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Chaque fois que les Québécois ont abandonné pour un temps le projet d’indépendance, nous sommes devenus tout croches, nous nous sommes perdus, comme maintenant. - Yvon Deschamps 2002
             
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La Grande Alliance
Si le succès de la souveraineté dépend de l’alliance des partis souverainistes, il suppose également que cette alliance ne soit basée que sur une seule question, celle qui en constitue le fondement : la déclaration d’indépendance
Bernard Frappier
Éditorial de Vigile
dimanche 27 avril 2003


La "Grande alliance" (Version originale)
En six mois, les Québécois ont porté leur choix sur les trois partis... consécutivement. Ce qui montre un certain désarroi.

Bernard Frappier
27 avril 2003

***

Une année turbulente

Le peuple québécois a vécu une année turbulente. Pendant l’automne 2002 et l’hiver 2003, l’ADQ régnait en tête des sondages. Puis vinrent les effets du discours de Toronto - aplatissement du monde québécois devant l’idole canadian ; ce fut le commencement de la dégringolade. Les confusions et contradictions pendant la campagne ont fait le reste. L’ADQ a fini avec 18% des votes.

Le PQ a pris la tête au printemps. Ronronnement à tous les échelons du parti et grande confiance de se voir confier le réputé inaccessible 3e mandat. Puis vint le discours de Jacques Parizeau à Shawinigan et, au débat des chefs, l’esquive de B. Landry qui, pétri de rectitude politique, a laissé tomber Parizeau de manière veule et sans élégance. Les Québécois n’aiment pas les trouillards. La fragile confiance qui semblait avoir ressoudé les dirigeants de ce parti à leurs militants s’est déchirée à nouveau, et probablement à jamais ! Le flou artistique entretenu par le chef sur l’objectif souverainiste - un référendum, pas de référendum, les fédéralistes invités à appuyer le parti souverainiste -, le nébuleux concept de la reconfédération, jamais défini - et pour cause... -, les affaires mal digérées - affaire Michaud, fusions forcées, l’Approche commune -, l’arrogance et les finasseries des dirigeants, tout cela a fini par réduire l’appui nécessaire à la poursuite... incertaine de la lutte pour l’indépendance nationale. L’apparence de confusion et d’improvisation du programme social-démocrate et progressiste a fait le reste. Le PQ a terminé avec 33% des votes et un manque de 400 000 militants qui se sont abstenus... confirmation a posteriori du fait que la souveraineté reçoit un plus grand appui - plus de 40% - que le PQ. Ce qui explique aussi que ces 400 000 votes ne se sont pas tournés vers l’ADQ ou le PLQ. Heureuse nouvelle.

Pendant les derniers jours de la campagne électorale, le PLQ a pris la tête et a terminé avec 46% des votes - moins que la dernière fois en nombre - et une majorité de sièges. Le chef mal-aimé a triomphé. Triomphe modeste... Par dépit, faut-il dire.

En six mois, les Québécois ont porté leur choix sur les trois partis... consécutivement. Ce qui montre un certain désarroi. L’offre politique n’a pas su rencontrer la demande. On a souligné la popularité de Super-Mario, chef populiste, contrastant avec l’arrogance de Bernard Landry et l’insignifiance de Jean Charest. On a phrasé sur ce phénomène : les Québécois veulent Mario Dumont comme chef, appliquant le programme du PQ dans un gouvernement libéral. Drôle. La popularité des chefs n’explique pas tout.

On a répété ad nauseam pendant des mois que les Québécois voulaient du changement, qu’ils voulaient "tourner la page" sur la question nationale, qu’ils voulaient parler des "vraies affaires"... Foutaise. Si tel était le cas, ils n’auraient pas magasiné pendant six mois de manière si frénétique pour savoir à quel parti accorder leur appui.

On a dit aussi que les Québécois voulaient donner une dernière chance au fédéralisme canadian. Et que l’échec du gouvernement libéral produirait les conditions gagnantes. Re-Foutaise. Pour la même raison.

Il semble au contraire que les Québécois soient orphelins d’un projet politique simple et concret : la création d’un pays. Purement et simplement. Sans fioriture. Sans esquive. Sans finasserie. Les 400 000 voix perdues par le PQ, retrouvées grâce à cette clarification des choses, auraient sans doute fait la différence.

L’héritage péquiste

Le PQ n’a pas été terrassé, comme on pouvait le craindre à certains moments de l’hiver 2003. Mais il a subi une dure rebuffade de la part de ses propres militants. Saura-t-il en tirer les leçons ? On peut en douter.

