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« Et le combat cessa faute de combattants »
Corneille, Le Cid
« Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde,
dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même.
Et quant à celui qui scrute le fond de l’abysse,
l’abysse le scrute à son tour »
Nietzsche, Par delà le Bien et le Mal
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La mondialisation a fait de l’économique le discours le plus important de tous. Loin d’être réellement mondial, le discours mondialisant colporté à partir des sociétés occidentales vise à soumettre les petits, les exceptions, à la logique du marché. Ce ne sont donc pas tous les invités qui mangent au banquet de la mondialisation. Face à ce puissant discours à la mode, se tient un autre discours qui a la cote et qui tente de répondre aux limites du premier, c’est le discours écologique. Or, la structure du langage veut que l’on oppose ces discours qui visent à convaincre les citoyens de leurs avantages respectifs. Chacun des discours comporte ses dispositifs rhétoriques et veut gagner son combat. Dans ce texte, nous jouerons le jeu et nous comparerons les discours afin de trouver ce qu’ils ont en commun. Ce travail importe, et il devrait être fait au Québec, ne serait-ce que parce que le rôle des gouvernements est de viser le Bien commun, de diriger les actions de la société et d’harmoniser les intérêts divergents.
Introduction au « combat » rhétorique contemporain
Les hommes vivent dans le monde et se trouvent partagés entre l’impératif du profit et la nécessité de sauvegarder la possibilité de l’avenir. Souvent, on a l’impression que ceux qui cherchent à amasser le capital sacrifient par principe les droits de l’environnement, alors que ceux qui défendent ces droits ne seront jamais riches. Or, est-ce que la richesse n’est qu’une question financière ? La réponse est non. La richesse, en son sens éthique, traduit un comportement responsable. Mais en oubliant ce sens éthique du mot richesse, on se retrouve — et les médias aiment en profiter — dans une dialectique d’opposition dont le seul critère est l’argent. Mais qu’en est-il à la vérité ? L’écologique veut-il ralentir l’économique ? L’économique refuse-t-il tout dialogue avec l’écologique ? Si le discours économique est devenu monstrueux, faudra-t-il que le discours qui s’y oppose prenne la même forme ? Si oui, ne devrions-nous regarder immédiatement sous nos pieds pour voir si l’abysse ne nous regarde pas déjà ? Ce texte entend démontrer que cette opposition, construite sur la rhétorique des discours, doit être mieux comprise car elle ne sert, à tous les jours, que le discours économique, un discours aux proportions monstrueuses...
Concepts de la rhétorique économique : argent, plaisir et puissance
La rhétorique propre au discours économique repose sur la logique de l’offre et de la demande, c’est-à-dire sur l’idée de possession. Cette logique est matérielle et limitée. Elle dit que la réussite économique, dans un univers capitaliste, s’illustre par l’accumulation du capital, réel ou virtuel.
Certes, le but de la rhétorique économique, depuis l’Antiquité au moins, est de dégager une image de puissance, de plaisir et de richesse. En Grèce antique, on était propriétaire ou esclave et l’on n’avait vraiment pas besoin de suivre un cours pour comprendre les avantages de la propriété. L’économique visait à subvenir aux besoins de la maisonnée et ce sont les femmes, responsables de la maison, qui se chargeaient de calculer ce qu’il fallait acheter. Si la sphère économique a évolué et que les hommes ont pris le contrôle des lois de la maison (oikos/nomoï), l’image de la possession est demeurée ; ce n’est pas un hasard si les publicités jouent sur les avantages de l’avoir, car elles visent à vendre et, pour vendre, il convient de vanter la croissance et la quantité. Le logo, comme symbole moderne de la compagnie, est le premier signe visible de sa puissance. Sur lui reposent la crédibilité, la réputation et la force du discours économique.
Plus précisément, le discours économique, véhiculé aussi par les montagnes de chiffres, assure la comparaison et le dépassement. Il n’a qu’un seul but : créer l’idée d’une croissance infinie. Le temps, dans ce discours de possession, n’est pas considéré comme une fin, mais comme un moyen de faire de l’argent. Ce discours semble n’avoir de sens que dans son image dernière, celle des efforts consacrés au travail conduisant aux profits. La course a toujours lieu et se fait contre les autres, les adversaires, ceux qui, par leur travail, assurent la croissance de mon profit.
