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Le Québec est peut-être immobile sur le plan économique, mais sûrement pas pour ce qui est du débat d’idées.
La tempête soulevée par les propos de Lucien Bouchard est extraordinairement révélatrice du dégel intellectuel en cours au Québec, et qui me rend de plus en plus optimiste. Évidemment, il faut pour cela casser un peu de vaisselle.
Avec ce ton qui n’appartient qu’à lui, l’ancien premier ministre commence par dire quelque chose de rigoureusement vrai : les Québécois travaillent moins que les Ontariens et les Américains. À aucun moment il n’a traité les Québécois de paresseux. Mais on peut comprendre que, sur le coup, ceux qui travaillent fort se soient sentis heurtés.
Deux jours après les cris d’indignation, l’émotion retombe un peu. On voit alors apparaître les premiers textes qui établissent que le Québec a effectivement un sérieux problème de productivité, et qui risque d’aller en s’aggravant. Le propos initial est nuancé, enrichi et remis dans un contexte plus large. Le débat est approfondi et la compréhension des grands enjeux progresse. Mais il fallait pour cela un premier coup de semonce.
La productivité
On comprend mieux désormais que la productivité, c’est la combinaison de trois facteurs : le nombre d’heures travaillées, le nombre de gens qui travaillent et la quantité de biens générés par heure travaillée. Dans les pays pauvres, on travaille souvent plus d’heures qu’ici, mais on produit moins parce que l’équipement est vieillot. Chez nous, le problème est moins le nombre d’heures travaillées en lui-même que le fait qu’il y aura de moins en moins de travailleurs pour produire la richesse qui devra combler des besoins qui iront en augmentant, en raison de l’effet combiné de la dénatalité et du vieillissement.
En 1971, il y avait au Québec huit travailleurs pour chaque retraité. Aujourd’hui, il y a cinq travailleurs par retraité. Dans vingt ans, si nos habitudes ne changent pas, il y aura deux travailleurs pour chaque retraité. Vous trouvez que vous payez déjà beaucoup d’impôts ? Imaginez le fardeau que nous allons transmettre à nos enfants.
Plusieurs se cramponnent à l’espoir que les aînés seront plus riches, en meilleure santé, qu’ils prendront leur retraite plus tard ou que l’immigration suffira à résoudre nos problèmes. En tout respect, ils parlent à travers leur chapeau et devraient lire les dernières études de Pierre Fortin et de Luc Godbout. Mais peu à peu, le débat public dégonfle aussi ces pensées magiques. Et quand le climat intellectuel évolue, la classe politique, véritable thermomètre de la température ambiante, s’ajuste.
Prix à payer
On a vu un phénomène similaire le mois dernier autour des propos de l’écrivain Jacques Godbout. Inquiet, il s’interrogeait sur l’avenir de l’identité québécoise, sur notre devoir de mémoire envers ces « Canadiens français » d’antan à qui nous devons de parler encore français en Amérique, sur les ravages du multiculturalisme à la canadienne, sur la capacité de l’île de Montréal à intégrer annuellement à elle seule un nombre d’immigrants qui équivaut à toute la ville de Rimouski. Même tollé sur le coup : vieux réactionnaire moralisateur, ont dit les curés de la rectitude.
Mais Godbout, comme Lucien Bouchard, a persisté et signé. Et la parole se libère peu à peu. Nos politiques d’intégration donnent-elles les résultats escomptés ? Quand est-ce qu’un accommodement consenti au nom de la religion cesse d’être raisonnable ? La majorité a-t-elle le droit d’exiger de ceux à qui elle ouvre ses bras qu’ils respectent ses valeurs à elle ? Le gouvernement vient de créer un groupe de travail sur la question : c’est peu, mais c’est mieux que rien. Mais il a fallu qu’un homme courageux monte au front le premier.
Double morale : les mentalités progressent indéniablement, mais vu le prix que l’on fait payer à ceux qui disent ce qu’ils pensent vraiment, ne venez pas ensuite reprocher aux politiciens de ne dire que des banalités.

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