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La plume et le néant
Philippe Navarro
Le Devoir
mardi 28 mars 2006


« Qui ça, gros ? » Ah, la susceptibilité insulaire du Québec ! Maurice Druon dit qu’il n’a pas de leçons à recevoir de nous. C’est le tollé ! Comme pour lui donner raison, les plus hautes autorités donnent récemment aux médias une copie de discours bourrée de fautes. Un truc auquel on ne survit pas, dans un pays normal. Après on s’étonne que, vu de Paris, Québec a tout de Moncton vu de Québec. Une province à moitié anglicisée se contente de documents officiels écrits dans un français bancal ? Ça fait pas sérieux, mais c’est déjà bien qu’on le parle encore, non ?

« Qui ça, gros ? » Un journaliste parisien demande à Monique Proulx — la king de la métaphore boiteuse, qui remet ça séance tenante — pourquoi elle écrit en français, et c’est la montée de lait. Diable ! Yann Martel serait-il moins québécois qu’elle ? Reproche-t-on à Nabokov de ne pas avoir écrit Lolita en russe ? Et si le Québec était si « français », les héros de Mordecai Richler ne s’appelleraient pas Rocket, Pocket Rocket, Boom-Boom et Flower.

« Qui ça, gros ? » Madeleine Gagnon (Le Devoir, 22 mars 2006) fustige un article (pourtant assez mesuré) de son confrère David Homel paru dans Le Monde du 17 mars, qui fait le froid constat de notre marginalité littéraire à l’étranger. C’est que nous avons le dithyrambe facile, la standing ovation à ressorts, par chez nous, et on n’accepte guère les mises en perspective.

Pourtant, s’il y avait un James Joyce dans ce pays, ça se saurait. Non, on a un Brésilien qui pond des briques à couler une frégate, une Chinoise des platitudes finies, mais qu’importe, nous aussi on a notre littérature « migrante », dernière fadaise à la mode. On nous balance un Aurore l’enfant martyre sauce Ducharme, et ça crie au génie. On envoie aux presses des brouillons à peine révisés de sous-Djian plogués et, en plus, des critiques complaisants trouvent donc ça bon. Rendu là, l’inceste littéraire devrait être passible d’emprisonnement.

En attente de Camus

Bien sûr, qu’il s’écrit des trucs bien, au Québec. Mais il faut fouiller.

Notre musique ? Brillante, bien que — comme la pop est-européenne — un peu empruntée. Notre cinéma ? Spectaculaire, bien qu’en déficit croissant de personnalité.

Le cirque, la danse, le théâtre, c’est innovateur, du top niveau. Exportable, et exporté. Bravo. La preuve que si c’est classe mondiale, « québécois » ou non, c’est classe mondiale.

Mais côté plume, il reste du travail. Beaucoup de travail. Pas sûr qu’on trouvera le dernier remake de Volkswagen Blues réédité au Seuil dans une bibliothèque publique d’Alma-Ata, en l’an 2150. Pourtant, on trouve bien Les Âmes mortes à Jonquière.

C’est ça, un corpus littéraire : la durée (en siècles), la portée (planétaire). Émile Nelligan l’effleure. Mais nous sommes à des années-lumière d’un Dostoïevski, d’un Proust, d’un Steinbeck. C’est patent. À cette échelle — la seule qui compte, à moins de penser petit —, c’est effectivement le néant.

Le Québec de 2000 est comme l’Algérie de 1930 : une colonie intellectuelle en attente du Camus qui la sortira, une fois pour toutes, du folklore créolisant dans lequel elle s’enferme chaque jour davantage.

Philippe Navarro
Québec

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