Trous de mémoire

Les Québécois se souviennent mal, mais n’en pensent pas moins. Aide-mémoire des 20 dates qui ont fait le Québécois moyen d’aujourd’hui.

Jean-François Lisée
L'actualité, 15 décembre 2005


La décision d’enlever de nos plaques minéralogiques la mention «La belle province» pour lui substituer «Je me souviens» relevait davantage du souhait que du constat. Le Québec ne manque pas d’histoire. Mais il n’est pas certain qu’on tienne à se la remémorer. Loin d’être une «épopée des plus brillants exploits», c’est un bric-à-brac de rendez-vous manqués et d’audaces infructueuses, mais sur un fond d’amour individuel et collectif de la vie qui rend l’itinéraire sympathique.

On encaisse


1760: Sur les plaines d’Abraham, les troupes françaises protègent aussi bien leurs positions que lors de l’offensive allemande sur les Ardennes, en 1940. Il ne faut pas se croire personnellement visés.


1837: Les Britanniques refusent les revendications des Patriotes, majoritaires à l’Assemblée. Conflit armé, répression terrible: villages brûlés, pendaisons, déportations. L’échec s’inscrit dans le code génétique du Québec.


1867: Un festival de fraude électorale permet au Parti conservateur de l’emporter de justesse sur le Parti rouge, anti-confédérationniste. Personne ne célèbre le premier juillet, fête du Canada. À quand les commandites?


1970: Après que le FLQ eut enlevé un diplomate et un ministre, Robert Bourassa, soucieux d’entrer dans l’histoire, obtient d’Ottawa que le Québec devienne la seule nation occidentale depuis la guerre où on suspend les libertés. On procède à 3 000 perquisitions sans mandat, à 500 arrestations pour délit d’opinion. Maurice Duplessis n’avait arrêté que des syndicalistes, Bourassa emprisonne aussi des poètes: Gaston Miron, Gérald Godin.


1982: Une nouvelle Constitution est élaborée. Distrait, Pierre Trudeau oublie complètement de tenir un référendum pour la faire avaliser par le Québec.


1990: Avec l’accord du lac Meech, le Canada s’apprêtait à reconnaître le Québec comme «société distincte». Mais lorsque Québec veut maintenir sa législation linguistique, distincte, contre une décision de la Cour suprême, le Canada change d’avis.


2000: Stéphane Dion a une idée. Si le Québec répondait oui à la séparation, donnons aux députés de l’Ontario, de Terre-Neuve et de l’Alberta le pouvoir de refuser le verdict, quelle que soit la majorité. Il reçoit un doctorat honoris causa en Espagne, pays officiellement indivisible.

On innove


1692: Madeleine de Verchères, 14 ans, seule dans le fort de son père, fait croire aux Iroquois qu’une garnison de soldats est à ses côtés. Naissance du théâtre québécois.


1836: Louis-Joseph Papineau, tribun hors pair, propose que le Bas-Canada se gouverne lui-même, mais garde des liens économiques et politiques avec l’Empire britannique. Le concept de souveraineté-partenariat est né.


1900: Alphonse Desjardins croit qu’en associant suffisamment de pauvres, on peut créer une force. Sur son lit de mort, il murmure: «Pop-sac-à-vie-sau-sec-fi-co-pin.» Le mystère reste entier.


1932: Armand Bombardier est frappé par la quiétude qui règne en forêt. Il sent un marché et invente la motoneige. Ses descendants seront frappés par le silence qui règne sur nos lacs…


1962: Cette décision serait-elle envisageable aujourd’hui: nationaliser toute une richesse naturelle — l’électricité —, la vendre au prix le plus faible sans se soucier du marché? René Lévesque le fait, avec l’appui des Québécois. Lucide?


1965: Profitant d’un moment d’égarement du pouvoir fédéral, Jean Lesage et ses conseillers Bélanger, Parizeau et Morin inventent la Caisse de dépôt. Un succès fou, jusqu’à ce qu’un investissement dans une entreprise de bikinis déconcentre les gestionnaires (-9% de rendement en 2002).


1998: On croit perdue toute une génération de jeunes Québécois, «veggeant» sur les canapés, jouant à Super Mario. Ubisoft y voit une ressource. Montréal devient un centre mondial du jeu vidéo.

On s’encanaille


1665: La France envoie 900 «filles duRoy» en Nouvelle-France. Coïncidence? Sept ans plus tard, la colonie produit 8 000 paires de chaussures par an.


19e siècle: La Conquête ayant interrompu toute importation de littérature française, les Canayens n’ont rien à lire avant de dormir. Ils font 40% d’enfants de plus que les Ontariens, qui, lisant Charles Dickens, sont trop déprimés pour s’envoyer en l’air.


1955: Le joueur étoile du Canadien, Maurice Richard, est suspendu, ce qui conduit au saccage de la rue Sainte-Catherine. Pour commémorer l’événement, les vitrines de la Catherine seront rituellement fracassées chaque fois que le Canadien gagnera — ou perdra — la coupe Stanley.


1962: Introduction au Québec de la pilule anticonceptionnelle. Au même moment, les églises se vident. Ceux qui n’ont pas compris vont voir le film Valérie, en 1968. Forte chute de la natalité, sans rapport avec la réintroduction de la littérature française.


1967: Ayant vu Valérie en avant-première, Charles de Gaulle s’exclame: «Vive le Québec libre!» La phrase est diversement interprétée.


21e siècle: Incapables de percer le marché torontois, nos artistes se replient sur des cibles plus faciles. Ils occupent Las Vegas, dominent la chanson française, mettent Victor Hugo en musique. L’âge d’or du cinéma québécois (Les invasions barbares, La grande séduction, C.R.A.Z.Y.) n’est assombri que par la concurrence exercée auprès des spectateurs par les audiences de la commission Gomery.

Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur est directeur exécutif du CERIUM. Il s'exprime ici à titre personnel.