Mise en perspective de La Gibelotte et autres essais

Tribune libre de Vigile
jeudi 27 décembre 2012
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A Steve Faulkner et Annie Vidal (voir le film de Tahani Rached : Au chic resto pop, sur YouTube)

« La dernière chose qu’on trouve en faisant un ouvrage, est de savoir celle qu’il faut mettre la première. » Blaise Pascal, « Pensées » (1670)
A partir du 27 octobre 2010 jusqu’au 5 février 2011, sur la Tribune libre de Vigile, Bernard Frappier s’est fait éditeur et a publié en 19 parties, un essai hybride intitulé « La Gibelotte et autres essais » que les lecteurs peuvent retrouver en passant par la section Auteurs de Vigile en cliquant sur mon nom.

Le texte qui suit est une mise en perspective de cet ouvrage. Je serai toujours reconnaissant envers Bernard Frappier, le fondateur et l’animateur de Vigile, d’avoir publié ce livre. Cette publication sur Vigile me lie à un site dont par ailleurs je déplore certaines tendances anti-Marois même si je constate qu’un effort est fait vers le pluralisme des opinions.

***

Brève mise en perspective

Mondaine et bourgeoise, manipulatrice et mercantile, cette directrice d’un collège situé sur la Rive-Sud de Montréal qui était l’adversaire du syndicat des enseignants méritait d’être connue pour ce qu’elle avait été ni plus ni moins.

On peut dire que « la Gibelotte et autres essais » est une sorte de règlement de comptes. On ne peut pas passer sa vie à encaisser des coups. Vient le moment de la réplique. Ce moment est venu. Répliquer, c’est bon pour la santé et pour le moral. Ne parlons pas de vengeance, nous ne sommes pas dans le dernier roman d’Yves Beauchemin qui est un manipulateur de première force dont on voit les ficelles. Mais pas autant qu’Eric Dupont qui raconte des histoires avec une verve intarissable dans son roman passionnant « La fiancée américaine ». En expliquant pourquoi on proteste et pourquoi on ne baisse pas les bras, on peut faire oeuvre utile et donner le goût de se tenir debout dans la vie. Depuis que j’ai pris ma retraite comme enseignant au printemps 2005, j’écris. Je fais l’écrivain comme dirait Jacques Audiberti mais certainement pas dans la catégorie olympique où Honoré de Balzac ou Victor-Lévy Beaulieu reçoivent des médailles d’or.

Après avoir terminé « la Gibelotte et autres essais », le livre à thèse de Michel Onfray sur Albert Camus m’a permis de situer ma démarche dans un contexte plus général. (La thèse d’Onfray est favorable à Albert Camus et défavorable à Jean-Paul Sartre et donne le goût d’étudier Nietzsche, ce que Victor-Lévy Beaulieu, paraît-il, est en train de faire après avoir reçu le prix Gilles Corbeil et la bourse de $100,000 qui l’accompagne. )

Selon Michel Onfray le tempérament anarchiste caractérise quiconque refuse de suivre autant que de guider (Michel Onfray, « L’ordre libertaire, la vie philosophique d’Albert Camus », Flammarion, 2012, p.33). Je me suis reconnu dans cette définition : « refuser de suivre autant que de guider ». Je voulais que mes élèves deviennent autonomes et développent leur esprit critique tout en acquérant une capacité de lire des oeuvres littéraires et d’écrire avec une meilleure maîtrise de la langue française. C’était mon but que je ne perdais jamais de vue même dans les meilleurs moments où se manifestait mon style désinvolte et décontracté.

Alors que je faisais partie en 1978 du cabinet du ministre péquiste de l’immigration Jacques Couture, jésuite, devant mon indépendance d’esprit, un membre du cabinet du ministre me traita d’anarcho-syndicaliste. Tout ça à cause du manque de jugement d’une secrétaire qui exagéra la portée d’une plaisanterie anodine qu’elle rapporta au chef de cabinet pour mieux se faire voir de lui. Cet humour à l’égard du chef de cabinet fut interprétée comme une contestation de son autorité. Cela a conduit à une mise en disgrâce dont a été témoin le personnel du ministère de l’immigration rue Mc Gill à Montréal puisque je fus éloigné physiquement du bureau du ministre par un changement d’étage et de bureau. Petite humiliation. Pour éviter l’exclusion brutale, après six mois, je retournai avec plaisir et sans regret à l’enseignement de la littérature loin de ces importants. Mon stage au gouvernement prit fin et fut très instructif. L’amitié avec le chef de cabinet qui faisait un power-trip ne survit pas à cette comédie du pouvoir. Pour se dédouaner, le grand chef (il avait le physique de De Gaulle) Yves Miron me compara à un pur sang indomptable : flatteuse métaphore mais dans le contexte, faussement louangeuse, puisqu’elle suggérait que j’étais incontrôlable et que je manquais de sérieux. Aujourd’hui, je ris mais, au fond, je suis triste en me rappelant cette mésaventure.

