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Haro sur le triomphalisme canadian
Les « purs et durs » et l’enviable position de l’option indépendantiste dans la faveur populaire des Québécois
Louis Lapointe
Billet de Louis Lapointe
jeudi 3 avril 2008      495 visites      6 messages


Alors que je venais d’être nommé directeur du centre universitaire de Val-d’Or au début des années 1990, un professeur de ce centre me suggéra la lecture d’un livre qui aurait la vertu de me rendre plus intelligent, me disait-il avec humour. Je ne me souviens plus du titre de ce livre, seulement du nom de son auteur, Serge Moscovici.

La théorie des groupes de Serge Moscovici

La thèse que développe Serge Moscovici dans ce livre concerne les rapports de conviction entre différents groupes de personnes. Appelons-la aux fins du présent billet, « théorie des groupes ».

La première règle de cette théorie est qu’un groupe, même s’il est très minoritaire, peut convaincre un groupe majoritaire, à la condition que ce groupe minoritaire soit déterminé et convaincu de la qualité de sa position et que le groupe majoritaire n’ait qu’une faible conviction. On dit alors du groupe minoritaire qu’il est polarisé et du groupe majoritaire qu’il est peu polarisé.

La deuxième règle de cette théorie est que le groupe polarisé doit transmettre de l’information pertinente pour réussir à convaincre le groupe moins polarisé de changer sa position.

Les consensus qui résultent de ce genre de rapport sont appelés des consensus durs. Ils sont fondés sur un échange d’informations pertinentes et la conviction. Les accords qui en découlent sont alors qualifiés de durables.

La situation est toute autre lorsque les deux parties ne sont pas polarisées et ne visent que l’atteinte du compromis plutôt que l’échange d’informations de qualité et la conviction. Pour cette raison, les consensus qui résultent de ce genre d’échanges entre deux groupes non polarisés sont qualifiés de mous et les accords qui en découlent ne peuvent être durables.

Ainsi, plus l’information échangée est de qualité, plus les rapports qui suivront seront harmonieux, et l’entente conclue ne durera que plus longtemps. À l’inverse, si l’information échangée n’est pas de qualité, les rapports qui suivront seront acrimonieux et l’entente risquera alors d’être de courte durée et tout sera à recommencer dès la première mésentente venue.

Le dernier sondage de CROP

Dans le dernier sondage réalisé par la maison CROP, nous avons appris qu’un noyau dur de 35% de Québécois était favorable à l’indépendance, la notion molle de souveraineté/association ayant été totalement évacuée des sondages de cette maison. Nul doute qu’il s’agit là d’un groupe polarisé comme le définit Serge Moscovici. À la vue de ce résultat, tous les commentateurs politiques se sont empressés de dire qu’il s’agissait là d’une très mauvaise nouvelle pour les indépendantistes québécois parce que l’option était en perte de vitesse. Or, objectivement, selon la théorie des groupes, il s’agirait plutôt d’une bonne nouvelle, je dirais même excellente. Voyons pourquoi.

En réponse à une question très précise sur la faveur l’indépendance du Québec auprès des Québécois, ce sondage nous a appris que l’option indépendantiste jouissait de l’appui d’un important groupe polarisé constitué de 35% de la population québécoise. Nous avons là la première condition gagnante de la théorie des groupes, je vous rappelle que la deuxième est la transmission d’information de qualité au groupe majoritaire.

Par ailleurs, le sondage de CROP ne nous donne aucune information précise sur les opinions du présumé groupe majoritaire concernant les options fédéraliste et autonomiste. Nous pouvons toutefois déduire quelques conclusions à partir de certaines observations de CROP. Nous savons déjà que l’autonomisme de l’ADQ est par essence même un concept mou, donc un groupe de personnes relativement faciles à convaincre si les bons arguments sont utilisés. Par ailleurs, ce sondage nous apprend que ce groupe non polarisé est constitué d’un segment d’environ 22% de la population selon les données recueillies par CROP. L’appui de ce groupe ferait bondir l’appui à l’indépendance, probablement au-delà des 50%.

