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Nous avons eu l’impression, presque constamment au cours de notre histoire du dernier siècle, d’être en quelque sorte une colonie intérieure dont on tolérait la "différence" à condition qu’elle fût résignée à son sort et à l’infériorité collective qu’il lui imposait. - René Lévesque - 1970
             
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La profondeur de la blessure
Contribution à la psychologie politique
Pascal Chevrette, Dominic Desroches
Tribune libre de Vigile
vendredi 29 février 2008      324 visites


« Le Québec, qu’on le prenne de tous bords, tous côtés,
c’est une difficulté intellectuelle, une entité qu’on ne trouve pas
dans les livres des définitions »
Jacques FERRON

***

Sans détour : cet article veut faire comprendre une fois pour toutes la blessure qui caractérise le peuple québécois puisque cette blessure seule, pensons-nous, peut expliquer ce que certains se plaisent à appeler son «  ambivalence » politique. Il prend le pari suivant : celui qui parvient à saisir la profondeur de la blessure évitera de tout ramener à un schéma simple, car l’histoire des Québécois suit une logique qui ne se laisse pas expliquer dans les entrefilets qui meublent nos grands quotidiens. En clair  : toute politique prometteuse doit comprendre et respecter la profondeur de la blessure, dans le meilleur des cas peut-être, s’appuyer sur sa lente guérison.

Notre thèse dit qu’une majorité de Québécois est hantée par des duplicités. Celles-ci conduisent le peuple dans une série logique de «  double bind », c’est-à-dire qu’une suite d’injonctions paradoxales empêche le peuple de se choisir une voie politique nette. Les grandes duplicités qui nous font souffrir depuis longtemps, au moins clairement depuis les années d’après-guerre, sont la duplicité du récit historique, celle des époques et des lieux, celle de la langue, celle des institutions politiques et celle du choix de l’avenir. Notre texte s’attachera à montrer comment la réalité québécoise s’interprète d’une double manière, ce qui peut angoisser, rendre hésitant, sinon faire décrocher le citoyen inlassablement confronté à une série de faux dilemmes opposant les histoires du Québec et du Canada.

La duplicité du récit historique

Les Québécois, on ne le dit pas assez, peuvent se comprendre et se réclamer d’un double récit historique. En effet, il existe un premier récit qui rattache les francophones du Québec à la découverte et au développement de la Nouvelle-France et du Canada. Selon ce premier récit fondateur, les Français ont colonisé le territoire de l’Amérique du Nord ; ils ont suivi le Saint-Laurent, découvert les Grands Lacs, le Mississipi, l’Ohio et se sont presque rendus aux limites ouest du territoire canadien. Ils ont donc, avec d’autres peuples, participé à la construction du Canada actuel.

Le démembrement de la Nouvelle-France s’inscrit ainsi dans un récit d’exploration et d’enracinement sur un trop vaste territoire. L’Acadie, la vallée du Saint-Laurent et le bassin des Grands Lacs étant habités par des Canadiens (il faut comprendre le mot dans le sens qu’il avait à la fin du régime français) demeuraient des compatriotes à défendre. On le sait bien : ce récit est surtout utilisé par les fédéralistes qui tiennent à voir le Québec à l’intérieur du Canada et qui ne veulent pas renoncer aux orgueilleuses ambitions de nos ancêtres explorateurs.

Or, depuis la Conquête, puis la révolte des Patriotes en 1837-1838, s’est développée une autre interprétation de notre récit historique. Cette seconde manière de reconnaître les faits visait à comprendre autrement l’enjeu du démembrement de la Nouvelle-France, c’est-à-dire l’anglicisation du continent. Selon cette nouvelle lecture, il fallait en quelque sorte accepter les nouvelles frontières définies par l’empire britannique, celle de la « Province of Quebec ». En mettant l’accent sur les résultats de la Conquête, le soulèvement des patriotes (qui étaient Canadiens…), la formation du Haut et le Bas Canada, ce récit s’intéresse à ce qui reste du territoire québécois afin d’en faire le lieu unique d’un État moderne et français en Amérique. Or l’ironie, c’est que construit à même le premier, ce récit valorise la langue et la culture françaises et prône une plus grande autonomie, sinon l’indépendance future de l’État québécois. En des temps plus agités, en effet, cette manière moderne de reconnaître les faits historiques peut prendre la forme d’une aspiration légitime à l’indépendance, tandis qu’en des temps plus moroses, elle se limite à une volonté d’autoconservation. Ce second récit, en voulant tirer les leçons de l’histoire, fait la promotion des valeurs du Québec moderne et renonce, par principe, au Canada « coast to coast » rêvé par les ancêtres. Ce récit de maturité correspond au récit des indépendantistes et des souverainistes intéressés par l’indépendance du Québec.

