Vigile.net
En participant à la libération d’un peuple, votre nouveau peuple, vous, les nouveaux arrivants, les Québécois bientôt sans le "néo" avant, vous qui avez peut-être fui la guerre et la pauvreté, en l’espace d’une campagne, vous passeriez du statut d’immigrants à celui de fondateurs, rien de moins. - Chafiik, du groupe Loco Locass
             
Vigile a besoin de votre appui, n’hésitez pas à contribuer.
Financement 2009
 1425$  7%  
Objectif : 20000$
La langue mal pendue
Raymond Poulin
Tribune libre de Vigile
mardi 4 novembre 2008      321 visites


Monsieur Jacques Maurais écrivait, dans Le Soleil (Opinions) du 1er novembre, repris dans Vigile le même jour, entre autres ceci :

« [...], le rapport quinquennal publié par l’Office québécois de la langue française en mars dernier est on ne peut plus éclairant. En 5e secondaire, le taux de réussite en français est à la baisse depuis 2000. En 2004, un élève sur quatre n’atteignait pas le taux de réussite en syntaxe à l’épreuve uniforme de français du ministère de l’Éducation. Et si la réussite en orthographe était un critère éliminatoire, bon an mal an un élève sur deux échouerait. Au collégial, le rapport établit que le taux de réussite global à l’épreuve uniforme de français affiche une tendance à la baisse depuis 1998. La même tendance apparaît dans les résultats globaux en maîtrise de la langue : la légère remontée enregistrée l’année dernière n’a pas permis d’inverser la tendance à la baisse qui se manifeste depuis une décennie. »

Le problème que soulève monsieur Maurais porte bien plus loin que la langue, si l’on considère que cette dernière est le seul véhicule possible de la communication entre les humains. Ne pas maîtriser dans une mesure convenable cet outil, particulièrement sur le plan du vocabulaire, condamne forcément à batailler ferme avec les concepts, fût-on très intelligent ; on arrive aussi très difficilement à exprimer sa pensée. On le constate tous les jours au cégep, dans toutes les disciplines. Les lacunes en langue font des études un calvaire et sont responsables de beaucoup d’échecs voire d’abandons des études post-secondaires. Malheureusement, dans les cas sérieux, il est alors presque toujours trop tard : pour y remédier, il faut énormément de lectures, de temps et même d’acharnement. Il n’y a pas beaucoup de sens à vouloir traiter en amont ce qui aurait dû l’être en aval, surtout lorsque le système scolaire n’a prévu aucune passerelle adéquate pour ceux qu’il a laissé mijoter dans leur jus pendant onze ans. Je donne seulement deux exemples, on devinera le reste : comment se fait-il qu’après onze ans d’école, les deux tiers des étudiants connaissent mal la différence entre les sens propre et figuré d’un terme et ne sachent pas se servir correctement d’un dictionnaire ? Je n’invente rien.

Plutôt que de régler les choses à la source, le MELS tente de nous imposer l’enseignement des bases de la langue dans les cours de littérature et de communication, en même temps qu’il nous refuse les moyens matériels qui permettraient la véritable effectivité de nos Centres d’aide en français et des cours de mise au niveau — qui ne sont pas une panacée mais un adjuvant pour les cas moyens —, ce qui équivaut à transformer graduellement les cours de littérature de calibre post-secondaire en cours de langue de niveau secondaire. Bref, plutôt que de s’assurer que le primaire et le secondaire puissent correctement remplir leur mission, il tend à détruire l’une des assises culturelles et intellectuelles importantes du collégial. Il se contente de pelleter en avant, ce qui explique pourquoi même les universités obligent beaucoup d’étudiants à subir des cours de rattrapage, qui d’ailleurs ne suffisent presque jamais. Alors, imaginez dans quel état les étudiants des filières techniques terminent leurs études collégiales.

Quant à l’examen national à la fin du collégial, il suffit de savoir comment fonctionne le mécanisme d’évaluation pour réaliser pourquoi on en arrive à un taux de réussite aussi élevé si on le compare à la compétence réelle de la majorité des étudiants. Plusieurs de mes collègues ont déjà participé à la correction de ces examens ; ils en sont tous revenus scandalisés par la tendance des autorités à pratiquer l’indéfendable pour éviter les échecs. On peut probablement affirmer la même chose quant à la réussite des examens ministériels de français en cinquième secondaire : pendant six ans, nous avons évalué, par un examen standardisé tenant compte des programmes officiels du français au secondaire, les connaissances acquises par les étudiants arrivant au collégial ; globalement, les résultats étaient inférieurs de 16% à 20% aux notes qu’ils avaient obtenues à la fin du secondaire. S’il avait fallu accepter ou refuser les candidatures sur la base de ces résultats, ç’aurait été l’hécatombe.