Le présent contexte montre une "fracture essentielle" entre le mouvement souverainiste et le Parti Québécois. Quand l’appui à la souveraineté atteint 46% et que l’appui au PQ chute à 18%, on constate un sérieux problème. Un problème de confiance. Il semble que la trajectoire du PQ s’est embrouillée pendant ces trente-cinq dernières années. La lutte pour l’indépendance s’est diluée dans la lutte pour le pouvoir. La gouvernance provinciale a pris le pas sur l’indépendance nationale. L’idéal national s’est réduit à l’électoralisme.

Cette trajectoire tombante était inscrite dans le mouvement dès sa fondation. LE PQ n’a pas su résoudre trois questions fondamentales.

1° Son enracinement. Vous vous souvenez de l’Affaire Michaud ? Triste affaire. Les dirigeants péquistes, les élus péquistes ont endossé, la queue entre les deux jambes, une motion de blâme sans précédent à l’égard d’un citoyen dont les déclarations maladroites ont fait rebondir la question du manque d’appui au projet souverainiste de la part des minorités ethniques. Sur cette question, il aurait fallu, et il faudra bien un jour, apporter une solution concrète. Dans le genre "association des juifs pour le OUI", "association des Grecs pour le OUI", "association des Italiens pour le OUI", etc. Il y a à l’intérieur du PQ un personnel, élu ou non, d’origine ethnique, qui pourrait prendre en charge la création de ces "comités ethniques pour le OUI". Je pense aux Facal, Kotto, Levine, etc. Jusqu’à présent les dirigeants péquistes se sont contentés d’une rhétorique verbeuse, dans le style du "nationalisme civique" ou du "nationalisme territorial". Les images valent mille mots. Les actions aussi. La formation de ces comités aurait tôt fait de faire taire à jamais les platitudes de la Gâzette, et d’autres pourfendeurs patentés, sur le prétendu "nationalisme ethnique" des Québécois. Cela n’a pas eu lieu. Pourquoi ? Il semble que la tradition péquiste entretienne une "conscience coupable" et un doute sur la légitimité de son projet, en raison même de cette absence d’appui ethnique. Comme si l’appui national, qui comprend un appui ethnique certain (voir la liste des candidats péquistes d’origine ethnique...), ne suffisait pas.

C’est dire jusqu’où la conscience péquiste ne s’est pas débarrassée de son complexe de colonisé, elle qui se voit et s’évalue à travers le discours de l’autre et se laisse piéger grossièrement par ses manigances, depuis l’affaire de la Brink’s, en 1970, jusqu’à l’affaire Michaud, trente ans plus tard... Il suffit d’un éditorial dans la Gâzette, ou d’une calomnie quelconque, pour que les dirigeants de ce parti soient figés, comme pétrifiés. Le débat des chefs en a fait la preuve : "Si ce que vous dites est vrai, je ferai comme vous dites", conclut Landry à propos des accusations surréalistes de Charest envers Jacques Parizeau. Bref, la création de ces comités, en plus de circonscrire les calomniateurs, ajouterait un "supplément de bonne conscience" pour ceux qui en auraient besoin...

2° Son objectif. Cette mauvaise conscience se vérifie également dans le nébuleux concept de "reconfédération" mis de l’avant subrepticement, sans débat au sein des instances péquistes, par B. Landry. Cette modélisation furtive et aléatoire de l’Article 1 du programme péquiste a de quoi laisser perplexe plus d’un. Peut-être 400 000... On retrouve cette idée chez M. Seymour pour qui l’offre de partenariat serait nécessaire pour illustrer la haute moralité du projet souverainiste... Faut-il une conscience coupable pour concevoir une telle proposition ! Non seulement est-elle stratégiquement nulle, en ce qu’elle expose le OUI québécois au NON canadian - semblant conditionner la souveraineté à l’approbation de partenariat canadian -, mais encore elle a donné à Ottawa le prétexte souhaité pour invalider légalement, si elle est maintenue, toute démarche démocratique tendant à faire ratifier par référendum la volonté du peuple québécois de "sortir du Canada".

3° Son contexte. Le Québec vit à l’ombre d’un géant qui a décidé de poursuivre avec brutalité ses intérêts en faisant fi du cadre du droit international et en ignorant l’opinion publique mondiale. Pas reposant pour les souverainistes québécois... surtout s’ils sont "travaillés" par la mauvaise conscience ! Les USA "tolèreraient-ils" l’émergence d’une nouvelle nation indépendante, donc le démantèlement du Canada, leur allié branlant et bouffonnant ? Question complexe, évidemment. Mais là encore, l’action vaut mille mots. La réouverture des délégations du Québec, fermées par le Déserteur, est un pas dans la bonne direction. Encore faut-il qu’elles soient plus que des postes avancés du ministère du Commerce... Ici, l’essentiel consiste à faire preuve de détermination dans la poursuite de l’objectif ultime. De façon à donner confiance aux tiers pays susceptibles d’apporter leur appui en temps voulu. La rhétorique doit céder la place à la politique ! Dans le sens noble du terme. Les mots doivent céder la place aux gestes. La future diplomatie québécoise doit déjà laisser deviner son visage.

