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Bernanos contre les industriels de la culture
L’écrivain aurait-il paradé avec les artistes qui ont récemment dénoncé les coupes du gouvernement Harper ?
Carl Bergeron
Le Devoir (opinions)
samedi 20 septembre 2008


Il n’est pas anecdotique que la prémonition de Georges Bernanos sur la robotisation du monde lui fût révélée par le spectacle de la guerre. La Seconde Guerre mondiale, pour lui - la Seconde Guerre en tant que réitération de la Première Guerre - a été le théâtre de la transition définitive de la civilisation humaine à la civilisation des machines.

Depuis février 2006, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie, mais aussi à d’autres auteurs passionnés d’idées, d’histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur. Cette semaine, un « devoir » au ton pamphlétaire.

Georges Bernanos aurait-il paradé avec les quelque 1200 artistes qui ont récemment protesté contre les coupes du gouvernement Harper dans « l’industrie de la culture » ? Aurait-il applaudi à la lettre ouverte que ces artistes ont signée le lendemain dans les pages du Devoir (« Une attaque au coeur de notre identité », 28 août), et dont l’argumentaire s’appuyait essentiellement sur des principes économiques ?

Rappelons d’abord que Bernanos (1888-1948) était un écrivain et qu’à ce titre, rien ne lui était plus étranger que les parades et les lettres pétitionnaires. Non seulement il n’aurait jamais paradé avec ces orphelins de la subvention, mais il se serait probablement retiré dans une contrée lointaine, seul et oublié de tous, pour se consacrer à la démystification écrite de leur grégarisme intéressé.

C’est du moins ce qu’il fit aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, quelque part au Brésil, en écrivant à l’attention de ses compatriotes La France contre les robots, une réflexion splendide sur la technicisation du monde et des esprits.

La liberté falsifiée par la technique

L’originalité de Bernanos est d’avoir immédiatement perçu, dans le conflit entre les alliés démocratiques et les fascismes, le miroir d’une fascination commune : celle de la technique absolue. Pour Bernanos, déjà aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, il était évident que le problème essentiel posé par la démocratie, la liberté, n’existait plus au regard des impératifs techniciens du monde moderne.

« Les États totalitaires, écrit-il, enfants terribles et trop précoces de la Civilisation des Machines, ont tenté de résoudre ce problème brutalement, d’un seul coup. Les autres nations brûlaient de les imiter, mais leur évolution vers la dictature s’est trouvée un peu ralentie du fait que, contraintes après Munich d’entrer en guerre contre l’hitlérisme et le fascisme, elles ont dû, bon gré mal gré, faire de l’idéal démocratique le principal, ou plus exactement l’unique élément de leur propagande. »

La colère de Bernanos résulte de son sentiment aigu d’être le contemporain de la falsification d’un héritage précieux, millénaire, intouchable : le principe de liberté. « Politiciens, spéculateurs, gangsters, marchands » — aujourd’hui il faudrait ajouter « artistes » — se font les apologues d’un système qui implique une extension indéfinie des prérogatives de l’État Moloch sur les individus, au nom d’une croissance économique et matérielle devenue quasi divinatoire.

C’est au nom du caractère sacré de cette mission marchande — et par un sens de l’intérêt évident — que les 1200 artistes pétitionnaires se sont collectivement insurgés contre le chef du gouvernement, qu’ils ont d’ailleurs pressé, avec force arguments sur la « rentabilité », de « revenir à la raison » en leur restituant leurs prébendes.

Il fut un temps où les artistes fuyaient d’instinct l’État, parce que leur vocation les appelait à une insurrection permanente de la vie intérieure contre l’uniformité technicienne des bureaucrates, des économistes et des politiciens de tout acabit. Ils étaient les dépositaires de la liberté, les héritiers toujours précaires du génie de l’homme. Que sont-ils devenus aujourd’hui ? Les représentants les plus serviles de l’État gestionnaire.

Oh, j’entends bien qu’ils disent s’opposer au pouvoir. Or, jamais ils n’apparaissent plus soumis à l’État que lorsqu’ils prétendent le combattre. Car leur combat, inspiré par l’avidité, se fait sur une question d’argent et non de liberté. Si la liberté revient si souvent dans leur discours, entre deux paragraphes sur la rentabilité de la culture, c’est tout simplement parce que la liberté, de nos jours, est moins un principe exigeant qu’un slogan payant.

