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L'individualisme n'est pas aussi fort qu'on le croit. Les sondages sont
devenus la nouvelle norme sociale pour aligner ses actes et ses opinions.
Avez-vous vu ce classique de Candid Camera? Une dizaine de personnes
dans un ascenseur, toutes complices de l'émission, et une victime.
Entre deux étages, sans raison, les complices se tournent tous
de côté. Dans la presque totalité des cas, la victime
suit l'absurde mouvement. Ce qu'on appelle le conformisme. La séquence
rappelait un test célèbre effectué en 1956 dans une
université par le psychologue Solomon Asch et répété
dans 17 pays avec des résultats similaires: 70% des sujets se ralliaient
à une affirmation fausse si tous les autres membres du groupe faisaient
de même. Époque révolue? La fin du 20e siècle a terrassé
l'esprit de groupe. Aucun publicitaire ne proposerait aujourd'hui le slogan
"Tout le monde le fait, fais-le donc!", qui fut longtemps la
signature de CKAC. L'heure est au choix individuel, à l'originalité.
Mais rien n'est simple. S'il est vrai que nous n'acceptons plus de marcher
d'un même pas, nous voulons savoir exactement ce que font les autres. Ce qui est nouveau, c'est notre volonté de gérer notre
rapport au groupe. On allait à la messe par obligation, et la norme
familiale faisait voter rouge ou bleu. Aujourd'hui, les Québécois
choisissent précisément la dose de religion qui leur convient
et sont prêts à modifier leur choix électoral au gré
des propositions, des chefs... et des comportements des autres citoyens.
Le sondage est notre repère. Beaucoup d'électeurs français
de gauche, votant individuellement pour des petits partis au premier tour
de l'élection présidentielle d'avril 2002, auraient eu un
comportement différent s'ils avaient su que les autres s'éparpillaient
aussi au point d'éliminer le candidat de la gauche, Lionel Jospin,
du second tour. Ils s'en mordent les doigts et en veulent aux sondeurs.
Autre cas de figure: au lendemain du référendum de 1995
sur la souveraineté, des Québécois ont avoué
aux sondeurs qu'ils auraient voté oui si seulement ils avaient
été convaincus que le vote pour le Oui allait être
aussi élevé qu'il le fut. Ils auraient été
suffisamment nombreux pour faire basculer le résultat et leur remords
aide à expliquer pourquoi le Oui fut ensuite majoritaire dans les
études d'opinion pendant toute l'année 1996. Individualistes relatifs, nous sommes donc, plus qu'hier, à la
merci de fausses perceptions. Comment savoir ce que font vraiment les
autres? Le sociologue H. Wesley Perkins a élaboré une "approche
des normes sociales" pour modifier le comportement à l'égard
de la surconsommation. Il a constaté que les étudiants surestiment
la consommation de leurs camarades de classe. Son établissement,
le Hobart and William Smith Colleges, dans l'État de New York,
a signalé aux étudiants que l'immense majorité d'entre
eux (66%) consommaient relativement peu d'alcool. C'est la minorité,
33%, qui consommaient les trois quarts de l'alcool sur le campus. Ainsi
renseignés, suffisamment d'étudiants ont suivi leur inclination
première à boire moins (ou se sont conformés à
la pratique majoritaire de consommer modérément) pour faire
passer de 41% à 28% la proportion de gros buveurs. Au Minnesota, une campagne révélant aux contribuables que
90% d'entre eux payaient tous leurs impôts a fait chuter l'évasion
fiscale davantage que ne le faisait la menace de sanctions ou l'illustration
de ce que les impôts apportent à la collectivité. Bref, on module son comportement en fonction de ce qu'on sait - ou croit
savoir - du comportement du groupe. On le change donc aussi lorsqu'on
passe d'un groupe à un autre. Dans les milieux défavorisés,
les jeunes qui poursuivent des études réussissent plus rarement
à améliorer leur condition économique que ceux des
milieux plus aisés. Les jeunes pauvres le constatent et décrochent
davantage. Transplantez-les dans une banlieue prospère, comme ce
fut le cas pour des familles de Chicago vivant en HLM, et la proportion
de ces jeunes pauvres qui font des études postsecondaires double. Une précision pour finir sur l'expérience de 1956. Le test
a été repris avec une variante en 1975: tous les complices
choisissaient la mauvaise réponse, sauf l'un d'entre eux. Alors,
très souvent, la personne soumise au test optait elle aussi pour
la bonne réponse. Comme quoi nous tenons à être individualistes,
mais pas tout seuls. Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur
est directeur exécutif du CERIUM
et de PolitiquesSociales.net.
Il s'exprime ici à titre personnel. |