Une course ou une refondation ?

La démission annoncée de B. Landry a ouvert la course à la chefferie du PQ. La question qui se pose est celle-ci : un parti marqué par un tel héritage peut-il produire un chef capable de mener à la création d’un pays ? Un chef capable d’affirmer sans esquive l’enracinement national du projet souverainiste, et capable de mettre à sa place, fermement et fortement, tout pourfendeur mal-intentionné, d’où qu’il vienne et qui qu’il soit ? Un chef capable de proposer aux Québécois un projet clair, simple et complet d’indépendance nationale ? Sans fuite en avant dans une rhétorique ridicule ? Sans confusion sur les fins et sur les moyens ? Sans tergiversation ? Sans finasserie ? Sans recul suspect ? Un chef capable de s’adresser au monde et d’expliquer la légitimité et les avantages de l’indépendance politique du Québec ? Capable de s’adresser aux USA et de leur expliquer la profondeur historique de cette lutte et la modernité de ses objectifs ? Capable de dire aux Canadians que le gouvernement du Québec sera tout disposé à examiner avec bienveillance une proposition d’association entre les deux pays que leur gouvernement fédéral voudrait bien lui soumettre ?

Si le sérail peut produire un tel chef, c’est que le PQ aura subi une cure de jouvence... Il semble qu’il y a en ait au moins 400 000 qui doutent qu’un tel événement se produise au sein d’un parti héritier du "trait d’union fondateur" et d’un habitus acquis prédisposant à l’esquive et à l’ambiguïté. Boisclair, Legault, Marois, des noms qui soulignent la continuité plutôt que la refondation. Est-ce à dire que, si le PQ veut survivre à sa défaite, il doit lui advenir un chef hors-sérail ? Je ne doute pas un instant qu’ils sont nombreux ceux-là qui, non seulement le pensent, mais le souhaitent pour le bien de la Cause. Les prochains mois diront jusqu’où le PQ est capable de renouveler son projet et de présenter un chef fort et crédible.

Une élection référendaire

Pendant l’élection du 14 novembre 1962, Jean Lesage ne cessait de répéter : « Un vote pour le PLQ ou pour un député libéral est un vote pour la nationalisation de l’électricité ». Il a gagné les élections et il a nationalisé l’électricité.

En 2007, le chef du NPQ (nouveau PQ...) devra répéter en campagne électorale : « Un vote pour le NPQ est un vote pour la souveraineté ».

Si l’ADQ joint le mouvement, en déclarant : « Un vote pour l’ADQ est un vote pour la souveraineté », on peut raisonnablement prétendre que l’élection sera remportée par les souverainistes. Encore plus si on réussissait à former une "alliance élargie" incluant, pour une seule et unique campagne électorale, les autres partis souverainistes regroupés autour de l’UFP. Une large majorité démocratique à plus de 55% des voix serait ainsi dégagée qui donnerait toute sa légitimité à la déclaration de l’indépendance du Québec. Fin des finasseries sur les « certitudes morales » et les « conditions gagnantes »...

Le PQ, l’ADQ et l’UFP ont 48 mois pour mettre au point cette alliance.

Et tout porte à croire que cette alliance se fera. On peut penser en effet que le chef de l’ADQ regrette amèrement son discours de Toronto et d’avoir suivi les conseils des "tourneurs de pages". Ses postures bourassiennes ont finalement fait fuir les souverainistes de droite qui ont cru, le temps de le dire, dans une ADQ nationaliste. Quant à l’UFP, elle a appris elle aussi que ses chances sont réduites d’accéder à une représentation électorale tant que le Québec ne sera pas souverain. La question nationale, tant qu’elle n’est pas réglée, empêchera une majorité d’électeurs, toujours déterminés par cette question, de favoriser les élans réformistes de ces partis.

Rien au Québec ne peut en effet se faire sans la "déclaration de loyauté première" au Québec. Même le PLQ n’y échappe pas. Et tous ces Canadians vivant au Québec, qui votent PLQ, se leurrent s’ils pensent que la question nationale est enterrée avec l’arrivée aux affaires de Charest-le-canadien... La question nationale n’est pas enterrée. Tous ces collaborateurs, à Ottawa ou chez Gesca, se trompent quand ils affirment le contraire. L’appétit de liberté d’un peuple transcende, à chaque moment de son histoire, ces collaborations du présent, même quand elles sont vantées par tous les J. Saul de ce monde comme le modèle de la tolérance, de l’harmonie et de la vertu politique. Le "beau risque" de tous les LaFontaine de notre histoire n’a pas empêché le peuple québécois de progresser, génération après génération, dans la prise de conscience de son originalité, de la fragilité de son existence et de la clarification de ses objectifs.