Maintenant, qu’en est-il du groupe fédéraliste ? Les appuis au parti fédéraliste de Jean Charest seraient actuellement de 34% des voix au Québec, soit le même pourcentage d’appui que recueille l’option indépendantiste. Toutefois, contrairement à l’option indépendantiste qui jouit de l’appui d’un noyau dur, nous ne savons pas jusqu’à quel point le vote recueilli par le PLQ est polarisé à l’intérieur de l’option fédéraliste. Ce que nous savons par contre, c’est qu’il y a peu de temps encore, le PLQ ne recueillait que de 30% de la faveur des Québécois, alors que l’option indépendantiste n’est jamais tombée sous la barre des 35%. L’option indépendantiste ne serait donc pas aussi minoritaire qu’on voudrait bien nous le laisser croire, elle dépasserait même l’option fédéraliste ! Mieux, elle serait constituée d’un noyau plus dur, ce que les fédéralistes ont toujours présenté à tort comme un vilain défaut, alors que c’est la plus grande des qualités, selon la théorie des groupes de Serge Moscovici, lorsqu’on veut convaincre un autre groupe de changer de position.

***

Le même genre question se pose au sujet de l’appui des Québécois aux partis fédéralistes présents à Ottawa. Que visent les Québécois en appuyant dans une plus grande proportion que par le passé l’ensemble de ces partis ? Un consensus mou fondé sur le compromis ou un consensus dur fondé sur la conviction et l’information de qualité ?

Encore là, la montée rapide des appuis au Parti Conservateur, un parti honni des Québécois jusqu’à tout récemment, suggère plutôt que ce parti recueillerait beaucoup plus d’appuis mous qu’on veut bien nous le laisser croire, ceux des autonomistes. Quelle est la proportion d’autonomistes et de vrais fédéralistes qui appuient ce parti ? Une analyse plus fine de la situation nous suggérerait probablement que cette montée de la faveur populaire envers les Conservateurs serait probablement le fait des autonomistes et donc moins celle d’un groupe polarisé en faveur du fédéralisme. On pourrait donc envisager que ce groupe de personnes puisse revenir au Bloc si le camp indépendantiste faisait preuve de plus de conviction dans son argumentaire destiné aux autonomistes. Puisque nous jouissons déjà d’un fort groupe polarisé, le plus nombreux, si nous le comparons aux deux autres groupes, notre succès ne résiderait plus que dans la qualité de notre argumentation.

Les deux conditions gagnantes

Récapitulons donc ! En vertu de la théorie des groupes de Serge Moscovici, il n’y a que deux conditions gagnantes lors d’un débat :

1- la force de la conviction du groupe minoritaire ;

2- la qualité de l’information qu’il transmet au groupe moins polarisé au sujet de la position qu’il défend.

Et maintenant, analysons la situation présentée dans le sondage CROP à l’aune des deux conditions gagnantes sur lesquelles s’appuie la théorie des groupes de Serge Moscovici.

Si le sondage de la maison CROP nous apprend que l’option indépendantiste est en excellente position par rapport à l’option fédéraliste, il fait également apparaître une importante lacune dans la stratégie du camp indépendantiste. L’option ne pourra jamais avancer auprès des autonomistes si nous ne développons pas un discours cohérent sur ce sujet destiné à les convaincre que l’indépendance est une meilleure solution devant les maux qu’éprouve le Québec au sein de la fédération canadienne.

Ce sondage met également bien en évidence le fait qu’il faudra développer un discours destiné aux fédéralistes qui sont fatigués, leur démontrant qu’il y a plus de danger pour le Québec de demeurer au sein la fédération canadienne que d’en sortir. Nous avons donc avantage à bien circonscrire notre position si nous voulons convaincre les deux autres groupes de l’intelligence de notre option. Dans cette perspective, il faudra donc viser l’intelligence et la cohérence dans la fabrication de notre discours et surtout fuir la tergiversation et l’ambiguïté qui nous ont tant fait mal.

