaissance juridique des particularismes
comporte le risque d’entraîner une logique de
revendications sans fin. […] La logique du
particularisme a pour fin ultime l’individu »
Dominique Schnapper, Qu’est-ce que l’intégration ?

***

Pour comprendre les problèmes épineux d’intégration des immigrants, sinon de toute intégration sociale, il faut désormais oublier les règles de la morale naturelle, les règles de la déontologie et les promesses politiques intéressées pour appliquer les lois de la chimie à la sphère politique. Car le vocabulaire éthicosociologique actuel obscurcit davantage qu’il n’éclaire : intégrer, est-ce assimiler, insérer, incorporer, affilier ? Si l’on veut éviter de porter un jugement de valeur ou de culpabiliser les nouveaux arrivants (des personnes humaines qui ont déjà un pays dans le cœur avant de chercher à s’avantager ailleurs), il convient de concevoir la question de l’immigration de manière matérielle, chimiquement. Par artifice de méthode, nous avancerons l’idée que les flux migratoires ne seront plus jamais affaires de morale, mais de formation, de composition et de désintégration du corps social.

Ce texte vise à présenter les linéaments d’une pensée de l’immigration qui ne repose pas sur la bonne foi, les droits de l’Homme, ni sur le contrat social, encore moins sur les théories de l’immigration des années 1970, mais sur les lois de la chimie moderne. Il montre que seule la chimie est capable de nous faire sentir la complexité des compositions sociales. Quiconque veut réellement comprendre l’avenir de l’immigration doit relire Lavoisier…

L’immigrant est un individu, un atome en mouvement

Première question facile : qu’est-ce qu’un immigrant ? Réponse : un individu. En effet, un immigrant est un individu, un être qui par définition ressemble beaucoup à un atome, c’est-à-dire une particule insécable propre au mouvement. Composé d’un noyau (neutron et proton) et d’un électron qui gravite autour, l’atome immigrant est appelé à former une molécule, c’est-à-dire une petite famille dans une plus grande. Apparemment, le noyau est son caractère, tandis que l’électron, un négatif, ressemble à sa possibilité de s’agencer et de socialiser. Ainsi compris, l’atome peut appartenir à un regroupement, une famille qui est toujours, on le sait, « nucléaire ».

Comme tout atome, l’immigrant est déjà prédéterminé dans son orbite avant de commencer à voyager. En effet, par son électron, l’immigrant peut ou non s’unir à d’autres atomes afin former une molécule et appartenir à un groupe visible. L’immigrant, par sa famille, appartient à une molécule qui peut s’associer à d’autres, mais parce qu’il est déjà en famille moléculaire forte, il n’a plus beaucoup de lien libre et trouve difficile le contact avec les autres éléments disponibles. C’est en vertu de ce principe élémentaire de la disponibilité des liens que l’on peut mieux comprendre l’idée classique des Lumières voulant qu’une société soit « toujours plus que la somme des individus ». Une société est formée par des atomes en mouvement contenant une charge et, par là, une capacité de s’attirer ou de se repousser, c’est-à-dire à former des familles ou des regroupements. Kant voyait dans l’homme une « insociable sociabilité », ce que nous reconnaissons ici dans sa charge qui lui permet de s’unir ou de repousser les autres. Ce qui est le plus difficile avec l’arrivée des nombreuses familles immigrantes, c’est de défaire les liens prédéterminés par la tradition pour en configurer de nouveaux.

Or ce que Kant ignorait au XVIIIe siècle, de même que les poètes du politique responsables de l’idéologie du multiculturalisme au XXe siècle, c’est que ce sont les angles et la complémentarité des atomes qui expliquent le succès ou non de leur rencontre à l’intérieur d’une société. Par exemple, l’ionisation sociale est le nom que l’on donne à la production d’ions, c’est-à-dire lorsqu’un individu perd ou reçoit un électron, ce qui modifie sa charge électronique. L’ion est un individu qui n’est plus «  neutre » socialement. On peut également obtenir l’ionisation sociale lorsque l’on fissure le caractère d’individu, ce qui modifie sa perception du politique. Souvent, on arrive à changer ou infléchir le comportement des individus, des atomes, par le réchauffement ou le refroisissement des conditions initiales.