Rompre avec cette tradition de collaboration

Les 400 000 ont fait la démonstration de la nécessité de rompre avec cette tradition de collaboration. Le PQ reconfédéraliste en a payé le prix. L’ADQ aussi. Et l’un et l’autre ne sont pas sans l’ignorer. Aussi, leur alliance a toutes les chances de se concrétiser. Et ce sera tant mieux. Car plus tôt ils auront leur pays, plus tôt les électeurs pourront exprimer leurs préférences sur les options politiques gauche-droite qui combleraient leurs attentes enfin dégagées des contraintes de la survie dès lors assurée.

Pour ceux qui n’en seraient toujours pas convaincus, l’échec annoncé de la gouvernance provincialiste du PLQ en fournira une preuve supplémentaire. L’acharnement pathétique d’Alliance Québec, financée par Ottawa, a porté jusqu’en Cour suprême la question de la politique linguistique québécoise, menaçant de rompre le fragile équilibre des choses. Le test one-0-one ne sera pas sans conséquences sur le gouvernement libéral. Le problème des défusions non plus. Enfin, l’illusion d’un "Conseil de la Fédération", faisant pendant au pouvoir central, n’est qu’un leurre. Déjà les commentateurs du ROC en ont fait leurs choux gras. C’est que le Canada n’a pas renoncé à son nation building, il entend maintenant le poursuivre autour d’une politique des villes, et dans le rabaissement des provinces. L’élite canadian, bien installée au centre, n’entend pas partager avec qui que ce soit le contrôle du pouvoir canadian, fédéralisme d’apparence. Ni avec les provinces, ni avec un Québec provincial, ni avec un Québec souverain... Cela est d’autant plus évident que le pouvoir canadian est confié à un parti unique, l’opposition étant déchirée sur des questions, régionales ou nationales, non résolues, et ne paraissant pas devoir l’être dans les prochaines années. Au centre, on préfère laisser croire qu’elles n’existent tout simplement plus du fait qu’on n’en parlera tout simplement plus... sauf au moment des grand-messes électorales où les monstres seront de nouveau affichés comme repoussoirs destinés à consolider toute impossibilité d’alternance...

"Dans les 24 mois"

On peut d’ores et déjà prévoir l’allure des forces en présence lors de la prochaine campagne électorale. La "Grande alliance des partis souverainistes" et l’échec incontournable du gouvernement Charest seront là pour maximiser les chances d’une victoire sans équivoque du OUI. Une victoire électorale du OUI. L’échec libéral ne suffira pas à lui seul. Pour y arriver, il faut s’entendre et se préparer.

1° S’entendre. Aujourd’hui on nous annonce que Jacques Parizeau a proposé une grande stratégie de relance de la souveraineté. Il a mis l’accent entre autres sur la nécessité de proposer un projet de société. Cette proposition suppose que la relance en question s’adresse au PQ. Malheureusement, on peut douter que le grand parti qu’a été le PQ réussisse à reconstruire le rapport de confiance nécessaire à cette démarche. Il apparaît plus opportun de travailler à la "grande alliance" en raison de son potentiel de crédibilité et d’efficacité à atteindre le but.

Or, l’idée d’une telle "grande alliance" exclut la possibilité d’offrir ce projet de société puisque ses composantes n’ont pas la même idée à ce sujet. Aussi faut-il comprendre que si le succès de la souveraineté dépend de l’alliance des partis souverainistes, il suppose également que cette alliance ne soit basée que sur une seule question, celle qui en constitue le fondement : la déclaration d’indépendance.

2° Il découle de cette approche que l’alliance ne saurait proposer un programme de gouvernement. Elle s’en tiendrait à une gouvernance des dossiers courants, sauf peut-être à introduire la loi de la réforme électorale promise et attendue depuis plus de trente ans. Son programme commun consisterait essentiellement à déclarer l’indépendance et à faire la transition à laquelle elle se serait préparée dans les mois qui viennent. Ce qui, on peut le penser, prendrait un minimum de mois. Peut-être vingt-quatre mois. Après quoi, dans un Québec souverain, ce gouvernement d’"union nationale" pourrait annoncer la première campagne électorale post-coloniale... au grand contentement des électeurs de tous les horizons.

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