Certes, si les deux récits présentés ici sont défendables, les Québécois, quand vient le temps de se rappeler leur passé historique, oscillent entre ces deux versions d’une seule et même histoire. Cela peut d’une certaine manière les attrister, car la duplicité des repères et la récupération «  partisane » à laquelle elle donne lieu peuvent blesser le travailleur honnête se cherchant une place dans le monde. Aux élections provinciales, fédérales ou lors des référendums, il ne peut qu’hésiter entre le récit de ses aïeux, des explorateurs et des défricheurs, et celui de sa propre expérience du Québec contemporain. Il veut donc choisir sans perdre ce qu’ils voulaient fonder, rêvant de reconquérir le territoire perdu ou s’éprenant de nostalgie.

La duplicité d’époques et de lieux

Une seconde duplicité apparaît au moment où les Québécois cherchent leur temps et leur place dans le monde. Par exemple : ils peuvent se demander s’ils forment est un peuple jeune ou vieux ? Ou encore se demander si le territoire du Québec est petit ou immense, beau ou froid ? Autour de ces questions normales pour tout citoyen s’est développée une autre forme de duplicité.

Celle-ci se construit sans surprise à partir de la défaite militaire, précisément lorsque deux attitudes engendreront deux façons de reconnaître le territoire habité et à habiter. Dans une Nouvelle-France découpée subsistent les colonies sur un territoire dont l’histoire est une « épopée  », un territoire imprégné par le souvenir d’ « une grande aventure » d’exploration et d’évangélisation. Selon un premier récit bien répandu, le Québec fait partie intégrante du Canada depuis 1534. Ce Canada idéalisé, qui n’aurait pas vraiment changé, est multiculturel, métissé, ouvert sur le monde et s’impose comme l’un des « meilleurs » pays du monde. En ce sens, le Québec est et demeurera une « province » canadienne, jadis le Bas Canada face au Haut Canada. Aujourd’hui, le Québec est devenu une « nation » dans le territoire canadien où poussent des érables et vivent des gens bilingues.

Cette lecture canadienne est si décisive qu’elle s’incruste jusque dans l’histoire du sport professionnel nord-américain. Par exemple, l’équipe de hockey des Canadiens de Montréal était à l’origine canadienne française. Si elle est toujours la fierté des Montréalais, son histoire est aussi… anglo-montréalaise et anglo-canadienne ! Il faudrait en effet relire l’histoire de l’équipe, qui date de 1909, pour se souvenir des Flying Frenchmen et des exploits de Plante, Joliat, Geoffrion, Lafleur et les autres. On oublie souvent aussi que le vieux Forum, construit dans l’ouest de la ville, a longtemps été le théâtre sacré où l’on encourageait Maurice Richard à grand renfort de « Rocket » et de « Go Habs go ! », c’est-à-dire en anglais, la langue de l’Amérique. Aujourd’hui encore, l’équipe possède des fans dans les deux langues et les journaux anglophones et francophones continuent de se disputer sur la signification politique de cette équipe. On le voit bien : les duplicités sont bien ancrées dans la vie quotidienne et expriment toute la réalité, y compris sportive.

Cependant, à y regarder de plus près, le Québec est en même temps un lieu très différent des autres « provinces » et « territoires » du Canada. On peut chercher à comprendre les époques et les lieux à partir du Québec lui-même. Cela signifie qu’il y eut une autre manière de reconnaître la Conquête et de comprendre, par exemple, que la propriété. à un certain moment, n’était plus garantie, sauf sous les traits du maintien d’un vieux régime seigneurial. La population étant dispersée, il fallait convaincre les Canadiens français de se cramponner au sol et d’établir un pouvoir là ou se concentrait la masse critique des Canadiens français. Puis, avec l’arrivée des Loyalistes anglais, deux formes de découpages des terres s’opposèrent : le canton et la seigneurie. Au XIXe siècle, les Canadiens français répondront à cette seconde conquête par une colonisation de l’intérieur, fondant paroisses et familles, défrichant et labourant, occupant les basses-terres de la vallée du Saint-Laurent, tentant d’établir leur présence dans les régions du Nord.

