Seul en groupe

L'individualisme n'est pas aussi fort qu'on le croit. Les sondages sont devenus la nouvelle norme sociale pour aligner ses actes et ses opinions.

Jean-François Lisée
L'actualité, 15 septembre 2003


Avez-vous vu ce classique de Candid Camera? Une dizaine de personnes dans un ascenseur, toutes complices de l'émission, et une victime. Entre deux étages, sans raison, les complices se tournent tous de côté. Dans la presque totalité des cas, la victime suit l'absurde mouvement. Ce qu'on appelle le conformisme. La séquence rappelait un test célèbre effectué en 1956 dans une université par le psychologue Solomon Asch et répété dans 17 pays avec des résultats similaires: 70% des sujets se ralliaient à une affirmation fausse si tous les autres membres du groupe faisaient de même.

Époque révolue? La fin du 20e siècle a terrassé l'esprit de groupe. Aucun publicitaire ne proposerait aujourd'hui le slogan "Tout le monde le fait, fais-le donc!", qui fut longtemps la signature de CKAC. L'heure est au choix individuel, à l'originalité. Mais rien n'est simple. S'il est vrai que nous n'acceptons plus de marcher d'un même pas, nous voulons savoir exactement ce que font les autres.

Ce qui est nouveau, c'est notre volonté de gérer notre rapport au groupe. On allait à la messe par obligation, et la norme familiale faisait voter rouge ou bleu. Aujourd'hui, les Québécois choisissent précisément la dose de religion qui leur convient et sont prêts à modifier leur choix électoral au gré des propositions, des chefs... et des comportements des autres citoyens. Le sondage est notre repère. Beaucoup d'électeurs français de gauche, votant individuellement pour des petits partis au premier tour de l'élection présidentielle d'avril 2002, auraient eu un comportement différent s'ils avaient su que les autres s'éparpillaient aussi au point d'éliminer le candidat de la gauche, Lionel Jospin, du second tour. Ils s'en mordent les doigts et en veulent aux sondeurs. Autre cas de figure: au lendemain du référendum de 1995 sur la souveraineté, des Québécois ont avoué aux sondeurs qu'ils auraient voté oui si seulement ils avaient été convaincus que le vote pour le Oui allait être aussi élevé qu'il le fut. Ils auraient été suffisamment nombreux pour faire basculer le résultat et leur remords aide à expliquer pourquoi le Oui fut ensuite majoritaire dans les études d'opinion pendant toute l'année 1996.

Individualistes relatifs, nous sommes donc, plus qu'hier, à la merci de fausses perceptions. Comment savoir ce que font vraiment les autres? Le sociologue H. Wesley Perkins a élaboré une "approche des normes sociales" pour modifier le comportement à l'égard de la surconsommation. Il a constaté que les étudiants surestiment la consommation de leurs camarades de classe. Son établissement, le Hobart and William Smith Colleges, dans l'État de New York, a signalé aux étudiants que l'immense majorité d'entre eux (66%) consommaient relativement peu d'alcool. C'est la minorité, 33%, qui consommaient les trois quarts de l'alcool sur le campus. Ainsi renseignés, suffisamment d'étudiants ont suivi leur inclination première à boire moins (ou se sont conformés à la pratique majoritaire de consommer modérément) pour faire passer de 41% à 28% la proportion de gros buveurs.

Au Minnesota, une campagne révélant aux contribuables que 90% d'entre eux payaient tous leurs impôts a fait chuter l'évasion fiscale davantage que ne le faisait la menace de sanctions ou l'illustration de ce que les impôts apportent à la collectivité.

Bref, on module son comportement en fonction de ce qu'on sait - ou croit savoir - du comportement du groupe. On le change donc aussi lorsqu'on passe d'un groupe à un autre. Dans les milieux défavorisés, les jeunes qui poursuivent des études réussissent plus rarement à améliorer leur condition économique que ceux des milieux plus aisés. Les jeunes pauvres le constatent et décrochent davantage. Transplantez-les dans une banlieue prospère, comme ce fut le cas pour des familles de Chicago vivant en HLM, et la proportion de ces jeunes pauvres qui font des études postsecondaires double.

Une précision pour finir sur l'expérience de 1956. Le test a été repris avec une variante en 1975: tous les complices choisissaient la mauvaise réponse, sauf l'un d'entre eux. Alors, très souvent, la personne soumise au test optait elle aussi pour la bonne réponse. Comme quoi nous tenons à être individualistes, mais pas tout seuls.

Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur est directeur exécutif du CERIUM et de PolitiquesSociales.net. Il s'exprime ici à titre personnel.