L’art du profit

Oui, la falsification de la liberté paie. Quand l’artiste devient interchangeable avec l’homme d’affaires et le politicien, il peut avancer sans honte, comme l’ont fait les artistes pétitionnaires dans leur lettre ouverte : « Le ministère du Patrimoine canadien est le partenaire d’une étude, publiée ce mois-ci par le Conference Board du Canada, qui évalue la contribution directe du secteur culturel canadien à l’ensemble du produit intérieur (PIB) du pays à quelque 46 milliards de dollars — soit 3,8 % — en 2007.

« À l’échelle locale, la richesse exceptionnelle des manifestations culturelles montréalaises contribue de façon très significative à l’essor économique, au tourisme et à la qualité de vie de la métropole. En plus de créer des milliers d’emplois, les entreprises culturelles stimulent l’économie et garantissent l’attractivité de notre communauté, un atout indéniable à l’heure où Montréal tente d’attirer une main-d’oeuvre hautement spécialisée pour soutenir une économie tournée vers le savoir. »

Ici, il convient de marquer une pause et de préciser ce qu’entendent par « savoir » nos artistes pétitionnaires. Le fameux savoir qui serait poursuivi à travers le projet d’une « métropole de l’économie du savoir » ne relève aucunement de la connaissance. De même, les « productions culturelles » assemblées sur la chaîne de montage de l’État technicien relèvent moins de l’art que du divertissement.

Le savoir du XXIe siècle est un savoir délivré de la recherche de la vérité humaine, qui ne garde de la science que le souci de l’expertise pratique. C’est pourquoi les artistes signataires, en bons techniciens de la culture, se reconnaissent dans le projet d’une « métropole du savoir ».

Ils ont compris que les « savants » de la « métropole du savoir », auxquels l’État a déjà commencé à transférer l’essentiel de ses pouvoirs politiques, ne les démasqueraient jamais pour ce qu’ils sont : des usurpateurs. Au contraire, les « savants » technicisés ne demandent qu’à travailler, aux côtés des « artistes », à l’édification d’un paradis de la technique où ne primerait plus que l’hyperactivité managériale de l’économie dirigée.

Dans un pareil système, les artistes, complètement soumis à l’État technicien, ne servent plus qu’à créer de nouveaux marchés et à distraire le citoyen robotisé de ce qui lui reste d’humanité ; ce reste qui le fait souffrir et que personne, les artistes moins que quiconque, n’a la charité de nommer pour lui.

La guerre totale des inconscients

Il n’est pas anecdotique que la prémonition de Bernanos sur la robotisation du monde lui fût révélée par le spectacle de la guerre. La Seconde Guerre mondiale, pour Bernanos — la Seconde Guerre en tant que réitération de la Première Guerre — a été le théâtre de la transition définitive de la civilisation humaine à la civilisation des machines. D’une lucidité foudroyante, il a vu en la « stabilité de la Paix » (« c’est-à-dire le partage des marchés », note-t-il), en le slogan du pacifisme démocratique et commercial, le visage monstrueux que prendrait la guerre dans le monde moderne.

Une guerre totale, où une « réglementation chaque jour plus minutieuse et plus stricte des activités particulières » s’accomplit au nom « d’une espèce de socialisme d’État », qualifiée par cet esprit d’élite de « forme démocratique de la dictature ». C’est ainsi que les individus, poussés davantage par l’appât du gain que par le désir de liberté, se détournent de leur asservissement en se livrant tout entiers à la logique technicienne de l’État.

Pour Bernanos, liberté et conscience sont inextricables. Il craint avant tout que le loquet de la conscience, du bon sens et de l’honneur ne soit brisé pour de bon chez l’homme moderne, et que la civilisation des machines n’ait réussi à remodeler l’homme de façon à le rendre fier de sa cupidité, fier de ses pulsions destructrices et de ses chaînes.

En ce sens, l’impudeur du discours gestionnaire des artistes, dans leur lettre ouverte, dépassait l’inconscience pour atteindre l’obscénité pure.

Réduit à sa fonction économique, l’animal humain restera docile et obéissant tant qu’il ne rencontrera pas d’obstacles majeurs dans la poursuite de ses intérêts. Mais en fût-il privé d’une fraction (45 millions de dollars dans le cas des artistes), et le voilà qui se déchaîne, rugissant à l’oreille de son prochain son indifférence de le savoir encore plus nu que lui.