Concepts de la rhétorique écologique : globalité, conscience et avenir
La rhétorique propre au discours écologique ne repose pas sur l’offre et la demande, mais plutôt sur l’excellence du comportement. Elle vante la conscience des effets de l’action sur l’avenir. Sa logique est virtuelle et illimitée. Plus maternelle que puissante, elle dit que nous n’avons pas le droit d’oublier les générations futures en consommant toutes les ressources de la planète.
Certes, le but de la rhétorique écologique, du moins depuis son développement en Allemagne à la fin du XIXe siècle, est de penser globalement, c’est-à-dire de comprendre le système d’interactions des vivants entre eux. Pour un écologiste engagé, il n’y a qu’un seul comportement vertueux ou excellent, à savoir celui qui sait reconnaître, avant d’agir, les effets de son action sur la globalité du monde. Tout penseur des sphères, des bulles, des planètes et des globes est par définition un écologiste : il veut assurer la compréhension du cercle. S’il met l’accent sur la responsabilité, ce discours est difficile à tenir précisément parce qu’il repose sur l’inapparent, c’est-à-dire sur ce qui n’existe pas encore devant soi. Et parce que la rhétorique écologique trouve sa seule force dans une projection, son discours semble moins concret que le discours économique. Symbolisant la nature et l’espoir, le vert est la couleur des logos (souvent circulaires) que ce discours utilise pour marquer ou implanter sa conscience sur les étiquettes des objets de consommation libre.
Si nous faisons un pas de plus, nous réalisons que le discours écologique ne repose pas sur des chiffres, mais sur des sensations. Il n’a qu’un seul but : créer le sentiment que l’avenir sera plus difficile à vivre que le passé. Si elle repose sur les sens, la rhétorique écologique sera plus subtile et utilisera des images animalières et de dépérissement pour marquer son public. Pour elle, le temps s’est transformé en une véritable course pour s’assurer l’avenir. Cela signifie que les images de l’effort et de la course diffèrent de son concurrent, le discours économique, car elles sont vues ici comme un travail invisible conduisant à un monde meilleur.
Vers une complémentarité des deux discours ?
Cela dit, on peut se demander à bon droit si ces discours, et les rhétoriques qu’elles présupposent toujours, sont à opposer. En vérité, si la rhétorique oppose, l’opposition des discours n’est-elle pas, elle, partielle ? Car ces discours ont besoin l’un de l’autre pour continuer à exister. À bien y penser, il nous semble que la complémentarité est souhaitable, car l’opposition est stérile et paralyse une bonne partie de notre énergie. Il ne sera pas vain de rappeler ici des tentatives pour réunir les deux discours, de plus en plus armés rhétoriquement.
Les défenseurs du principe du pollueur/payeur ou du principe de précaution veulent dépasser l’interprétation antinomique. Cependant, ils ne semblent pas voir que leurs principes demeurent dans l’orbe du discours économique. En effet, selon le premier principe, celui qui pollue le plus, paie le plus. Cela signifie que l’on peut acheter sa pollution et que le critère du principe est encore une limite financière. Le principe de précaution, en s’appuyant sur un calcul de risque traduisible en sommes monétaires, est encore à la remorque du critère économique. En défendant ces deux principes plus ou moins éthiques, on ne récompense pas d’une certaine manière les comportements responsables, on sanctionne financièrement les mauvais. Si le comportement sensible à l’environnement n’est pas puni, il n’est pas davantage encouragé. Et l’effet est toujours le même : le riche achète sa pollution et le pauvre est reconnu dans sa vertu par défaut, car il n’a pas les moyens de polluer.
L’ironie suprême : devoir retraduire le vocabulaire de la richesse collective
Or, l’ironie de ces principes est totale quand on réalise que par rapport à la nature, l’éthique et la culture, c’est le pollueur qui est pauvre. En vérité, celui qui s’engage envers l’avenir et qui recycle est plus riche que celui qui pollue : il est plus riche parce qu’il cherche à donner un avenir. La richesse économique n’est plus le seul critère du progrès : aujourd’hui, le respect de l’environnement devrait s’imposer comme la véritable richesse, même si – nous n’insisterons jamais assez - la mesure des échanges économique demeurera l’argent.