***

Pour ces raisons, l’idée d’une relation de compromis avec les autonomistes de l’ADQ au sein d’une même formation politique n’est donc pas une vraie solution durable si elle n’est pas précédée d’un exercice de conviction, puisque ce compromis conduirait inexorablement au consensus mou, à la tergiversation et à l’éclatement. Dans un premier temps, il appartient donc au groupe polarisé de convaincre le groupe moins polarisé de la justesse de ses arguments.

Il faut faire la démonstration aux autonomistes qu’il n’y aura jamais d’autonomie du Québec sans l’indépendance et convaincre les fédéralistes fatigués que le statu quo n’a jamais existé au Canada, que c’est une vue de l’esprit qui ne résisterait pas longtemps à une brève analyse des jugements rendus par la Cour Suprême du Canada qui a toujours grugé les pouvoirs du Québec, entre autres, dans les domaines de la santé, de l’emploi, de la famille, du transport, des communications, de l’environnement, de la culture, de la langue et de l’éducation. Déjà, constituer une simple liste des pouvoirs amputés par cette cour et des conséquences pour le Québec serait un premier pas dans la bonne direction.

Mais, ce que nous dit surtout la théorie des groupes, c’est que les indépendantistes doivent avoir l’intelligence de reconnaître l’intelligence de ceux qui ne partagent pas leur option en leur fournissant une information précise et intelligente sous une forme concise et intelligible. Ce n’est qu’au prix de ces efforts que nous pourrons convaincre nos compatriotes de faire l’indépendance.

Louis Lapointe

Brossard

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

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Vos commentaires:
  • Haro sur le triomphalisme canadian
    2 avril 2008, par Adjuvant
    Dans cette optique de "standardiser" notre argumentaire "intelligent", savons-nous où en est la structuration de ces "débats" que nous a promis le Conseil national du PQ récemment ? N’était-ce pas l’objectif de ces débats, que de fournir aux sympathisants les informations cohérentes pour argumenter intelligemment avec les mécréants ?
  • L’imaginaire statuquo
    2 avril 2008, par Bernard Desgagné

    Monsieur Lapointe, votre analyse est on ne peut plus juste et claire. Je suis particulièrement heureux que vous rappeliez, vers la fin de votre texte, l’inexistence du statuquo et le danger de penser qu’il existe. Il faudrait le souligner, par exemple, à notre camarade Gilbert Paquette, qui, lui, parle encore couramment du statuquo. Gilbert est frère d’armes à la fidélité indubitable, mais, comme vous dites, il commencerait à être temps qu’on ait un discours cohérent.

    Il n’y a pas de statuquo, ni au plan juridique, ni bien entendu au plan sociologique. Il n’y a que la nation québécoise qui s’éteint lentement.

    Il commencerait à être temps aussi que les politiciens prétendument indépendantistes — et je ne parle pas de Gilbert Paquette dans ce cas — cessent de raconter n’importe quoi simplement pour se faire aimer le temps d’une élection.

    Je doute qu’il soit possible de convaincre avec des arguments solides lorsqu’on s’intéresse avant toute chose aux résultats électoraux à court terme. Dans les faits, quel est le pouvoir de persuasion véritable d’élus qui sont occupés à gérer ou à critiquer des affaires provinciales ? Ne faudrait-il pas transformer tous ces politiciens à la petite semaine en militants persévérants, bien organisés, dotés d’une vision cohérente et armés de bons arguments ?


  • Haro sur le triomphalisme canadian
    2 avril 2008, par DPL

    « Toutefois, contrairement à l’option indépendantiste qui jouit de l’appui d’un noyau dur, nous ne savons pas jusqu’à quel point le vote recueilli par le PLQ est polarisé à l’intérieur de l’option fédéraliste. »

    M. Lapointe charrie un peu beaucoup ici. Le noyau dur du PLQ et de l’option fédéraliste, c’est le bloc anglais. Un groupe socio-linguistique qui vote à 95% du même bord et toujours, à mon avis, c’est un indicateur assez clair de polarisation. Ils sont convaincus, unis et forts. Forts au point d’avoir pu, longtemps, convaincre bon nombre de Québécois de voter PLQ.