L’inhumanité de la guerre moderne est littérale. La lettre ouverte des artistes pétitionnaires n’était pas adressée au quidam, qui attend dans son coin de payer taxes et impôts, elle était adressée au chef de l’État technicien. Pourquoi ? Parce que le chef de l’État technicien, en tant que détenteur des cordons de la bourse, « est le seul détenteur du pouvoir légitime », écrit Bernanos.

L’homme nu

Quant à l’homme seul, à l’homme nu, on le dit encore protégé par la civilisation, par les préceptes de la polis, tout cela parce qu’on permet à ce pauvre diable, chaque quatre ans, de s’exprimer au suffrage universel.

Mais entre deux votes, entre deux visites aux urnes, combien d’occasions durant ces quatre années de dénaturer, par les ruses de la publicité et des sondages, l’essence politique du suffrage universel pour n’en garder que la valeur technicienne du nombre ?

L’homme nu ne compte pour rien au paradis de la technique, et son appartenance formelle à la dignité de la citoyenneté ne le rendra pas plus légitime aux yeux des lobbyistes professionnels, dont le but n’est d’avoir aucun autre but que celui de l’intérêt. « Si les chiens raisonnaient, tonne Bernanos, ils ne raisonneraient pas autrement en faveur de celui qui leur donne la niche et la pâtée. »

Les artistes seraient incapables de justifier leur réaction hystérique auprès du plus humble des hommes, qui se débat, lui, avec une détresse qui n’a rien de technique. De toute façon, soutenir le regard d’autrui serait déjà trop humain. En bons guerriers modernes, les artistes pétitionnaires ont plutôt écrit au chef de l’État, qui personnifie l’impersonnalité du système, dans un langage qui, à chaque phrase, exclut un peu plus l’homme et appelle un peu plus la technique.

Les robots de l’État contre la patrie

Dans son essai, Bernanos met en garde le lecteur contre l’amalgame entre État et patrie. L’État, rappelle-t-il, est constitué de techniciens et la patrie, d’hommes charnels : l’homme de la patrie n’est aucunement redevable à l’État lorsque celui-ci, devenu fou et destructeur, ne s’adresse plus à lui qu’en langage technicien.

Or, le plus remarquable dans la lettre ouverte des artistes, c’est justement cette négation appuyée de la patrie, de l’honnête homme enraciné, du souci du prochain, tout cela au nom, semble-t-il, d’un obscur « plan d’action 2007-2017 » destiné à faire de Montréal la « métropole culturelle du XXIe siècle ».

La lettre ouverte, contresignée par 1200 artistes, est coiffée d’un titre (« Une attaque au coeur de notre identité ») qui se reporte à un « nous » de caste complètement détaché des préoccupations extérieures. C’est cette identité autistique de « foire d’attractions », dixit Bernanos, que l’État technicien charge les artistes de faire rayonner à l’étranger au sein d’une diplomatie culturelle que l’on dit essentielle. Mais essentielle pour qui ?

Certainement pas pour l’homme non technicisé de la patrie. Cet homme seul et besogneux, qui n’a le don ni des mots, ni de la musique, ni du dessin, garde à coup sûr, dans quelque repli de son coeur, le secret d’une prodigieuse déception. On lui a dit toute sa vie que l’énigme humaine nourrissait le projet de l’art ? Aujourd’hui, il apprend que les « artistes » se détournent de lui, homme simple et réel, au profit de « l’année du dialogue interculturel proclamée pour 2008 par le Parlement européen ».

C’est en effet cet argument grotesque de technocrate, pourtant qualifié de convaincant par Nathalie Petrowski (La Presse, 28 août), qui fut évoqué par l’un des artistes pétitionnaires en faveur des subventions. « Les arts, la culture et les échanges, a-t-il dit sans savoir ce qu’il disait vraiment, sont essentiels au maintien de la paix dans le monde. »

Le maintien de la paix dans le monde, c’est-à-dire le maintien des marchés et de l’oubli de l’homme.

***

Carl Bergeron - Directeur du journal en ligne L’Intelligence conséquente

Photo : Le Devoir

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Source
http://www.ledevoir.com/2008/09/20/206519.html


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