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La politique comme réservoir et déversement de la colère
Pourquoi se dire indépendantiste si la colère n’y est plus ?
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
jeudi 13 novembre 2008      373 visites


La politique est un art nécessaire qui repose toujours sur une distribution d’énergie, sur un rapport de force. Elle présuppose en effet que certaines personnes pensent comme nous et que d’autres s’opposent à notre opinion. Le rôle du politicien est de réussir à convaincre ceux qui ne pensent pas comme lui, que ce soit sur la rue, à l’Assemblée, à la télévision, dans les journaux ou dans les débats télévisés. Il doit parvenir à faire entendre que la voie qu’il propose est la meilleure et que le parti qu’il dirige est à même de réaliser les idéaux de la société.

Or, la question sous-jacente, qui rend extrêmement difficile la tâche politique, demeure la suivante : comment rencontrer l’esprit de l’électeur afin de le faire bouger ? Dit autrement, comment le faire douter de ses certitudes s’il s’oppose à nous ? Comment réussir à l’influencer rapidement et le tirer vers soi, c’est-à-dire le séduire ? Pour répondre à ces questions, je défendrai l’idée que la colère apparaît comme le seul sentiment capable de mobiliser des hommes pour les amener à changer leurs idées ou participer à une cause qui les dépasse.

La colère fait bouger – l’élément clef de la psychopolitique

Assez souvent, les sondeurs conseillent et encouragent les politiciens à aller en campagne au moment précis où les sondages nationaux indiquent que le taux de satisfaction à leur égard est élevé. Pourquoi cela, sinon parce que l’insatisfaction (qui précède la colère) est le sentiment qui détermine le choix d’une majorité d’électeurs. Cela s’explique bien lorsqu’on réalise que la colère s’impose comme le motif de déplacement du corps. Quand on est réellement choqué, l’énergie est tout à coup immense et la valeur de l’investissement parvient à égaliser ou à dépasser la valeur des obstacles à la cause. La personne en colère investit plus dans l’action que dans la raison. Elle veut le retour sur son gros investissement immédiatement. Sa réponse, sa réaction, repose sur la fierté, non pas sur la discussion et la diplomatie de salon. Elle doit faire quelque chose pour se calmer, car si elle s’écoute elle-même, elle se dirigera peut-être vers l’irréparable, c’est-à-dire la dépense totale. Susciter la colère, c’est donc s’assurer une réaction rapide, vive et déterminée. C’est pour ces raisons que la colère – l’ira – est une émotion (e-motion) décisive de la vie vécue, mais aussi un élément clef de la psychologie des foules et de toute psychopolitique.

Le ressentiment comme moteur politique

Le peuple vit le jour « dans » les décisions que les représentants ont prises en son nom. Ainsi, les électeurs accumulent des sentiments contradictoires, passagers, parfois marquants ou non, pendant le mandat, et c’est durant les campagnes électorales que ces sentiments cherchent à s’exprimer, c’est-à-dire se manifester à l’extérieur. Parfois ils s’expriment bien, parfois ils s’expriment mal : le dérapage n’est jamais à exclure de la sphère des sentiments comprimés. Sur le coup de la colère et du manque de respect à notre égard, on peut sortir publiquement et nuire à la cause. On peut faire des choses que l’on ne ferait jamais autrement. Cependant, il n’en demeure pas moins que c’est la colère qui sert d’élan aux idées les plus politiques, les meilleures comme les pires. D’une certaine manière, la politique ressemble toujours à une sorte de réservoir de ressentiment, c’est-à-dire une enveloppe non cachetée de la vengeance des individus blessés d’être seulement ce qu’ils sont. Ce qui fait finalement les grandes politiques en démocratie, cela valait pour hier comme pour aujourd’hui, c’est la manière dont le chef parvient à faire de son parti le véhicule privilégié d’une colère partagée.

Parti politique, rassemblement d’énergie et opposition

Le parti qui condense l’énergie de la colère a beaucoup de chances de gagner l’élection sur le terrain. Faire sortir le vote le jour du scrutin demeure l’enjeu gouvernant tous les partis qui acceptent de jouer, sans jamais le maîtriser totalement, le jeu énergique de la démocratie.

***

Si on revient au Québec, on peut déjà interpréter, avec ces lignes directrices, certains phénomènes politiques. On peut croire en effet et sans trop se tromper que de nombreux politiciens Canadiens, bien au courant de la dynamique psychopolitique de la fédération canadienne, une fédération par définition schizophrène, n’hésitent pas à faire travailler l’opposition Québec-Canada pour aller chercher des votes. Susciter la grogne contre le Québec a toujours servi les politiques de l’Ontario et de l’Ouest. Le ressentiment du Canada à l’égard des valeurs et des choix du Québec – il ne vaut pas la peine de rappeler les épisodes de Meech, de Charlottetown et les référendums pour saisir de quoi il en retourne – est un moteur politique décisif. Bien entendu, il est évident que le discours d’un politicien fédéraliste prend un tour différent s’il est prononcé à Montréal ou à Toronto. Pour dire les choses autrement : le nationalisme canadien se construit sur le dos du nationalisme québécois. La politique est opposition, c’est-à-dire conflit d’énergie et source de colère. Le ressentiment, qu’il soit d’origine canadienne ou québécoise, vient unir les électeurs et les incite à se déplacer physiquement pour changer les choses.

