« Jean Lapierre : Entre convictions et calculs »

Jean-François Lisée
La Presse, 17 février 2004


Le personnage de Jean Lapierre ne laisse personne indifférent et le passage de ce fondateur du Bloc québécois au Parti libéral du Canada a raison de laisser songeur. Si l’itinéraire de M. Lapierre paraît tortueux – et il l’est – c’est qu’il a été ballotté par un ouragan politique qui a brouillé bien des plans de carrières au début des années 1990. Je m’étais attardé au cas Lapierre dans mes livres Le Tricheur et Le Naufrageur qui couvrent cette période trouble et un petit retour en arrière me paraît utile pour comprendre le personnage.

Admettons d’emblée que, comme je l’écrivais à l’époque, Jean Lapierre est le contraire d’un idéaliste. Député libéral sous Pierre Trudeau, élève d’André Ouellet, il ne prend ses distances de l’école trudeauiste qu’à la faveur du rejet de l’accord du Lac Meech par le Canada anglais en 1990. Comme plusieurs libéraux québécois plus nationalistes, il avait appuyé Paul Martin, favorable aux accords de Meech, plutôt que Jean Chrétien, défavorable, dans la course au leadership qui allait conduire au couronnement de Chrétien en juin 1990.

Sa décision de démissionner du caucus libéral fédéral à ce moment n’est pas anodine. Plusieurs de ses collègues pro-Martin, aspirants comme Lapierre à un poste ministériel, font le choix d’attendre sagement le retour de balancier, chacun espérant que Martin succède un jour à Chrétien. Leur heure viendra, effectivement, en 2004. Lapierre fait le choix inverse. En quittant le PLC, parti de gouvernement, pour le Bloc naissant, voué à l’opposition, il est alors convaincu de mettre une croix sur ses rêves ministériels fédéraux. (Je précise car une chronique récente de Mme Lysiane Gagnon a présenté ma version des faits de façon légèrement plus fantaisiste.) En faisant un long détour par le Bloc et par l’animation audio-visuelle, M. Lapierre pourra réussir – si le PLC est réélu – à reprendre le fil de cette carrière fédérale brisée, ce qui est politiquement assez exceptionnel.

M. Lapierre minimise aujourd’hui son passage au Bloc, l’assimilant à un « pas de côté » ou à un simple flirt. Il était au contraire le bras droit de Lucien Bouchard et un acteur essentiel du Bloc pendant ses deux premières années de vie. Bouchard avait le charisme, Lapierre le sens de l’organisation et la connaissance du terrain. L’adjoindre au novice politique qu’était alors Lucien Bouchard, c’était offrir René Angelil à Céline Dion. Le départ de Lapierre à l’été 1992 a d’ailleurs provoqué un réel passage à vide pour le jeune parti.

En co-fondant le Bloc, Jean Lapierre adhérait réellement à la cause souverainiste, mais il était d’un type de souverainiste dont la durée de vie fut assez courte : celle des souverainistes libéraux. Il prenait ses instructions directement de Robert Bourassa, qui l’a personnellement poussé à animer le Bloc, et de l’entourage immédiat de l’ex-premier ministre. C’était l’époque ou M. Bourassa refusait de répondre à la question : « Ëtes-vous fédéraliste ? » Cette bénédiction du chef du PLQ lui était essentielle. Lapierre se voyait comme la voix des libéraux québécois au sein du Bloc, faisant pièce aux éléments proches du Parti québécois. Lapierre était d’ailleurs foncièrement allergique au PQ, et vice-versa. On a de bonnes raisons de penser que Lapierre se voyait dans un futur conseil des ministres d’un Québec souverain dirigé par les libéraux québécois. (C’était le genre de calculs qui se faisaient à l’époque.) En 1992, il conclut comme bien d’autres que Bourassa, a-t-il dit, « nous a tous mené en bateau » et l’a conduit, lui, dans un cul-de-sac politique.

Certains autre ex-libéraux fédéraux, comme Gilles Rocheleau et Louis Duclos, font alors une transition complète vers la famille souverainiste, dès lors recomposée autour du couple PQ-Bloc. Jean Lapierre n’envisage jamais cette possibilité, car il estime que sa famille, et son avenir politique, sont toujours rouges. Il refuse cependant, contrairement à d’autres libéraux nationalistes, de cautionner l’accord constitutionnel de Charlottetown de 1992 qu’il assimile à « une opération sur les rotules ».

Dans la tourmente politique de l’époque, le passage de Lapierre au Bloc était donc à la fois un geste de conviction – son rejet de Chrétien et de son attitude face au Québec était total, son adhésion à une souveraineté conduite par Bourassa était réelle – et un calcul politique visant un atterrissage au PLQ.

Le retour de ce fondateur du Bloc à un Parti libéral fédéral qui continue à vanter les mérites du rapatriement unilatéral de la constitution et de la loi C-20 n’est certes pas un monument à la cohérence politique. Et il serait intéressant de savoir quelle case le futur député libéral fédéral d’Outremont a coché, dans le secret de l’isoloir, le 30 octobre 1995. Fondamentalement, nous sommes aujourd’hui en présence de quelqu’un qui veut être un joueur, un décideur politique au sens strict, et qui saisit la meilleure occasion qui se présente à lui. Notons cependant que dans la parade des ex-députés et ministres libéraux québécois nationalistes (et de députés conservateurs ayant voté contre C-20) qui ont accouru sous la bannière du PLC ces dernières années, Jean Lapierre a au moins attendu que Jean Chrétien quitte la scène.