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Le personnage de Jean Lapierre ne laisse personne indifférent
et le passage de ce fondateur du Bloc québécois au Parti
libéral du Canada a raison de laisser songeur. Si l’itinéraire
de M. Lapierre paraît tortueux – et il l’est –
c’est qu’il a été ballotté par un ouragan
politique qui a brouillé bien des plans de carrières au
début des années 1990. Je m’étais attardé
au cas Lapierre dans mes livres Le Tricheur et Le Naufrageur
qui couvrent cette période trouble et un petit retour en arrière
me paraît utile pour comprendre le personnage. M. Lapierre minimise aujourd’hui son passage au Bloc, l’assimilant
à un « pas de côté » ou à un simple
flirt. Il était au contraire le bras droit de Lucien Bouchard et
un acteur essentiel du Bloc pendant ses deux premières années
de vie. Bouchard avait le charisme, Lapierre le sens de l’organisation
et la connaissance du terrain. L’adjoindre au novice politique qu’était
alors Lucien Bouchard, c’était offrir René Angelil
à Céline Dion. Le départ de Lapierre à l’été
1992 a d’ailleurs provoqué un réel passage à
vide pour le jeune parti. En co-fondant le Bloc, Jean Lapierre adhérait réellement
à la cause souverainiste, mais il était d’un type
de souverainiste dont la durée de vie fut assez courte : celle
des souverainistes libéraux. Il prenait ses instructions directement
de Robert Bourassa, qui l’a personnellement poussé à
animer le Bloc, et de l’entourage immédiat de l’ex-premier
ministre. C’était l’époque ou M. Bourassa refusait
de répondre à la question : « Ëtes-vous fédéraliste
? » Cette bénédiction du chef du PLQ lui était
essentielle. Lapierre se voyait comme la voix des libéraux québécois
au sein du Bloc, faisant pièce aux éléments proches
du Parti québécois. Lapierre était d’ailleurs
foncièrement allergique au PQ, et vice-versa. On a de bonnes raisons
de penser que Lapierre se voyait dans un futur conseil des ministres d’un
Québec souverain dirigé par les libéraux québécois.
(C’était le genre de calculs qui se faisaient à l’époque.)
En 1992, il conclut comme bien d’autres que Bourassa, a-t-il dit,
« nous a tous mené en bateau » et l’a conduit,
lui, dans un cul-de-sac politique. Certains autre ex-libéraux fédéraux, comme Gilles
Rocheleau et Louis Duclos, font alors une transition complète vers
la famille souverainiste, dès lors recomposée autour du
couple PQ-Bloc. Jean Lapierre n’envisage jamais cette possibilité,
car il estime que sa famille, et son avenir politique, sont toujours rouges.
Il refuse cependant, contrairement à d’autres libéraux
nationalistes, de cautionner l’accord constitutionnel de Charlottetown
de 1992 qu’il assimile à « une opération sur
les rotules ». Dans la tourmente politique de l’époque, le passage de Lapierre
au Bloc était donc à la fois un geste de conviction –
son rejet de Chrétien et de son attitude face au Québec
était total, son adhésion à une souveraineté
conduite par Bourassa était réelle – et un calcul
politique visant un atterrissage au PLQ. Le retour de ce fondateur du Bloc à un Parti libéral fédéral
qui continue à vanter les mérites du rapatriement unilatéral
de la constitution et de la loi C-20 n’est certes pas un monument
à la cohérence politique. Et il serait intéressant
de savoir quelle case le futur député libéral fédéral
d’Outremont a coché, dans le secret de l’isoloir, le
30 octobre 1995. Fondamentalement, nous sommes aujourd’hui en présence
de quelqu’un qui veut être un joueur, un décideur politique
au sens strict, et qui saisit la meilleure occasion qui se présente
à lui. Notons cependant que dans la parade des ex-députés
et ministres libéraux québécois nationalistes (et
de députés conservateurs ayant voté contre C-20)
qui ont accouru sous la bannière du PLC ces dernières années,
Jean Lapierre a au moins attendu que Jean Chrétien quitte la scène. |