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La date de péremption
Sur l’expiration des idées politiques. Ce texte veut réfléchir sur l’aliment politique lui-même : l’opinion.
Dominic Desroches
vendredi 14 mars 2008


« Comme le corps s’accroît par les aliments,
notre esprit s’accroît par les idées »
Johann Gottfried von HERDER

***

On peut se nourrir de la politique ou s’intoxiquer avec, c’est-à-dire être victime des aliments que l’on consomme quotidiennement. Très souvent, les analystes de la politique vivent au présent, tant et si bien qu’ils s’avèrent incapables de voir comment le peuple, qui n’est qu’un corps social, tente de digérer les politiques qu’on lui propose ou qu’on lui impose.

Ce texte veut réfléchir non pas sur la digestion politique, nous l’avons déjà fait ailleurs, mais sur l’aliment politique lui-même : l’opinion. Il cherche à montrer combien les opinions, relayées par les individus et par les médias, changent vite en politique et à quel point ces aliments, que l’on peut tenter de digérer, conserver ou recycler, subissent une altération par les conditions extérieures. Comme nous le verrons, les opinions, ou les bonnes idées qui peuvent en résulter, sont des aliments politiques qui s’apprécient suivant leur capacité à nourrir le corps social et à le faire bouger, c’est-à-dire le libérer. Mal présentées, mal utilisées ou fixées hors contexte, les opinions politiques peuvent empoisonner ceux qui les consomment.

L’opinion comme aliment politique

D’entrée de jeu, la politique s’impose comme un combat d’opinions et c’est pour cette raison que l’on dit que l’expression des opinions alimente les débats. La politique repose sur la rhétorique en raison du caractère oppositionnel des opinions. Mais l’opinion a pour essence de varier et de changer souvent. L’avis personnel sur le Bien commun est sujet au perspectivisme, cela signifie qu’il change selon les personnes, les positions, les âges, etc.

Or l’intérêt pour l’opinion politique doit être compris dans le cadre plus large des médias de masse, lesquels n’ont pas pour mission d’assurer des débats de fond mais de divertir la population qui travaille. Dans les grands médias certes, dont le travail s’exprime au moyen de capsules d’une, deux ou trois minutes, on retrouve des opinions qui ont toutes la même valeur ou la même teneur de vérité. Au niveau de l’information-spectacle construite sur des clips de 30 secondes, il n’existe pas de différence fondamentale (du moins ne s’exprime-t-elle pas) entre l’avis d’un expert, l’avis d’une chanteuse, celui d’une mère, celui d’un jeune « squeegee » interrogé au coin d’une station de métro et l’avis d’un ancien Premier Ministre.

Sur les aliments périssables

Ce qu’il faut bien voir ici, c’est que l’opinion peut être en effet plus ou moins substantielle selon son rapport à l’actualité. Si l’opinion parvient à s’ériger en idée et qu’elle ne se trouve pas dépassée dans l’actualité politique, alors elle mérite qu’on s’y arrête puisqu’elle est susceptible de nourrir l’esprit. Ainsi, nous dirons que si l’opinion devenue idée résiste aux impératifs de l’actualité, c’est qu’il s’agit d’un aliment politique non-périssable, tandis que si l’opinion se décompose sous nos yeux, alors il s’agit d’un aliment périssable qui ne mérite pas de grands efforts de réalisation politique.

Les risques d’intoxication politique

Les idées politiques, disions-nous, ressemblent beaucoup à des aliments. On peut tenter de conserver ces aliments quand le contexte ne semble pas propice à leur réalisation. En effet, parce que l’actualité québécoise fluctue nécessairement avec les actualités canadienne, américaine et mondiale, les politiciens se doivent de suivre la météo politique du monde pour justifier des idées. Cela veut dire que les politiciens, souvent, parlent de certaines idées pour les réchauffer, pour les garder à bonne température ou pour les récupérer. Parfois, ils mettent des idées sur la glace afin de les proposer plus tard, c’est-à-dire quand le climat politique général sera plus favorable à leur réception et leur digestion par le corps social.

Cela dit, certains remarqueront qu’il existe des politiciens qui font leurs politiques (sinon le programme du parti) en suivant les dossiers chauds de l’actualité ; peu créatifs et surtout ignorants de ce qu’est le Bien commun, ils préfèrent se brancher passivement sur les grands médias pour maîtriser les opinions qui se discutent dans la population.

Rhétoriquement parlant, c’est justifiable, alors que sur le plan des idées, il s’agit d’un parangon de servitude aux intérêts des autres. Quand ils trouvent enfin un problème social, ce problème est souvent le fruit d’une invention médiatique, alors ils se proposent de faire un projet de loi qui va dans le sens du commun. En ce cas précis, les politiciens utilisent des aliments périssables qu’ils voudraient voir impérissables… Ils font de la mauvaise politique et risquent, vu la puissance circulaire des médias, de créer des intoxications alimentaires. Une intoxication alimentaire se produit lorsqu’une opinion politique périssable, laissée longtemps à l’air libre et récupérée en boucle par les médias intéressés, se voit altérée et vient créer de graves problèmes de digestion dans le corps social. Assez souvent (qu’on pense aux « accommodements raisonnables » ou à ce que les médias malades de sensations ont fait du code de vie d’Hérouxville), les aliments ont de la difficulté à supporter le travail déformant des médias et sont, en retour, incapables de supporter les changements brusques de température politique, ce qui blesse le corps social.

