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Vous me savez social-démocrate. Mais à une époque
où, chez nos voisins du Sud, on élit comme gouverneurs d'État
des ex-monsieurs Muscles (Arnold Schwarzenegger en Californie) et des
ex-lutteurs (Jessy "The Body" Ventura au Minnesota), le temps
de l'angélisme me semble révolu. Prenez les droits de scolarité. Pour un diplôme équivalent,
le Québécois paiera, chaque année, moins de 2 000
dollars, l'Ontarien, entre 4 000 et 5 000 dollars, et l'Américain,
environ 14 000 dollars dans une université moyenne. Je n'ai jamais
été scandalisé par le fait que, dans la société
québécoise, jusqu'à récemment sous-scolarisée,
on ouvre ainsi toutes grandes les portes du savoir. Les Québécois
de 25 ans avaient, en 1961, une scolarité moyenne inférieure
à celle des jeunes Noirs américains. Aujourd'hui, les jeunes
Québécois figurent dans le peloton de tête des élèves
des pays industrialisés pour le nombre d'années passées
à apprendre. De faibles droits de scolarité ont sûrement
été pour quelque chose dans ce spectaculaire redressement. Cette décision collective, comme une centaine d'autres dans des
secteurs aussi divers que l'habitation et l'électricité,
a pour effet de réduire le coût de la vie au Québec,
mais également les revenus. Apparaît alors un écart
de plus en plus intenable entre le prix du savoir ici - ce que coûte
le diplôme - et le salaire qu'on peut en tirer en traversant la
frontière. On apprenait récemment que sur les 216 médecins généralistes
diplômés par nos universités l'an dernier, donc essentiellement
grâce à nos impôts, 71 sont immédiatement allés
pratiquer à l'extérieur du Québec. Les salaires y
sont plus élevés et les praticiens n'ont pas l'obligation
de travailler en région. De plus, ils n'ont à rembourser
qu'une fraction de l'endettement que leurs confrères new-yorkais
ou ontariens ont accumulé pendant leurs études. C'est tout bénéfice pour eux, mais pas pour la société
québécoise. L'angélisme, c'est de financer grâce
à notre générosité sociale-démocrate
la formation de futurs hauts salariés outre-frontières.
Pour certains, la solution va se soi: augmenter les droits de scolarité,
comme chez nos voisins! Il me semble qu'on pourrait trouver mieux. D'abord, il serait possible
d'instaurer un contrat avec nos futurs diplômés. Au départ,
on pourrait dire: Voici combien coûte réellement la formation
dont vous allez profiter. Si vous payez ce prix - qui, grâce à
la structure de coûts moindres au Québec, sera toujours inférieur
à ce qu'on trouvera ailleurs sur le continent -, alors faites ce
que vous voudrez avec votre diplôme, il vous appartient. Cependant,
vous pouvez aussi signer le contrat citoyen: grâce à lui,
vous profiterez des droits de scolarité réduits actuels,
mais en échange, vous vous engagez à pratiquer au Québec
pendant, disons, 12 des 20 premières années de votre vie
professionnelle. (Il faut permettre, même favoriser, les allers-retours
internationaux dans tous les champs de connaissance. Le mot clé
est: "retours".) Des contrats de ce type ont fait leurs preuves: en France pour les futurs
enseignants, payés pour étudier en échange de 10
années de service là où l'État a besoin d'eux;
aux États-Unis, où les G.I. et les membres de la Garde nationale
sont payés pour étudier en échange de... l'acceptation
de mettre leur vie en danger pour la patrie. Ici, point besoin de gilets pare-balles. Mais ce serait la première
fois qu'on étendrait le principe d'un contrat citoyen à
tout un système d'enseignement supérieur. Les bénéfices
seraient encore plus grands. Car si on y réfléchit un peu,
on peut permettre des passerelles entre les deux régimes. Même
si le diplômé a payé ses études au coût
réel, il faut l'inciter à rester chez nous en lui disant
que pour chaque année de pratique professionnelle au Québec
- jusqu'à concurrence de 12 -, on soustraira de sa déclaration
de revenus un douzième du total de ses frais de scolarité. Imaginez l'incitation à l'enracinement que cela représenterait
pour les étudiants étrangers venus se former au Québec.
Pourquoi ne pas rester une année de plus pour profiter de ce crédit,
puis une seconde, et une troisième? En un rien de temps, on s'aperçoit
qu'on a fondé une famille, créé un réseau,
pris pays. Le continent se "néoconservatise". Cela nous oblige
non à porter des lutteurs au pouvoir, mais à protéger
nos pratiques égalitaires derrière un service d'ordre aux
attentes plus musclées. Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur
est directeur exécutif du CERIUM.
Il s'exprime ici à titre personnel.
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