Ainsi, il est urgent de traduire les mesures pour le respect de l’environnement en termes de richesse. Si les pays « évaluaient » les échanges commerciaux en fonction de la pollution, en termes de menaces écologiques, nous n’aurions plus le même palmarès des pays riches. Les G7, G8 et G20 changeraient de signification. Les termes économiques traduits en termes écologiques et inversement seraient une première étape sur le long chemin de la complémentarité des discours. Imaginons un instant le changement de vocabulaire produit par une réévaluation écologique des paramètres économiques.
Voici une première idée de cette transformation.
Le taux de chômage se calcule désormais au nombre de personnes qui ne travaillent pas pour l’environnement sur la population totale ; la croissance correspond à la productivité en terme d’ajournement de la fin du monde ; le PIV repose sur le produit intérieur vert ; l’indice FEEE correspond au facteur d’échanges économiques écologiques ; la rentabilité s’interprète comme la capacité d’un pays à assurer son avenir en dehors des économies axées sur les techniques polluantes ; la récession signale deux semestres consécutifs où il y a incapacité de payer ses emprunts verts, etc. Si nous prenons le temps qu’il faut pour chercher la complémentarité des discours, c’est en grande partie parce que le Québec doit prendre des décisions politiques au sujet du projet Rabaska, qu’il s’intéresse à la Bourse de carbone et qu’il applique une politique de redevance sur l’eau pour rembourser la dette.
Les cas Rabaska, de la Bourse de carbone et des redevances sur l’eau
S’il ne convient pas ici de discuter de ces cas pour eux-mêmes, il importe de rappeler que les décisions des gouvernements doivent dépasser le simple combat des rhétoriques. Il importe certes que l’économique se traduise encore davantage dans un vocabulaire écologique et que l’environnement, au lieu de se limiter à une anticipation de l’avenir, puisse devenir un avantage concret et réel pour celui qui le défend.
Au sujet du le projet de port méthanier Rabaska, on remarque que le discours écologique rencontre le discours économique et que le gouvernement, qui se dit vert sur toutes les tribunes, interprète encore la richesse en termes de dollars, de retombées directes et d’emplois. Il y a pourtant un immense enjeu politique derrière la décision que prendra le gouvernement, car ce projet concerne l’avenir de Lévis, mais aussi de tout le Québec. Un port méthanier dangereux et polluant servira-t-il nos intérêts collectifs ou ceux des compagnies privées ?
Si on se penche un instant sur le cas particulier de la Bourse de carbone, l’idée est encore la même : les pollueurs pourront jouer à la bourse leur pollution. Non seulement le critère reste l’argent, mais on voit bien mal en quoi cette Bourse du carbone aiderait concrètement les personnes qui, à tous les jours, s’obligent à recycler dans l’ombre et le silence. Sur la politique aquatique québécoise, on notera que l’eau est encore perçue comme une matière impliquant une gestion, une richesse économique ou un « or bleu ». Cela est si vrai que le gouvernement en place, au lieu de préserver l’eau des tentacules du privé et des ambitions démesurées de nos voisins, continue de l’instrumentaliser. En faisant croire à la réussite d’un PPP, il l’utilise pour créer un Fonds des générations devant servir au remboursement de la dette. L’astuce est assez simple et illustre encore le triomphe de l’économique : les droits hydrauliques payés par Hydro-Québec et versés au gouvernement proviennent de la poche des contribuables puisque les prix de l’électricité n’ont cessé d’augmenter depuis cinq ans. Cela signifie que l’eau n’est pas protégée mais sujet à la privatisation, que sa valeur n’est qu’économique, que nous avons moins d’argent dans nos poches et que les Québécois, en bout de ligne, ne sont pas plus riches sur le plan de l’avenir…
La fin du combat, les monstres ou le regard porté sur l’abysse ?
Le seul moyen de sortir du combat rhétorique contemporain avant qu’il ne tue les combattants monstrueux est d’intégrer de nouveaux paramètres de richesses qui prendront en compte la capacité des pays à respecter l’environnement. Il ne sert à rien de croire que le gouvernement gouverne pour nous quand il vend au privé nos richesses et le futur de nos enfants. Quand le gouvernement continue d’accepter le combat rhétorique, qu’il accepte devant nous le discours du monstrueux, il reste alors dans la mode, il construit notre cage et fait du Québec une « province » pauvre, beaucoup moins riche qu’elle ne l’est en réalité.
Dominic DESROCHES
Département de philosophie / Collège Ahuntsic
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