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La cause de tous nos maux : l’étapisme
Robert Barberis-Gervais
Tribune libre de Vigile
lundi 25 février 2008      273 visites      1 message


Monsieur Raymond Poulin,

Dissipons d’abord un malentendu et gardez pour de plus grandes circonstances les “insinuations”, les “calomnies” et surtout “la malhonnêteté” qui ne me concernent pas. Ce que je veux dire en parlant de choses graves qu’on peut reprocher à Claude Morin, ça concerne l’objet principal de mon message : l’étapisme, cet étapisme à propos duquel vous avez vous-même écrit :

“Quant à l’étapisme de Morin dans les années 70, que je n’approuvais pas dans le contexte d’alors”...

Il faudrait nous expliquer pourquoi vous ne l’approuviez pas : ça pourrait nous mener à la chose grave que je reproche à Claude Morin et c’est écrit dans mon message : avoir émasculé le mouvement indépendantiste. Je trouve ça plus grave que des relations troubles avec la GRC qui sont une erreur stratégique de Claude Morin dont les autojustifications ne m’ont pas convaincu car ce genre de “contact payé” pouvait donner lieu à du chantage. L’obsession du référendum a conduit René Lévesque à se faire passer un sapin par Trudeau qui en a proposé un pancanadien un peu avant la nuit des longs couteaux.

Comme il vous arrive de suggérer des lectures à ceux qui discutent avec vous, j’en ferai autant. Lisez la préface de La fin du mépris (Parti pris, 1978) signée par Pierre Drouilly mais écrite en collaboration : vous aurez une description de l’action des participationistes dans le Parti québécois. Je vous suggère aussi Les Illusions du pouvoir avec un sous-titre qui dit tout : “les erreurs stratégiques du Parti québécois”.

Vous écrivez :

“Il ne s’ensuit certainement pas qu’une élection référendaire à la majorité des suffrages suivie d’une déclaration unilatérale constitue un crime mais qu’elle doit être confirmée par une ratification populaire sans équivoque possible. Ce qui pose problème à plusieurs indépendantistes exaspérés n’est pas le processus mais le fait qu’ils savent parfaitement bien que, présentement, l’humeur québécoise n’en est pas là, malheureusement, et ils voudraient bien trouver un moyen astucieux de contourner la difficulté. Il n’en existe qu’un seul : convaincre la majorité des Québécois et attendre le moment propice. La réalité se moque des stratagèmes et des désirs frustrés.”

“En effet, présentement, l’humeur québécoise n’en est pas là, malheureusement. “

Pourquoi ? Relisez la publicité de 1973. Tout est là. C’est le début de l’étapisme. C’est mon expérience et c’est mon analyse basée sur l’action. La cause de ce que vous appelez “l’humeur québécoise”, c’est l’étapisme. La prise du pouvoir comme priorité et la promotion de la souveraineté toujours remise à plus tard. La démarche supposément rassurante mise de l’avant au lieu de l’option vue comme horizon plus ou moins lointain. C’est ça qui est grave. Gilbert Paquette l’a bien dit et je le cite :

“Au cours des huit dernières élections auxquelles le Parti québécois a participé depuis 1976, on a assisté à une compétition entre partis politiques pour la gouverne provinciale, comme si l’un des partis n’était pas porteur d’un projet de pays du Québec, sans faire progresser vraiment les appuis à la souveraineté.”

Correction aggravante : “les neuf dernières élections auxquelles le Parti québécois depuis 1973”.

J’aurais pu prendre chez Larose et Paquette quelques bonnes idées et aussi chez Claude Morin qui propose deux votes lors de la prochaine élection comme je l’ai proposé moi-même ainsi que les projets de Mme Marois sur la citoyenneté québécoise et sur une constitution québécoise. Mais tel n’est pas mon propos pour le moment.

La lecture de la prose du père de l’étapisme sur Vigile.net m’a lancé sur cette voie “des stratagèmes” ceux de Claude Morin et “des désirs frustrés”, les miens. René Lévesque avait autant raison de faire une élection référendaire sur la nationalisation de l’électricité qu’il avait raison de demander aux Québécois lors d’une élection le mandat de réaliser la souveraineté ce qui obligeait tous les citoyens à prendre leurs responsabilités et permettait aux militants d’exercer leur fonction de relais.