Tout ce qui intéresse la bureaucratie du Ministère et les gouvernements qui se sont succédé depuis longtemps, c’est de faire du chiffre : afficher de beaux résultats pour maquiller le cadavre. Tout se passe comme si l’on avait renoncé définitivement à régler le problème à la source. On préfère faire joujou avec le socio-constructivisme, l’approche par compétences et le travail par projets, où l’élève est censé découvrir ses propres lacunes et y remédier en consultant, s’il en éprouve le besoin, les ressources documentaires ou humaines à sa disposition. Reste à expliquer comment éprouver un besoin à propos d’une lacune dont on n’a pas conscience ou d’une règle dont on ignore l’existence...

À la fin des années soixante-dix, Jean-Paul Desbiens, qui était alors directeur général d’un cégep, avait déjà dénonçé, dans une entrevue à la télé de Radio-Canada, la pauvreté de la formation en français des élèves arrivant du secondaire. Il ne fut ni le seul ni le dernier à le faire, d’autant plus que la situation s’est aggravée depuis. Chaque fois, le Ministère et les médias s’empressèrent de minimiser l’affaire voire de l’enterrer, quitte à embrouiller les chiffres et à ridiculiser ou même à calomnier les récalcitrants. Il m’est arrivé trois ou quatre fois d’expédier des lettres au courrier des lecteurs du Devoir ou de La Presse, et deux fois à des chroniqueurs de l’éducation. Jamais elles ne furent publiées ; jamais non plus je n’eus le loisir de connaître la réaction des chroniqueurs. La même chose est arrivée à des collègues du collégial et à des enseignants du secondaire. Lorsque la dissimulation et le silence semblent entraîner consentement voire approbation même chez ceux qui font profession d’informer, on peut, sans nécessairement tomber dans la paranoïa, se demander s’il n’existerait pas un consensus, formel ou implicite, entre décideurs et informateurs ; les journalistes spécialisés ne sont tout de même pas des naïfs.

D’après ce que je lis d’ici et d’ailleurs, et que confirment des contacts européens, le même problème et la même situation existeraient dans beaucoup de pays occidentaux. Cela ne se limite pas à la langue mais s’étend à l’ensemble de l’enseignement primaire et secondaire. Partout se serait répandue la vision de la pédagogie comme une science des moyens, reposant pour une bonne part sur des postulats psychologiques jamais prouvés et allant à l’encontre du connu en ce qui concerne le développement cognitif et l’apprentissage. On prétend même que ce charlatanisme servirait de cache-sexe à une volonté délibérée de former, dans les écoles publiques, des travailleurs corvéables à bas salaires, destinés aux emplois nécessitant peu de formation, pendant que l’élite économique et sociale se reproduirait par l’entremise d’un réseau d’institutions scolaires et universitaires peu accessibles aux enfants de la classe besogneuse et même d’une partie de la classe moyenne. On admet que les plus brillants sujets du système public, soit environ 15% à 20%, s’en tireront de toute manière quoique plus difficilement, car ils n’ont pas accès aux réseaux d’influence qui se tissent entre écoliers et étudiants provenant de l’élite économique et professionnelle dans les institutions pensées pour eux. Un billet de Louis Lapointe dans Vigile (24-10-08) aborde également ce sujet, ainsi qu’un commentaire, de Gébé Tremblay, je crois, dans un autre article que je n’ai pas retracé.

Quoi qu’il en soit de la généralisation du problème et de l’existence ou non d’un complot oligarchique, rien n’empêche de remettre le système scolaire sur les rails au Québec même : agir correctement ne coûte pas plus cher que de mal agir, et nous disposons déjà du pouvoir souverain sur l’éducation et l’instruction. Nous en avons les moyens, mais il s’agit d’abord de savoir si, collectivement, nous tenons encore vraiment à agir, même là où nous sommes déjà les maîtres d’oeuvre.

On l’aura deviné : reconnaître enfin la réalité causerait d’abord un scandale, suivi d’une commotion. Si nous nous sommes laissé trafiquer un référendum, si le passage d’une camisole de force à la loi 101 n’a même pas donné lieu à une manifestation d’envergure, fût-ce à Montréal seulement, à quoi donc s’attendre lorsqu’il ne s’agit que d’illettrisme... Le Québec n’a jamais voulu faire de peine à ses mômans, c’est bien connu.

Raymond Poulin

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

Envoyer un message privé à Raymond Poulin

Suggérer cet article par courriel
  • Vigile a besoin de votre appui, n’hésitez pas à contribuer et joignez-vous aux Amis de Vigile.
  • Objectif 2009: 20000$
     1425$  7%  
  • Pour contribuer en ligne 
         Nom:
    Courriel:
       Anonyme
    Montant: $

  • Contributions récentes :
    7/01 Claude Morin: 50$
    7/01 Jacques Bergeron: 100$
    6/01 Anonyme (DD): 25$
    4/01 Giselle Chagnon: 100$
    4/01 Ginette Legros: 50$
    1er/01 Anonyme (LA): 100$
    1er/01 André Colpron: 1000$
    Toutes les contributions
  • Merci beaucoup! -Vigile.net