Vive la nouvelle commandite générale!
Chassez le naturel, il revient au galop. Le rapport Gomery n'est pas
encore déposé que les libéraux fédéraux
ont inventé la super-commandite.
Jean-François Lisée
L'actualité, 15 septembre 2005
Vous ne me ferez pas dire du mal de Michaëlle Jean. Le hasard a un
jour permis que je partage sa table. Non, nous n'avons pas comparé
nos votes de 1995. Oui, son conjoint était présent. Alors
peut-être ai-je pu camoufler le fait que je la trouvais plus captivante
et séduisante encore en personne qu'au petit écran. Car
déjà à l'écran, entre elle et moi, le courant
passait cinq sur cinq. Lorsqu'elle me regardait dans les yeux (car vous,
je ne sais pas, mais moi, elle me regardait dans les yeux) pour m'annoncer
la mort tragique du dernier président d'Ouzbékistan, je
sentais que la chose la peinait profondément. Elle allait avoir
de la difficulté à dormir, c'était sûr. Et
j'avais plus d'empathie pour elle que pour le président ouzbek.
(Avec mon ami Stéphan Bureau, le courant passait aussi, mais c'était
différent. Il annonçait également avec sérieux
le décès présidentiel, mais si on regardait fixement
sa paupière gauche, on pouvait y lire: "Je me retiens, mais
il y a un jeu de mots hilarant à faire à propos de la pendaison
du président d'Ouzbékistan; et comme moi, vous vous foutez
de ce qui se passe là-bas comme du temps qu'il fera demain à
Regina." On sentait qu'il allait bien dormir. Remarquez, il ne sera
jamais gouverneur général. Mais je m'égare.)
Donc, voilà Michaëlle gouverneure générale.
Comme 80% des Québécois, je suis vachement content pour
elle. Quoique je craigne un peu pour la suite. Lorsque son mandat sera
terminé, elle n'aura que 53 ou 54 ans. Même pas l'âge
de la préretraite. Que fait-on ensuite? Voyez la difficulté
qu'a Bill Clinton à occuper son temps. Et je ne vous parle pas
de Jean Chrétien. Tenez, j'ai de la peine d'avance pour Jean Charest.
Alors Michaëlle... Un retour au journal télévisé
est-il concevable? Imaginez la pub du réseau qui l'embauchera:
"Les seules nouvelles présentées par une ancienne gouverneure
générale." (Attention: vérifiez d'abord l'emploi
du temps d'Adrienne Clarkson.)
Les libéraux fédéraux sont fiers de leur coup. C'est
leur plus beau depuis la défection de Belinda Stronach. L'éditorialiste
en chef de La Presse trouve que c'est le premier pas vers la reconquête
canadienne des esprits québécois "souverainisés"
par le scandale des commandites.
Que le chef de l'État canadien - chef symbolique, mais n'empêche
- soit nommé de façon complètement arbitraire, par
le premier ministre réuni avec lui-même, sans consultation
ni sanction, est déjà un anachronisme qu'ailleurs on cacherait
avec honte. Mais puisque le poste existe, son titulaire reçoit
sans discontinuer à sa table les chefs d'État étrangers:
Chirac, Poutine et compagnie. Naguère, ils pouvaient au moins deviser
avec quelqu'un qui avait géré une province, un Parlement,
un ministère, une armée. Adrienne avait rompu avec cette
tradition. Toutefois, elle était considérée outre-Outaouais
comme une ambassadrice de la culture nationale canadienne et avait atteint
avant sa nomination une gravitas (traduction: notoriété
augmentée de crédibilité et de suffisance) telle
que des humoristes canadiens-anglais l'imitaient en lui prêtant
ces mots: "Je suis Adrienne Clarkson et vous ne l'êtes pas."
Michaëlle, pleine de belles qualités, ne répond à
aucun des critères pour être chef d'État. Elle fera
cependant une excellente porte-parole du Canada. Comme Alexandre Despatie
pour McDonald's ou Catherine Zeta-Jones pour Sprint. (On me souffle: Louis-José
Houde pour "Lo-be-lâ", mais je n'ose.)
Voilà: les libéraux fédéraux ont transformé
le poste de gouverneur général en commandite. Une bande-annonce
pour le Canada destinée aux Canadiens, en particulier aux Canadiens
français. Une commandite de 11 à 19 millions par an.
Mais vous avez vu? Les Québécois, qui sont majoritairement
favorables à l'abolition du poste de gouverneur général
(un indice à ne pas répéter hors Québec: la
proportion est voisine de l'intention de vote souverainiste), sont aussi
favorables à la nomination de Michaëlle.
Je pense qu'ils ont un coup d'avance sur les libéraux fédéraux.
Ils savent que c'est une commandite. Ils souhaitent son abolition. Mais
puisqu'elle existe, ils sont contents que ce soit Michaëlle qui en
profite. Moi aussi. J'attends mon invitation à Rideau Hall. Et
si le conjoint de notre cheffe d'État est sorti ce soir-là,
j'irai quand même.
Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur
est directeur exécutif du CERIUM.
Il s'exprime ici à titre personnel.