Le Québec, dans cette nouvelle histoire, peut se voir comme le petit lopin de terre qui reste aux francophones d’Amérique, une terre dont l’étendue initiale de la Nouvelle-France n’a cessé de rapetisser au fil du temps. Cette terre, dit le second récit, doit être protégée pour elle-même, non pas contre les autres, mais pour la survie de la culture française en Amérique. Ainsi vu, le Québec actuel est le résultat des politiques fédérales appliquées dans le temps. S’il veut se développer, il doit accéder à son indépendance, laquelle garantirait l’unité politique de l’espace et du temps. Entres les provinces anglaises du ROC (rest of Canada), l’Ontario au centre et les provinces anglophones de l’est, le Québec pourrait vivre sa modernité, tout en gardant des liens économiques avec ses voisins.

La duplicité de langage

Certes, les Québécois connaissent aussi la duplicité des langues. S’ils parlent un français légèrement différent des locuteurs européens, les Canadiens français ont connu l’anglais par la Conquête britannique. S’ils parlent français, leur vocabulaire est truffé d’anglicismes et de tournures bien à lui. Ce français bien « québécois » en est un de résistance, c’est-à-dire de résistance aux nombreuses tentatives d’assimilation britanniques et canadiennes anglaises. Historiquement, les Québécois resteront en partie « prisonniers » de l’influence anglaise sur leur langue. Cette façon de voir s’est transposée dans la mode du bilinguisme qui fait du Canada un pays avec deux langues officielles. Si l’intention de reconnaître des langues est assez louable, l’application des Chartes peut entraîner des effets dangereux pour les minorités. Dans le grand Canada, il n’y a qu’une seule province réellement bilingue ; l’anglais progresse sans cesse et le français recule partout. Cela étant, il n’en demeure pas moins que, par leur récit fondateur, les « Anciens » Canadiens se doivent d’apprendre l’anglais.

Certains répliqueront que les langues sont libres de leur évolution et que nous exagérons en rappelant la question de la dualité linguistique. Nous aimerions en profiter pour rappeler que les premiers arrivants européens étaient des Français qui ont fondé la Nouvelle-France et qui, pour se distinguer des Européens arrivés plus tard sur le territoire, avaient pris le nom de Canadiens. Or, après la Conquête de 1759, les Anglais ont aussi voulu prendre le nom de Canadiens et ont imposé l’expression « French canadians » aux francophones descendant des ancêtres français. Après s’être rappelé la révolte des patriotes et connu un lent mouvement d’émancipation nationale en 1950, les Canadiens français, qui ne se reconnaissaient plus dans cette expression recyclée par les conquérants britanniques, ont choisi de se dire Québécois, c’est-à-dire habitants du territoire du Québec, afin de se distinguer des « nouveaux » Canadiens, massivement anglophones.

Cela ne saurait surprendre les penseurs de la duplicité, d’autant que le nom « Province of Quebec » est aussi une expression imposée par les Britanniques aux francophones du Québec. On se souviendra sans surprise que dans ce contexte et vu du Québec, la mode du bilinguisme fédéral ressemble à une nouvelle entreprise d’assimilation de la culture francophone. Cela signifie que lorsqu’on se rappelle l’histoire des noms et qu’on l’associe aux politiques du fédéral, l’on réalise toute la difficulté que la duplicité du langage peut poser aux Québécois. S’ils sont moitié français à l’origine et moitié colonisés par l’anglais, la langue est et restera un sujet extrêmement sensible pour la majorité d’entre eux.

La duplicité des structures du pouvoir politique

Certes, quand on réalise que tout est dédoublé au Québec et au Canada, l’on est à même de reconnaître la polarité des structures politiques. De quelque côté que l’on se place, en effet, il est assez remarquable de voir à quel point les Canadiens, puis les Canadiens français, puis les Québécois se sont attachés à des institutions garantissant leur survie. Ce n’est donc pas un hasard si les Québécois ont appris à reconnaître le pouvoir partagé à Ottawa de celui qui se partage à Québec, devenu aussi le lieu d’une «  capitale nationale ». L’électeur québécois, et il n’est pas le seul dans le monde à tenter de comprendre la multiplication des lieux décisionnels, vote au fédéral et au provincial, donc il est appelé à choisir un gouvernement canadien et un gouvernement québécois. Il sera légitime, dans cette logique confédérale pour ainsi dire, de proposer des politiques qui engloberont celles du Québec, car le Québec est et demeure une province du Canada. Comme par hasard, on soulignera qu’il y a toujours eu des politiciens Libéraux et des politiciens Conservateurs au Québec comme au Canada…