Le secrétaire particulier anarcho-syndicaliste que j’étais, paraît-il, et qui refusa d’être le porte manteau du ministre jésuite est resté le même. Vingt ans plus tard, à mon collège, j’ai tenu tête à une directrice libérale qui a abusé de son pouvoir et j’ai écrit « La Gibelotte ». Je n’ai pas changé. Ma méfiance du pouvoir, de tout pouvoir, est instinctive et quasi organique. Elle est restée intacte.

Je ne sais vraiment pas si je suis anarcho-syndicaliste et si cette étiquette me convient. Toujours est-il que l’anarcho-syndicalisme, selon Wikipédia, je vous le dis pour votre instruction, est un syndicalisme basé sur les principes de fonctionnement de l’anarchisme (autogestion, démocratie directe, mandatés élus temporairement et révocables). Le militant anarcho-syndicaliste pose le syndicat comme forme d’organisation des travailleurs, et refuse le principe de parti. Le syndicat est alors la structure qui permet aux salariés de s’organiser à la base et de mener la lutte selon les choix des individus regroupés en collectifs et non selon des directives hiérarchiques données par un bureau politique (en d’autre termes, du bas vers le haut et non du haut vers le bas). Il est autogestionnaire, anti-autoritaire et anti-capitaliste. Par exemple, au Parti québécois, au moment de sa fondation en 1968, je faisais partie d’un groupe appelé les participationnistes qui s’opposa aux avocats de la rue St-Jacques, amis de René Lévesque et ex-libéraux du comité politique. Dans un congrès du Parti québécois, nous avons fait voter l’abolition de ce comité politique : ce fut une des premières défaites de René Lévesque qui, contrarié, me dit : « Vous ne m’empêcherez pas de leur téléphoner pour leur demander conseil. » C’était avant qu’il se mette à téléphoner au maître de l’étapisme Claude Morin...

Selon Michel Onfray que j’ai cité tantôt, Michel Foucault affirme que le pouvoir n’est pas seulement dans l’économie comme le disent les marxistes : le pouvoir est partout. Selon lui, Il faut étudier les zones éparses dans lesquelles se manifeste le pouvoir. Les micro-pouvoirs surgissent dans les écoles, les asiles, les prisons, les hôpitaux et autres lieux où on contrôle les gens. Ces micro-pouvoirs fournissent l’occasion de microfascismes stoppés par des microrésistances. Foucault milite pour la multiplication de ces microrésistances.

Cet aperçu de la pensée de Michel Foucault qu’on lit sous la plume de Michel Onfray nous intéresse. Dans ce collège public où nous avons enseigné pendant plus de trente ans, les abus de pouvoir de la directrice à partir de sa nomination en mai 1997 et sa volonté de tout contrôler et de tout dominer sont une sorte de microfascisme que nous avons stoppé et neutralisé par notre microrésistance lors d’une série d’oppositions réussies. Microrésistance au microfascisme : ce vocabulaire décrit notre lutte et situe bien notre action et les récits qui la prolongent dans La Gibelotte. L’action souhaitée par Michel Foucault s’exprime dans de petits récits comme les nôtres qui décrivent des luttes concrètes relativement modestes mais réelles pour la liberté d’expression contre une série d’abus de pouvoirs qu’on peut avec justesse qualifier sans exagérer de microfascisme.

Cette micro-résistance syndicale avait pour fond de scène un engagement politique en faveur de l’indépendance du Québec. Ce n’est quand même pas un hasard si nos adversaires étaient des femmes faisant partie de la clique libérale de Ste-Anne-de-Sorel.

Nous étions des adversaires politiques.

Cette courte mais essentielle mise en perspective confirme la pensée de Blaise Pascal selon laquelle la dernière chose que l’on trouve en faisant un ouvrage est celle qu’on doit mettre la première.

Ajoutons un avertissement.