Les effets politiques de la colère : l’émeute de 1955

Certains lecteurs et internautes, amis de l’amour, de la paix et des invitations à dîner, diront que nous exagérons et que notre point de vue ne fait pas avancer la philosophie politique, pas plus que les assemblées de cuisine ou la psychiatrie appliquée. En fait, ils auront raison si et seulement si l’on ne parvient pas à montrer clairement que c’est la colère qui fait l’Histoire.

Ici, je me rapporterai à un fait historique documenté, à savoir l’émeute au Forum en 1955. Que s’est-il passé au Forum le 17 mars 1955 ? Réponse : une partie du réservoir de la colère des Canadiens français s’est déversée sur la rue Sainte-Catherine. Cette colère mena, on s’entend tous à ce sujet aujourd’hui, au réveil des Canadiens français et à la Révolution tranquille. Le Québec moderne est le résultat de la colère de quelques personnes frustrées de voir le Rocket toujours payer pour les autres. Pour ceux qui ont le temps de faire des recherches en bibliothèque et qui veulent comprendre les enjeux de l’émeute pour la construction du Québec moderne, il faut lire les textes d’André Laurendeau dans le Devoir, mais aussi les analyses qu’Hubert Aquin et Pierre Perrault ont proposées des conséquences de cette émeute.

Construction du Parti québécois et rêve en vue

On peut affirmer qu’il est impossible de comprendre l’évolution politique du Québec si l’on ne saisit pas d’abord que le coup de bâton de Laycoe, à Boston, a entraîné une réaction de colère du Rocket et que la sentence rendue par Clarence Campbell le 16 mars, injuste en regard de la faute, allait conduire une foule en colère à l’émeute.

Cette émeute n’est pas une émeute ordinaire, c’est la manifestation au Forum de la volonté d’un peuple désirant corriger une fois pour toutes des injustices historiques. Ce n’est pas la paix qui a défini le Québec, mais la révolte des Patriotes et l’écho qu’elle trouvait, en 1955, dans l’émeute du Forum. Le Parti québécois, et il l’a visiblement oublié, a déjà symbolisé le véhicule de la colère des travailleurs francophones du Québec. Il a été associé aux luttes syndicales, à la défense de la langue et à la social-démocratie. Il fut jadis le parti de la justice et du progrès, un parti à l’image de ceux qui sont prêts à tout pour exister. Dans une volonté exceptionnelle de contrôle de la colère, sinon dans l’acte du dépassement de l’homme dans la cause, Bourgault a laissé sa place à Lévesque. Le rêve, résultant de la colère historique d’un peuple opprimé, pouvait commencer à évaluer les moyens de ses ambitions.

Colère, nationalisme et futurologie politique en démocratie

Il importe de tirer dès maintenant les conclusions de ces avancées désordonnées. On doit d’abord retenir que si la colère motive l’action, savoir la réveiller peut servir de fond rhétorique. Une cause est une cause si elle peut être la cause de quelque chose d’autre. Ce que les souverainistes ont intérêt à inventer, c’est une manière neuve d’utiliser la colère qui sommeille dans le repliement identitaire québécois. Autrement dit, si l’on veut faire avancer une cause universelle et juste, il faut savoir dénoncer les injustices et montrer clairement la mécanique qui favorise l’injustice. S’il n’y a pas d’injustices, il n’y a plus de cause. Pourquoi les Québécois participeraient-ils à un nouveau référendum national s’ils ne sont pas fâchés, si la colère est disparue ou n’a plus d’objet ? Pis encore : pourquoi se dire indépendantiste si la colère devant mener au pays n’a plus de véhicule ?

Le nationalisme québécois, qu’il convient de défendre bien entendu, semble exempt du sentiment de colère. Et il ne faut pas travailler bien fort pour l’expliquer. En perte de crédibilité dans l’opinion publique et médiatique, les syndicats n’arrivent plus mobiliser les travailleurs dispersés. Les institutions publiques s’inspirent sans se cacher du privé. La langue de la majorité s’éteint lentement et aucune manifestation n’est prévue ni organisée pour renforcer l’unité. Les trésors québécois se retrouvent en Ontario, en Afrique, et les moutons continuent de marcher dans la plaine. Les Québécois, dirait-on, semblent accepter leur sort sans être en mesure de se plaindre.

La futurologie politique se pense pourtant à partir du sentiment de colère. La différence entre Obama et nos politiciens, ce n’est pas les mœurs américaines ou la structure politique seulement, c’est surtout le fait que le nouveau président américain, fort en rhétorique, a réussi à incarner le nouveau, c’est-à-dire à devenir le récipiendaire de la colère des minorités. Toute la colère s’oriente vers un homme et son parti. Certains diront non sans raison que son pari n’est pas gagné d’avance, mais d’autres répliqueront que lui, au moins, est au pouvoir et peut changer les choses.

Si d’autres pays en d’autres siècles n’ont pas réussi à doser humainement le sentiment de colère inhérent aux animaux politiques, nous pensons que cela ne change absolument rien à l’idée que le Québec manque d’audace, de fierté et de caractère. Si Périclès avait à écrire un discours pour convaincre les Québécois de l’élire, il ne leur parlerait pas des garderies à sept dollars. Il leur montrerait plutôt, en utilisant des mots simples, pourquoi la liberté est avantageuse par rapport à la servitude, pourquoi l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, pourquoi la justice est toujours du côté de ceux qui se battent, et il dirait peut-être que si la colère n’est pas au rendez-vous et la fierté du peuple non plus, il ne sert à rien de causer des vertus de la démocratie.

Dominic Desroches
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

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