L’intoxication politique volontaire

Quand le rapport entre ce que les médias rapportent et les idées politiques devient malsain ou pathologique pour la population, nous sommes confrontés à une intoxication politique volontaire. Cela vaut autant pour la télévision généraliste privée que publique, les grands journaux que les chaînes de radio. Dès qu’une opinion politique, diffusée en boucle et commentée avec l’intérêt de désintégrer le corps social, vient empêcher le peuple de respirer, c’est-à-dire de vivre au rythme d’un péristaltisme politique normal, alors nous courrons le risque d’être malade. Ici, ce n’est jamais l’élite qui paie le prix des intoxications, ce sont le plus souvent les personnes qui travaillent le jour et celles qui sont les plus soumises au diktat des grands réseaux de communication qui se rendent malades. Un des effets majeurs de l’intoxication politique est de paralyser le corps, de l’empêcher de se mouvoir vers sa liberté. Lorsque l’on est empoisonné par certains discours idéologiques qu’on nous fait avaler et digérer de force, l’on perd une bonne partie de notre liberté.

Comment conserver les aliments ?

Certes, la santé vient entre autres choses du choix des aliments et du moment retenu pour les ingurgiter. Un peuple en santé se prescrit lui-même les meilleurs aliments, contrôle sa diète autant que les effets de l’air ambiant (air du temps) sur ce qu’il consomme, de manière à ne pas tomber malade par sa propre faute. Ainsi, il appert que le contrôle minimal sur les aliments politiques est la recette pour bien vivre et se développer. Si l’on veut conserver des idées, il faut posséder soi-même son propre réfrigérateur, lequel sera capable de limiter les excès médiatiques sur ce que le corps consomme, car ce sont les médias qui tentent le plus, durant la journée, de nourrir la population.

Les aliments, tout comme les opinions d’ailleurs, périssent lorsqu’ils sont trop longtemps laissés sur le comptoir des journaux. Ce qui fait périr une politique, c’est lorsque la température idéale de l’aliment est passée et que ses adversaires se retrouvent libres d’en profiter pour l’attaquer hors du réfrigérateur ou de son emballage.

L’ultimatum des idées politiques : la date d’expiration

Les analystes sérieux du politique auront tiré profit de cette analogie entre les opinions et l’alimentation du corps social parce qu’il importe, en politique, de préserver ses projets des contraintes extérieures qui peuvent les altérer. Si c’est à l’Assemblée ou à la Chambre que les aliments sont les mieux conservés, les politiciens sauront utiliser ces enceintes pour gagner leurs combats politiques. Les meilleurs politiciens connaissent bien leurs idées politiques et savent reconnaître la date de péremption des aliments qu’ils veulent proposer. Car sur les bonnes idées comme sur les bons aliments (des nutritifs et aux périssables) apparaît toujours (parfois c’est écrit en petits caractères) une mention limite, c’est-à-dire la date limite pour leur consommation. La mention « meilleur avant » est vraiment décisive pour la santé du peuple. S’il est toujours risqué d’utiliser les unes de journaux pour faire des politiques, il est encore plus risqué de consommer trop tard une idées politique, car le temps et la température ambiante altèrent le goût des aliments.

De l’importance d’accorder les aliments au temps et au corps

L’exposition de ces idées tend à souligner que le corps social ne peut pas consommer n’importe quoi n’importe comment et n’importe quand. Il y a toujours une certaine limite à pousser des idées politiques. Cela veut dire que les défenseurs de la souveraineté auront un grand intérêt à relire leur argumentaire, c’est-à-dire à regarder la liste de leurs ingrédients, à vérifier l’emballage et à faire passer de petits examens au corps (individuel d’abord, social ensuite) afin d’éviter de proposer un projet de société qui puisse, de par son ampleur, être trop difficile à digérer, surtout si la moitié de la population ne parvient pas à faire le travail de péristaltisme nécessaire à sa digestion. Ces défenseurs veilleront à trouver le bon comptoir public pour déballer les idées et surtout, et ils n’auront pas le choix, de surveiller le travail incessant de certaines mouches médiatiques qui viennent se poser sur les aliments et qui font des pontes afin de contaminer les meilleures idées.

Et de proposer de petits morceaux à tous les jours…

À l’image des ondes produites par le corps en passe de digérer ce qu’il vient de manger, il faut le répéter encore : le péristaltisme réalisé par le corps social n’est cependant jamais indépendant du climat, des politiques extérieures et du rapport de force que le corps entretient avec les autres corps sociaux. Le corps consomme quotidiennement des aliments qui sont en vente libre et en circulation libre - les idées politiques sont publiques, voilà pourquoi elles se doivent d’être véhiculées et défendues à la régulière. Pour réaliser une politique prometteuse, il importe de ne pas vouloir manger de gros morceaux plus vite que le corps social ne puisse les digérer…

* péristaltisme : "On appelle péristaltisme l’ensemble des contractions musculaires (« mouvements péristaltiques ») permettant la progression du contenu d’un organe creux à l’intérieur de cet organe. — Wikipédia

Dominic DESROCHES

Département de philosophie / Collège Ahuntsic

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


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