Qu’est-ce qu’une intégration manquée ou réussie ?

Comme nous l’enseigne la théorie chimique, on peut assister à des mariages heureux ou malheureux entre les éléments. Par exemple, un alliage, qui s’avère une alliance sociale, est le résultat métallique obtenu lorsque l’on incorpore à un métal un ou plusieurs éléments. Le bronze notamment est obtenu par la rencontre du cuivre et de l’étain. Or, de même manière, quand le fer et le carbone s’associent, nous obtenons l’acier, un alliage très résistant et utile pour construire solidement. On le voit bien : ce sont les ouvertures des liens électroniques qui assurent l’immigration réussie. Mais pour les sceptiques naturels ou pour les ignorants des prolégomènes à la chimie politique, soyons encore plus précis.

Il est possible d’assister à des rencontres moins heureuses entre des éléments voyageurs. On appelle en effet « oxydation » le procédé par lequel l’oxygène, symbole même de la vie, vient s’unir à une substance. Le fer, par un échange d’électron par exemple, reçoit l’oxygène, ce qui vient altérer la surface de l’objet. La vie n’est pas toujours où l’on croit. La rouille donc, c’est un peu l’immigration manquée, car l’air, dans certaines conditions, peut causer la faillite même du fer, une substance de résistance sociale.

Or, logiquement, le processus contraire peut assurer une immigration réussie. Produite par l’électricité ou un courant galvanique, la galvanisation, qui correspond à la fixation d’un dépôt électrolytique (un sel) sur un métal pour préserver l’oxydation, ressemble à un processus migratoire gagnant. Lorsque le zinc s’attache au fer, celui-ci prend une couleur blanchâtre qui témoigne d’un mariage heureux d’éléments entre lesquels passe un courant électrique, un lien.

Peut-être le lecteur voudra-t-il un exemple plus proche des existences humaines ? De même manière, la cristallisation, si elle n’est pas inversée pour conduire à la formation de ghettos, peut illustrer l’immigration réussie : si l’on dissout par procédé chimique des sels dans l’eau, qui est un élément de transparence et de démocratie, il se produit alors des cristaux. Un cristal, ce n’est pas rien : c’est une réunion réussie et précieuse, un gage de richesse. Les cristaux, en général, témoignent d’un échange réussi d’éléments. Ce n’est donc pas sans raison que certains écrivains, peut-être Stendhal, a vu dans la cristalisation le processus même de la réalisation de l’amour…

La réfutation du modèle multiculturaliste par la chimie politique

On le voit mieux : l’étude du tableau des éléments, des lois chimiques, des œuvres de Lavoisier, du principe d’Avogadro, de la théorie de l’entropie, permet d’entrer en chimie politique et d’expliquer sans moralisation aucune la réussite ou l’échec des politiques d’immigration.

La plupart des politiciens actuels, qui sont sous l’emprise idéologique du multiculturalisme, s’avèrent incapables de penser les véritables enjeux de l’immigration. Ce modèle multiculturel, proposé et développé dans l’air du temps des années 1970, roule sur des idées communautariennes de tolérance des minorités et de respect absolu des identités culturelles. Ces idées sont non seulement dépassées, révolues, mais elles masquent aujourd’hui la réalité de toute immigration. Ce modèle théorique veut expliquer, en s’inspirant pour ainsi dire des constructions possibles à partir de blocs Lego (blanc, rouge, bleu et noir), l’arrivée de musulmans, de tamouls et de sikhs dans les pays démocratiques. Voulant en finir avec les devoirs et les obligations à l’égard de la communauté d’accueil, et la possibilité d’une domination historique, la théorie propose que l’on accepte, au nom d’une supposée intégration, toutes les revendications des immigrants. La logique multiculturaliste, qui fait des nouveaux arrivants des princes de la diversité, consiste à reconnaître dans l’espace public toutes les formes de relativisme culturel, lesquelles doivent être protégées par l’État démocratique responsable de tous les blocs de Lego arrivant sur le territoire. Pour le dire en termes de chimie philosophique, on dira que le multiculturalisme ressemble à un amalgame utopique qui essaie, contre la thermodynamique, d’intégrer les critiques communautariennes au cadre du libéralisme politique.