À Ottawa siègent des politiciens provinciaux dans une chambre construite sur le modèle britannique. Le Parlement canadien, c’est-à-dire la Chambre des communes, traduit le pouvoir partagé dans la fédération par les provinces et les territoires. À Québec, à l’Assemblée nationale, se prennent les décisions qui concernent l’État québécois. Cette Assemblée, travaillant comme un État dans un autre État, possède ses lois et ses champs de compétences. Quand on doit se référer constamment à deux structures de pouvoir qui se chevauchent, deux structures qui réclament des compétences en propre, n’est-il pas normal de se disputer ? Comment faire pour servir deux maîtres à la fois ? Ce développement et ces questions décisives nous mènent à la duplicité ultime, à savoir celle qui concerne les visions de l’avenir.

La duplicité des visions de l’avenir

Face à l’avenir, le malaise ne veut pas être vu de face, car il génère deux interprétations diamétralement opposées de la façon de survivre en français, en Amérique du Nord. Cela conduit les Québécois à se débattre avec des options et à retenir souvent la solution la plus pratique, celle qui recouvre la blessure. Sans toujours trop sans rendre compte, les Québécois font avancer de front deux systèmes, deux histoires qui produisent une profonde blessure psychologique.

La première vision de l’avenir s’appelle le statu quo. Elle inclut par principe le Québec (devenu subtilement une nation) dans une fédération canadienne. À titre d’État multinational, le Canada voit dans le Québec une province de laquelle il est responsable. Les décisions dernières sont prises à Ottawa et les politiciens issus du Québec continuent de travailler à l’édification du Canada, notamment en oeuvrant au Conseil de la Fédération ou tout autre organise politique visant à légitimer le Canada au Québec. Si la population du Québec chute et s’anglicise toujours plus, alors elle deviendra une minorité à l’intérieur du Canada. Dans cette interprétation de l’avenir, le Bloc québécois pourrait toujours avoir son rôle à Ottawa : il défend ad vitam aeternam, à l’intérieur même de la fédération, les intérêts du Québec.

Selon une tout autre vision de l’avenir, le Québec possède déjà tous les outils pour devenir un pays et s’occuper de ses affaires. Il ne se comprend plus comme une minorité dans la fédération canadienne, mais un pays normal dans le monde.

On notera, en passant, qu’un certain nombre de citoyens québécois se sont montrés sensibles à l’idée de dépasser la polarité historique. Ils pensent que la voie indépendantiste, s’opposant depuis plus de quarante ans à la voie fédéraliste, doit être dépassée dans une troisième voie, une voie nouvelle qui, plus « autonomiste », tenterait de sortir des impasses des deux premières. En accord parfait avec l’histoire des duplicités, certains diront que cette stratégie est un retour en arrière, alors que d’autres y verront un progrès, bien que cette position, qui propose un repliement, maintienne le Québec dans la structure canadienne.

Cela dit, on revient toujours à ce que certains appellent l’ambivalence des Québécois : s’ils s’entendent grosso modo pour garantir des conditions assurant le maintien de leur culture et le rayonnement de leur identité nationale, les modalités et les moyens divergent sans cesse. C’est peut-être, si nous suivons notre ligne, plus un problème de duplicités que de solitudes ou d’ambivalence. On y reconnaît un jeu, celui bien connu du souque à la corde : deux groupes, chacun tirant sur la même corde cherche à faire trébucher l’autre dans une mare… usque ad mare ! Chaque groupe tire de son côté et, surtout, profite de toute opportunité afin de s’arroger l’avantage du jeu. Vu de l’intérieur, c’est-à-dire vu de la corde elle-même, ce jeu est sans fin.

Ce qui est moins un jeu en dernière analyse, c’est que le Québec, peu importe la voie d’avenir qu’il choisira, ou bien demeurera au sein du Canada… ou bien deviendra un pays souverain, séparé du Canada, capable de se choisir lui-même afin de guérir de la blessure produite par son double récit historique. Et quoi qu’il choisira pour lui-même, il devra affronter une fois pour toutes l’histoire de ses duplicités. C’est cela le prix de la politique...

Dominic DESROCHES
Professeur de de philosophie / Collège Ahuntsic

Pascal CHEVRETTE
Professeur de français et de littérature au collégial

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

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