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« De pareilles œuvres sont des miroirs : quand un singe s’y regarde, il ne
peut pas y découvrir un apôtre »
Lichtenberg
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Le Québec, à l’instar des autres États du monde contemporain, se questionne sur son histoire, sa place, son rôle et son avenir. S’il n’a pas encore le dos au mur – un État est un vendeur d’espoirs et un fabriquant officiel de promesses non tenues –, il doit néanmoins persister et se positionner dans de nombreux dossiers cruciaux et décisifs pour sa population, que ce soient des problèmes d’infrastructure, d’intégration, de langue, de violence ou d’environnement. Tous les citoyens, qu’ils le veulent ou non, sont directement concernés par la situation politique actuelle. Certains citoyens en sont conscients, d’autres ne ressentent rien et préférent s’étourdir pour oublier la dure réalité.
Certes, il serait ici beaucoup trop facile de s’en remettre aux médias (et de les blâmer illico) pour comprendre les enjeux derrière ces problèmes cycliques. D’une part, il ne revient pas a priori aux médias (privés ou d’État) de multiplier les enquêtes, d’expliquer sans fin et de jouer dans les nuances, et d’autre part, dans une économie de marché, les médias doivent d’abord chercher à survivre avant tout autre mission, aussi honorable soit-elle. Par définition, un média est un spécialiste des raccourcis vendeurs et de la mise en évidence dialectique par la simplification volontaire. Si les médias informent ou désinforment la population selon la perspective, on en déduira que non seulement cela est inévitable, mais qu’il revient par conséquent au citoyen de chercher, dans la mesure du possible, à comprendre par lui-même les enjeux du monde dans lequel il vit. Mais cela n’est jamais facile. Car face aux nombreux « obstacles médiatiques », on se demandera ce que connaît ou éprouve le citoyen ? Réponse : il souffre des symptômes de l’insensibilité et de l’étourdissement volontaires. Autrement dit le citoyen, qui est une personne espérant le meilleur, tombe rapidement dans le piège de la pensée magique...
Qu’est-ce que la pensée magique ?
La pensée magique, c’est le besoin de s’en remettre à la magie ou à la superstition pour interpréter les phénomènes courants, y compris politiques. Refus obstiné de la discussion argumentée, ou misologie, la pensée magique correspond à l’incapacité de juger par soi-même de la réalité, c’est-à-dire à l’abandon de ses facultés au profit d’une initiation à un secret. Elle explique ce qui se produit non pas par l’Histoire, mais par les forces occultes. Ainsi apprécie-t-elle les explications courtes.
On reconnaîtra les premiers effets de la pensée magique dans la quête d’un code secret pour comprendre la structure du monde. Ainsi, est magique l’explication dernière, ultime, la vérité dans le sens caché. Ses adeptes s’en remettent aux codes, aux formules, aux recettes. Ils aiment la simplification et voient partout la signification des chiffres et des lettres. Ils éprouvent la quête spirituelle et, face au réel, ils recourent aux symboles. La puissance de cette « pensée » s’exprime dans la dépendance à la loto, à l’astrologie, à la numérologie, mais aussi dans la mode du New Age et de l’homéopathie.
Un saut : la pensée magique appliquée à la situation québécoise
L’un des grands malheurs de notre époque est que la pensée magique est non seulement à la mode (autrement dit, elle ne se démode pas), mais elle pénètre toutes les sphères de la société. En réaction aux exigences de l’étude sérieuse, elle se réfugie dans le prêt-à-penser et les oppositions faciles. Elle s’abreuve sans surprise aux bulletins de nouvelles et aux unes des journaux. Le Québec, on le sait, n’échappe pas à cette vague. Pour donner une idée, prenons un exemple bien documenté : la régression du français à Montréal.
Actuellement, nombreux sont les citoyens qui refusent de voir en face l’ampleur de la crise linguistique. Au fond d’eux-mêmes, ils se disent que le français, à l’encontre de toutes les données statistiques gouvernementales et des études universitaires, ne recule pas au Québec. Partant de l’égo et de la théorie du rêve, ils sont heureux de visiter les lieux de la diversité sans se rendre compte que le Québec a changé et que, pendant qu’ils cherchent à vibrer aux musiques du monde, le Québec continue d’évoluer et d’involuer. S’il faut le redire : les rues des villes de l’ouest portent des noms anglais, les joueurs francophones disparaissent de l’alignement des Glorieux, Second Cup confronte encore les lois linguistiques, les départements d’université, face à la globalisation du savoir, s’obligent à travailler davantage en anglais, etc. L’admirateur de la pensée magique, refusant le conflit au nom de la totalité, demeure persuadé qu’il n’y a pas de problème politique et que, en bout de ligne, si problème il y a, on trouvera de toute manière, grâce à la baguette, une solution facile.
