Scolarité: arrêtez les frais!

Le Québec offre une éducation de qualité à moindre prix. Il est temps de demander aux étudiants quelque chose en retour.

Jean-François Lisée
L'actualité, 15 avril 2005


Vous me savez social-démocrate. Mais à une époque où, chez nos voisins du Sud, on élit comme gouverneurs d'État des ex-monsieurs Muscles (Arnold Schwarzenegger en Californie) et des ex-lutteurs (Jessy "The Body" Ventura au Minnesota), le temps de l'angélisme me semble révolu.

Prenez les droits de scolarité. Pour un diplôme équivalent, le Québécois paiera, chaque année, moins de 2 000 dollars, l'Ontarien, entre 4 000 et 5 000 dollars, et l'Américain, environ 14 000 dollars dans une université moyenne. Je n'ai jamais été scandalisé par le fait que, dans la société québécoise, jusqu'à récemment sous-scolarisée, on ouvre ainsi toutes grandes les portes du savoir. Les Québécois de 25 ans avaient, en 1961, une scolarité moyenne inférieure à celle des jeunes Noirs américains. Aujourd'hui, les jeunes Québécois figurent dans le peloton de tête des élèves des pays industrialisés pour le nombre d'années passées à apprendre. De faibles droits de scolarité ont sûrement été pour quelque chose dans ce spectaculaire redressement.

Cette décision collective, comme une centaine d'autres dans des secteurs aussi divers que l'habitation et l'électricité, a pour effet de réduire le coût de la vie au Québec, mais également les revenus. Apparaît alors un écart de plus en plus intenable entre le prix du savoir ici - ce que coûte le diplôme - et le salaire qu'on peut en tirer en traversant la frontière.

On apprenait récemment que sur les 216 médecins généralistes diplômés par nos universités l'an dernier, donc essentiellement grâce à nos impôts, 71 sont immédiatement allés pratiquer à l'extérieur du Québec. Les salaires y sont plus élevés et les praticiens n'ont pas l'obligation de travailler en région. De plus, ils n'ont à rembourser qu'une fraction de l'endettement que leurs confrères new-yorkais ou ontariens ont accumulé pendant leurs études.

C'est tout bénéfice pour eux, mais pas pour la société québécoise. L'angélisme, c'est de financer grâce à notre générosité sociale-démocrate la formation de futurs hauts salariés outre-frontières. Pour certains, la solution va se soi: augmenter les droits de scolarité, comme chez nos voisins!

Il me semble qu'on pourrait trouver mieux. D'abord, il serait possible d'instaurer un contrat avec nos futurs diplômés. Au départ, on pourrait dire: Voici combien coûte réellement la formation dont vous allez profiter. Si vous payez ce prix - qui, grâce à la structure de coûts moindres au Québec, sera toujours inférieur à ce qu'on trouvera ailleurs sur le continent -, alors faites ce que vous voudrez avec votre diplôme, il vous appartient. Cependant, vous pouvez aussi signer le contrat citoyen: grâce à lui, vous profiterez des droits de scolarité réduits actuels, mais en échange, vous vous engagez à pratiquer au Québec pendant, disons, 12 des 20 premières années de votre vie professionnelle. (Il faut permettre, même favoriser, les allers-retours internationaux dans tous les champs de connaissance. Le mot clé est: "retours".)

Des contrats de ce type ont fait leurs preuves: en France pour les futurs enseignants, payés pour étudier en échange de 10 années de service là où l'État a besoin d'eux; aux États-Unis, où les G.I. et les membres de la Garde nationale sont payés pour étudier en échange de... l'acceptation de mettre leur vie en danger pour la patrie.

Ici, point besoin de gilets pare-balles. Mais ce serait la première fois qu'on étendrait le principe d'un contrat citoyen à tout un système d'enseignement supérieur. Les bénéfices seraient encore plus grands. Car si on y réfléchit un peu, on peut permettre des passerelles entre les deux régimes. Même si le diplômé a payé ses études au coût réel, il faut l'inciter à rester chez nous en lui disant que pour chaque année de pratique professionnelle au Québec - jusqu'à concurrence de 12 -, on soustraira de sa déclaration de revenus un douzième du total de ses frais de scolarité.

Imaginez l'incitation à l'enracinement que cela représenterait pour les étudiants étrangers venus se former au Québec. Pourquoi ne pas rester une année de plus pour profiter de ce crédit, puis une seconde, et une troisième? En un rien de temps, on s'aperçoit qu'on a fondé une famille, créé un réseau, pris pays.

Le continent se "néoconservatise". Cela nous oblige non à porter des lutteurs au pouvoir, mais à protéger nos pratiques égalitaires derrière un service d'ordre aux attentes plus musclées.

Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur est directeur exécutif du CERIUM. Il s'exprime ici à titre personnel.