Certes, pour tout penseur de la chimie politique, il est assez aisé de prévoir les erreurs d’interprétation d’une telle lecture candide du politique. À l’instar de tous les êtres humains, les immigrants voyageurs sont d’abord et avant tout des individus, des charges positives et négatives, c’est-à-dire des atomes en mouvement… Ils ne sont donc pas, et ne seront jamais, de petites briques rouges en plastique que l’on peut monter les unes sur les autres ! Ces individus, dès qu’on leur donne la chance d’élever en norme sociale des différences, demandent à ce que l’on reconnaisse immédiatement la valeur de leur « particularisme », c’est-à-dire la nature même des éléments chimiques qui forment le groupe culturel. On le devine dès lors sans problème : au lieu de favoriser la formations de cristaux sociaux, comme le veut le modèle interculturel québécois, le modèle multiculturel tend malheureusement à favoriser la célébration des particularismes qui ne peuvent qu’attaquer, en bout de ligne, le mode de vie de la majorité démocratique. Ce que manque par principe cette théorie inventée durant la mode des constructions en blocs Lego, c’est le potentiel explosif de toute migration d’individus pouvant se regrouper en familles dans d’autres pays, et ce, sous diverses conditions. Il peut devenir dangereux lorsque les individus, qui sont par définition des atomes, réclament ouvertement un particularisme, c’est-à-dire une identité atomique à l’intérieur même de la sphère publique.

Les conditions chimico-politiques de l’immigration explosive

Pour prendre un exemple connu parmi d’autres : les alcalins, enlignés dans la classification de Mendeleïev selon leur nombre atomique, réagissent électroniquement au contact de l’eau, une molécule transparente au service de la vie. Comme l’expérimentaient les élèves de niveau secondaire avant la réforme scolaire, et semblent l’ignorer nos politiciens, si on place un morceau de potassium dans l’eau, le morceau de potassium réagit et prend presque immédiatement en feu. Comment est-ce possible ? C’est que les alcalins, qui ont un électron libre négatif sur leur dernière couche électronique, le perde rapidement, dans certaines conditions, au contact de la molécule d’eau, ce qui ne manque jamais de provoquer une réaction explosive. Si on reconnaît dans le morceau de potassium certains individus très religieux et peu ouverts à la culture démocratique, il est à souhaiter que le morceau de potassium, qui grossit au nombre d’atomes qui le composent, ne soit pas trop gros lorsqu’il rencontrera notre culture démocratique.

L’idée de catalytique politique

Pour rester dans le même ordre d’idées, nous ajouterons que le triste épisode des caricatures de Mahomet au Danemark illustre bien les effets de la catalyse politique qui peut se produire à l’intérieur du monde occidental. Cette histoire banale de dessins du prophète Mahomet qu’avait colportée un imam dans les pays arabes et qui a enflammé l’Europe au complet montre bien que les rapports politico-religieux, reposant sur des particularismes atomiques (c’est-à-dire entre les immigrants et les communautés d’accueil démocratiques), peut prendre des proportions énormes. Qu’est-ce à dire ?

L’introduction de seulement quelques éléments alcalins dans un petit pays démocratique d’Europe du Nord a connu des répercussions rapides sur toute la planète parce que la trajectoire des éléments alcalins retournant à leur lieu d’origine a provoqué une réaction en chaîne. La catalyse politique, et l’image n’est pas assez forte, se produit lorsqu’un élément, par sa seule présence, ou par son retour sur son orbite, produit une réaction ultrarapide. Par sa seule présence, le catalyseur déclenche une réaction rapide dont la fin n’est pas toujours prévisible. Il convient en outre de rappeler que dans toute catalyse chimico-politique, l’élément ou la substance favorisant la réaction ne connaît pas de modification elle-même, c’est-à-dire qu’elle demeure prête à entraîner une autre réaction si elle se retrouve en présence d’éléments. Cela, on le voit, ne peut s’expliquer dans une théorie ouverte et utopique comme celle du multiculturalisme à la mode dans les pays anglo-saxons.