Les effets de l’insensibilité
Ici, il importe de préciser notre diagnostic. Si la pensée magique est à la mode et qu’on la retrouve partout dans la société québécoise (elle passe lentement dans les mœurs), on sera très heureux de l’identifier grâce au symptôme de l’insensibilité. Celle-ci consiste à refuser la perception de ses cinq sens au profit d’un sixième. Autrement dit, l’insensible se réfugie dans l’intuition de l’au-delà. Si l’on prend par exemple le compliqué dossier de l’environnement, nombreux sont les citoyens qui pratiquent l’intoxication volontaire. Que font-ils ? Ils refusent de sentir la pollution par les odeurs et ne voient pas le « smog » au-dessus de Montréal ; ils refusent de reconnaître l’urgence de changer leurs comportements. Le climat se réchauffe mais peu d’entre-nous sont prêts à renoncer à leur voiture et à critiquer l’absence d’une politique environnementale. On ne ressent pas encore le problème, dit l’insensible, donc il n’existe pas.
L’insensible ne se limite pas à la perte des sens, il perd la faculté de discerner. Alors l’insensibilité devient spirituelle. Le vocabulaire se transforme, le savons-nous ? Si les citoyens disaient il y a 10 ans « le Québec », aujourd’hui (peut-être sous l’influence des rhapsodes de la météo d’un océan à l’autre), ils se revendiquent de « la Province du Québec ». Est-ce que cela est grave ? Non, clament-ils, nous aimons les clichés et les expressions à la mode. Comme un singe, l’insensible imite et répète ce qu’il a entendu et lu dans les médias. Sans surprise, l’insensibilité (physique et spirituelle) culmine dans le repliement sur soi, la défense obstinée de ses intérêts personnels contre le Bien commun.
L’étourdissement dans la nouveauté
Or, l’autre symptôme de la pensée magique propre à notre situation, une situation mondiale également, se situe dans l’étourdissement. En effet la population, contre les leçons de l’Histoire, voue un culte presque fanatique à la nouveauté. Voilà pourquoi tout ce qui n’est pas récent ne présente aucun intérêt. Il n’est pas surprenant dès lors que nos enfants, réceptifs à la mode, connaissent une passion indomptable par les innovations technologiques. Quand nous les observons, nous voyons l’étourdissement dans la nouveauté. En général, ils ont tous un baladeur, un téléphone mobile et un ordinateur. Pourquoi sommes-nous épris d’informatique et d’électronique ? La réponse, assurément « réactionnaire » pour les « addics » et les obsédés du gadget, se dit ainsi : parce que l’on préfère jouer dans le virtuel et s’étourdir plutôt que de rencontrer la réalité. Car que dit la réalité ? Que c’est dans l’effort que l’on réussit et que le jeu, en pratique, ne peut pas occuper toute une journée.
Plusieurs citoyens aujourd’hui désabusés, s’enfermant de le privé, refusent la responsabilité : ils rêvent d’une mobilité incessante, d’étourdissements, d’un maelstrøm final, de spirales de communications illimitées et de jeux virtuels, d’une gouffre catastrophique qui les avalera. Les insensibles et les étourdis, quand ils reviennent à l’occasion sur terre, ont toujours en commun de rêver d’une solution simple aux problèmes compliqués des sociétés complexes.
L’oubli actif de l’Histoire dans l’aérien
L’effet de ces symptômes se voit dans un rapport faussé à l’Histoire. Le converti récent à Harry Potter, au Code Da Vinci et au livre Le Secret ne comprend pas pourquoi les Québécois s’inquiètent pour leur avenir, car de sa perspective « aérienne », l’Histoire est un récit sans douleur, sans remise en question, sans confrontation, sans conflit.
En clair : le fan de la magie pratique l’oubli actif de l’Histoire et la négation du devoir de mémoire. Pour lui, le Québec s’est construit en une fin de semaine, peut-être deux, et il se réparera en une nuit. Donnons ici un exemple curieux et d’apparence paradoxal : loin de saisir l’apport inestimable du folklore dans la survie d’un peuple, l’étourdi demeure persuadé – et on ne pourra pas lui en vouloir puisque son époque est aérienne – que la « musique du monde » parle de la culture, tandis que son folklore est une tare. Un nombre élevé de Québécois, fiers d’avoir pignon en ville, refusent le travail historique du folklore sous prétexte (inconscient ?) qu’il renvoie à un passé douloureux. Repliés sur eux-mêmes, ils rêvent aux autres cultures…
L’homme du commun, celui qui se méfie des scribes sans envergure, comprend l’Histoire comme immédiateté et non comme un rapport de force. Il perd de vue que la magie fait disparaître l’Histoire politique. Critique improvisé de la thèse du repliement sur soi, il rêve de cosmopolitisme sur la rue Jean-Talon. Pendant qu’il accepte son traumatisme d’infériorité, il veut oublier que la politique s’établit sur des rapports de force historiques et que le Québec, comme le Canada, sont confrontés à des choix engageant leur avenir. Il ne comprend pas l’essentiel parce qu’il cherche, dans le miroir, un apôtre… La pensée magique supprime le réel et influence les choix politiques. Mais si cela est vrai, comment les politiciens s’y prendront-ils pour convaincre les citoyens victimes de la pensée magique que l’Histoire existe ?
Dominic DESROCHES
Département de philosophie
Collège Ahuntsic
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