    Ce qui est intéressant, c’est qu’avec l’ADQ, la frange des francophones fédéralistes de droite s’est détachée pour aller vers l’ADQ autonomiste de droite. Il s’agit, je crois, d’un pas positif. Même si cela a grugé le PQ, cela a surtout donné une option aux Québécois non-souverainistes. Reste que les deux blocs, le bloc indépendantiste et le bloc anglais, ont chacun des avantages et des faiblesses : le premier lutte avec le nombre (35%), mais au sein d’une nation divisée, tandis que l’autre lutte avec l’argent, les médias et les anglophones (20%). Ils ont le beau rôle : diviser pour régner. Ils réussissent, par ailleurs, très bien. Bon Dieu : ils gouvernent minoritaires !


  • Haro sur le triomphalisme canadian
    2 avril 2008

    Pour cadrer l’argumentaire il nous faut une doctrine d’état clair sans laquelle le débat relève de l’idéologie et de l’anecdote accessoire. Malheureusement ni le PQ ni le Bloc n’ont adopté une telle doctrine d’où la confusion de leurs messages. Le problème tient au fait que ces deux parties qui proposent la création d’un état souverain n’ont pas de culture d’état.

    S’ils l’avaient ils pourraient nous présenter la situation de manière simple : Le Canada a annexé le Québec et l’a réduit au statut de demi état. La solution c’est de sortir le Québec de ce statut aliénant pour le faire progresser vers un statut d’état optimal ; du mëme types que l’on trouve en Europes du Nord qui sont les plus performant au monde en terme de création et répartition de richesse.

    Nous en avons les mêmes caractéristiques (géopolitique) et nous pouvont performer comme eux à deux conditions:http://www.vigile.net/Oui-mais-a-deux-conditions-l

    jcpomerleau


  • Haro sur le triomphalisme canadian
    2 avril 2008, par Pierre Desgagné

    Toujours est-il que nous sommes toujours, en 2008, pris avec deux partis autonomistes (PQ et ADQ) qui se neutralisent l’un l’autre. (1) Michel Vastel

    (1) http://blogues.lactualite.com/vastel/ ?m=200804


    Bonne analyse, m. Lapointe, surtout les rapports entre groupe majoritaire et minoritaire. Ce sont des arguments à faire valoir, face à toutes les personnes qui prétendent que le mouvement indépendantiste est en chute libre au Québec. Là où j’ai de la misère, c’est que considérant ce que dit Vastel, et sur ce point, je le crois, il y a deux partis autonomistes au Québec, le fait que vous soulignez qu’il n’y ait que l’ADQ qui soit autonomiste, me semble très restrictif. Le PQ a désormais rejoint le camps autonomiste, et il devra se résoudre à vivre avec, du moins les instances dirigeantes. Conversation nationale ou pas.

    Il appartient désormais, de dénoncer cette mouvance autonomiste péquiste et adéquiste, et soyez assurer que sur ce point, il faudra convaincre ces autonomistes, qu’il n’y aura jamais d’autonomie du Québec sans l’indépendance, comme vous le dites si bien.

    Bien à vous.


  • Haro sur le triomphalisme canadian
    2 avril 2008, par Jean

    Votre analyse est intéressante mais l’hypothèse du 35% en faveur de l’indépendance comme noyau dur (fortement polarisé) ne tient pas nécessairement la route. D’une part dans le même sondage, seul 30% appuie le PQ, pourtant seul véhicule crédible de la souveraineté pour le moment. D’autre part, il est permis de penser que dans le 35%, un certain pourcentage ne comprend pas vraiment la question ni ses implications, comme ce fut toujours le cas - rappelons nous qu’en 95, un bon pourcentage de ceux qui votaient oui croyaient que le Québec resterait toujours dans le Canada après une victoire du oui...

    Sans doute que l’appui dur se situe en fait sous les 30%. La solution demeure cependant d’éduquer et d’expliquer comme vous le mentionner justement ... cependant, est-ce que la flamme est toujours-là ? Malheureusement, j’en doute et je sais que je ne suis pas le seul dans cette situation.



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