Sur l’urgence d’une chimie politique des solutions

Ceux qui défendent aveuglément au Québec la politique canadienne de l’immigration massive et de la diversité culturelle ont oublié le problème de la saturation. En effet, la saturation se produit lorsque l’on dissout, dans un liquide, la masse maximale d’une substance à une pression et une température données. En général, par cette opération, on vise l’atteinte d’un point d’équilibre, c’est-à-dire qu’il convient de trouver le point limite où il n’est plus avantageux d’ajouter des substances, du moins temporairement, puisque le liquide de base ne parvient plus à les dissoudre ou à les intégrer.

Dans le champ politique, nombreux politiciens du « politiquement correct » et de la politique de « racolage des minorités » dans les quartiers à forte densité ethnique qui ont oublié l’importance du principe de saturation. Quand on veut au Québec augmenter, au nom des déficits démographique et économique, le nombre d’immigrants à 55 000 par année (dont la moitié ne parlent pas la langue de la majorité francophone) dans un bassin de 8 millions de Québécois, l’on court le risque de perdre le point d’équilibre si précieux en chimie politique. Si l’on ajoute au nombre initial d’immigrants prévus le multiplicateur 10 pour exprimer 10 années de cette politique, et à ce résultat un nombre d’enfants approximatif, l’on réalise rapidement que les enjeux derrière l’immigration ne peuvent se penser au moyens de blocs de Lego, mais d’une véritable « chimie des solutions ».

La réflexion actuelle permet de montrer que les échecs du modèle multiculturaliste reposent sur les conséquences de son application naïve : conformément aux enseignements de la chimie politique des solutions, ce modèle assure la domination et le triomphe des revendications individuelles contre les droits collectifs, la fabrication de ghettos, et, quand les conditions se détériorent, l’oxydation de certaines couches de la population. La logique individualiste et particulariste, lorsqu’elle n’est pas comprise par la chimie politique, conduit à des revendications sans fin, lesquelles témoignent d’une incapacité de la communautés d’accueil à intégrer les nouvelles molécules, les nouvelles substances et leurs dérivés chimiques.

La chimie politique à l’heure des changements climatiques

Ce qu’ont négligé les professeurs du multiculturalisme anglo-saxon, y compris le commissaire C. Taylor, c’est que les immigrants – qui demeurent des personnes humaines respectables et dignes - ne s’assimilent pas à des briques de plastique aux couleurs variées devant se rencontrer les unes avec les autres pour former un modèle réduit de société idéale et utopique. Pourquoi ? Parce que ces personnes ont des valeurs, défendent des croyances religieuses exclusives et irréductibles, participent activement à des cultures en concurrence, redupliquent des comportements traduisant des habitudes prédéterminées par des orbites culturelles et historiques, et qu’aujourd’hui, à l’heure des changements climatiques, la planète se réchauffe de plus en plus vite. Or, si la planète se réchauffe, cela signifie que les conditions initiales de l’expérience de l’immigration ne seront plus jamais les mêmes, ce qui implique une imprévisibilité des résultats. Ici et partout, les populations du globe, qui se mobilisent encore davantage selon les lois fondamentales de la thermodynamique, ne sont pas structurées comme des briquettes Lego, elles obéissent bien plutôt à des charges, des échanges d’électrons libres. L’avenir des flux migratoires reposent sur la trajectoire des électrons libres.

Dans une perspective rigoureuse de la chimie politique des solutions, il faut espérer que les morceaux de sodium, de potassium et aux autres alcalins en mouvement, lorsqu’ils rencontreront les marées occidentales se trouvant sur le même territoire, ne seront pas trop imposants…

Dominic DESROCHES

Département de philosophie / Collège Ahuntsic

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