Salutations.

Robert Barberis-Gervais, Longueuil, 25 février 2008

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


Commentaire en question

Cette fausse obligation de passer par le référendum
23 février 2008, par Raymond Poulin

Monsieur Barberis,

La différence entre votre position et celle de Morin tient à un détail, mais un détail qui a son importance : 35 ans, justement. Depuis, les usages internationaux quant à la reconnaissance de nouveaux États se sont "enrichis" d’une jurisprudence basée sur un élément devenu incontournable : la preuve que la majorité absolue de la population en cause a avalisé cette indépendance. Il ne s’ensuit certainement pas qu’une élection référendaire à la majorité des suffrages suivie d’une déclaration unilatérale constitue un crime mais qu’elle doit être confirmée par une ratification populaire sans équivoque possible. Ce qui pose problème à plusieurs indépendantistes exaspérés n’est pas le processus mais le fait qu’ils savent parfaitement bien que, présentement, l’humeur québécoise n’en est pas là, malheureusement, et ils voudraient bien trouver un moyen astucieux de contourner la difficulté. Il n’en existe qu’un seul : convaincre la majorité des Québécois et attendre le moment propice. La réalité se moque des stratagèmes et des désirs frustrés.

Quant à l’étapisme de Morin dans les années 70, que je n’approuvais pas dans le contexte d’alors, il ne l’a imposé à personne, c’est Lévesque qui a décidé seul et pas nécessairement d’une manière élégante, mais c’est plus facile de s’en prendre à l’éminence grise qu’au Saint-Esprit. On peut le regretter, mais on ne refait pas le passé. D’ailleurs, si même la question alambiquée de 1980 a été rejetée à ce moment par une majorité indiscutable, devinez combien auraient approuvé une indépendance proclamée par un parti élu par à peine 40% des électeurs. Claude Morin a proposé ce qu’il croyait bon de faire vu les circonstances. Et ce qu’il propose aujourd’hui, vu les circonstances toujours — ce pourrait s’avérer différent dans un, deux, cinq ans —, me semble à la fois assez réaliste et pas fondamentalement différent de ce que promeuvent Larose ou Paquette. Évidemment, si ça vient de Morin, c’est une hérésie voire une trahison, Normand Lester a fait des petits. La majorité des indépendantistes sont incapables de percevoir les enjeux au Kosovo mais gobent facilement les accusations sans preuves de Lester. Sancta simplicitas !

Au fait, lorsque Jacques Parizeau a prononcé la phrase que vous mentionnez, il citait Winston Churchill. Et ce qu’il pensait en 1995 ne correspondait plus à la vision qu’il avait dans les années 70, sinon il n’aurait pas procédé comme il l’a fait et bien fait.

Quant à prétendre qu’on peut reprocher à Morin « des choses beaucoup plus graves que d’avoir accepté l’argent de la GRC », il faudrait dire lesquelles et en apporter la preuve. Les insinuations font partie de la famille des calomnies ; elles y ajoutent seulement un peu plus de malhonnêteté.

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Vos commentaires:
  • La cause de tous nos maux : l’étapisme
    25 février 2008, par Raymond Poulin
    Une fois clarifiée votre phrase « incriminée » de ma part parce qu’elle semblait désigner quelque chose de plus, mais non formulé, que ce que vous aviez précédemment déclaré, il n’existe pas de querelle entre nous. Je pense seulement que le climat diplomatique de 2008 ne ressemble pas à celui des années 70, ce qui m’amène à ne pas favoriser une déclaration d’indépendance en vertu d’une élection référendaire remportée même à la majorité absolue des sièges. Quant aux lectures que vous me suggérez, et dont je vous remercie, c’était déjà fait. Je pense aussi que l’étapisme à la Morin a contribué à l’humeur inconstante des Québécois, mais que cette dernière est davantage attribuable à la psychologie héritée de la colonisation et de l’annexion : il est anormal que l’appui à l’indépendance varie constamment en fonction de l’actualité politique. La nation québécoise demeurera un concept plutôt qu’une réalité tant que durera cette variabilité. Il est par ailleurs malheureusement vrai qu’il lui manque, depuis le départ de Parizeau, un organe politique vraiment et constamment porteur de l’idée.
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