Ce livre est à la fois une oeuvre de fiction et un documentaire, c’est-à-dire un récit historique qui raconte ce qui s’est réellement passé avec des personnes réelles. C’est aussi une autobiographie politique et un autoportrait. Au lecteur de juger du régime de sa lecture, référentiel ou fictionnel. La fiction fait irruption quand le récit historique ou l’autobiographie ne suffisent pas à donner accès au réel. D’où la nécessité, par exemple, de transformer une personne réelle, la directrice, en personnage fictif qui fait des confidences. C’est le chapitre « Confidences d’une femme trahie » que j’ai pris le plus de plaisir à écrire. En lisant, vous apprécierez, je l’espère, de conduire une voiture hybride avec un moteur qui a comme carburants de l’essence et de l’électricité et qu’un logiciel raffiné fait passer de l’une à l’autre source d’énergie. Tout en douceur.

Ajoutons que les personnes réelles ne sont pas des individus isolés mais agissent au sein de personnes morales comme un syndicat d’enseignants ou la direction d’un collège. Avec l’omniprésence, lourde et coûteuse (en argent et en temps) du monde de la justice : code civil sur le devoir de loyauté d’un employé envers son employeur, convention collective signée par les deux parties mais interprétée différemment, avocats patronaux et avocats syndicaux, juge, arbitre de griefs ou arbitre au Tribunal du travail, huissiers. Ce recours belliqueux aux instances juridiques montre la difficulté et la quasi impossibilité du dialogue. Il faut surtout éviter de noyer le poisson et de faire diversion en ramenant les oppositions politiques à des conflits de personnalités.

S’il y a conflit, c’est à cause de divergences politiques entre fédéralistes et indépendantistes, entre une action de droite et une action de gauche. Et à cause de la façon de nos adversaires d’être à la fois satisfaites et hargneuses. Avec un manque total de classe puisque, pour elles, la fin justifiait les moyens. Nous avons été des combattants disciplinés sans orgueil et sans haine. Ce combat méritait d’être décrit pour qu’il soit connu et pour qu’il suscite le goût de se battre. 


Nous faisons partie de tous ceux que le combat pour l’indépendance mobilise. « La Gibelotte et autres essais » en est l’illustration.

Robert Barberis-Gervais, Vieux-Longueuil, 28 décembre 2012

Commentaires

  • robert barberis-gervais, 28 décembre 2012 15h19

    J’ai écrit cette mise en perspective pour que Pierre Foglia s’étouffe en prenant son café si par hasard ça lui tombe sous les yeux.

    Mais il n’est pas le seul.

    André Vincent a dit : "Barberis, arrête de nous emmerder avec ta gibelotte. Veux-tu qu’on aille tous ensemble à la pêche aux petits poissons des chenaux à Ste-Anne-de-la Pérade ?"

    Jacques Noël a été encore plus virulent. "Aie le picosseux sympathique, on a déjà embarqué dans ta voiture hybride et c’est un fait que la transmission fonctionne bien. Microfascisme et microrésistance, ça me rappelle le fameux Roland-Barthes-sans-peine de Burnier et Rambaud."

    Je suis allé voir le Roland-Barthes-sans peine. On peut bien s’amuser un peu ; voici un exemple savoureux que je dédie à Richard Le Hir qui exige la perfection "par respect pour le lecteur" avec guillemets et jusqu’à la ponctuation, art difficile et controversé. Citons Burnier et Rambaud avec numéros, ce que je dédie à vous savez qui.


    « En français prosaïque vous diriez :

    

1. J’ai de la peine à me lever le matin.



    Traduisons mot à mot en Roland-Barthes :

    

2. Le jour pointe : supplice de quitter le lit.



    Maintenant, sur cette structure « à la japonaise » (faux haïku), nous allons empiler de la ponctuation :



    3. Le jour (se) pointe : « supplice » du quitter-le-lit.



    Puis, en gavant successivement la phrase originale, en la faisant grossir, en la farcissant, on obtiendra :

    

4. Une autre (et toujours même) fois, le jour (se) pointe : « supplice » du quitter-le-lit.

    

5. Une autre (et toujours même/semblable) fois, le Jour se (désa)pointe : « supplice » quotidien du quitter-le-lit. Quand il était petit, il faisait la « grasse » matinée.



    6. Une autre (et toujours même/semblable) fois, le Jour, mon jour, (se) (désa)pointe : « supplice » quotidien , torture cuisante du quitter-le-lit. Pour où le quitter ? Pour quel lieu non douillet ? Quand il était petit, il faisait, autant que permis/possible, la « grasse » (grosse ?) matinée ».

    Excusez-la.

    Robert Barberis-Gervais, Vieux-Longueuil, 28 décembre 2012



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