|
Le juge avait tenu de longues audiences. Les faits allégués
étaient scandaleux. Il s'agissait d'excès commis par Ottawa
dans sa lutte contre les séparatistes. Le premier ministre libéral
allait-il être blâmé?
C'était en 1981. L'Albertain David MacDonald enquêtait sur
la GRC. À force de noyautage et de faux communiqués, la
GRC avait tenu en vie, au début des années 70, le Front
de libération du Québec, un utile épouvantail. Elle
avait volé la liste de membres d'un parti légal, le PQ,
recruté des espions au sein du PQ et du PLQ. Le juge avait identifié
une " direction politique ". " Il ne serait pas déraisonnable
de conclure, écrivait-il, que M. Trudeau et M. Turner (ministre
de la Justice) ont tacitement consenti à la continuation de ces
activités illégales. " Ces lignes n'ont pas franchi l'étape de l'impression. Nous les
connaissons grâce au travail de l'auteur Pierre Godin. Dans son
rapport censuré, le juge révélait qu'on lui avait
" rappelé avec insistance que notre mandat ne nous autorisait
pas à faire enquête sur la conduite de personnes n'appartenant
pas à la GRC ", comme Trudeau. John Gomery a pu écrire que la responsabilité des commandites
remontait jusqu'au sommet. Et il a mis en cause le Parti libéral
du Canada, dont les cadres impliqués " se sont déshonorés
et ont déshonoré le parti ". D'autant qu'en 1996, le
Conseil des ministres (Paul Martin inclus) approuva une stratégie
visant " un renforcement substantiel de l'organisation du Parti libéral
au Québec ". Déshonoré, certes. Mais le PLC ne l'était-il pas
déjà? Et si oui, quand est-ce arrivé? On a l'embarras
du choix. Est-ce en octobre 1970, où contre l'avis de la GRC qui
considérait cette action inutile, Trudeau a approuvé l'arrestation
de 500 citoyens, dont quelques poètes, pour délit d'opinion?
L'incarcération pour des motifs politiques n'est-elle pas plus
grave qu'un détournement de fonds? Où est-ce en 1981, lorsque Trudeau a tendu un " piège
", selon le mot qu'il emploie dans ses mémoires, à
René Lévesque en suggérant qu'un référendum
soit tenu sur la nouvelle constitution? Acquiesçant, le démocrate
Lévesque fut isolé (les autres premiers ministres étant
allergiques à l'idée de consulter une population sur un
sujet aussi anodin) et le Québec s'en trouva dépouillé.
Le stratagème n'est-il pas plus condamnable que le paiement de
photocopies de rapports frivoles? Caractère distinct Est-ce encore entre 1989 et 1992, lorsque Trudeau et Jean Chrétien
ont convaincu les Canadiens de ne pas reconnaître le caractère
distinct du Québec, affirmant comme l'écrivait Trudeau que
les Québécois sont " un dégueulasse peuple de
maîtres chanteurs "? N'est-ce pas plus consternant que le copinage? L'année la plus faste pour le déshonneur fut 1995. Lorsque
informés que les dépenses de la manifestation de l'amour
contrevenaient à la loi du Québec, les libéraux fédéraux
ont promis de... récidiver. Ce mépris des lois d'un peuple
dans une opération visant à lui témoigner respect
et affection n'est-il pas plus méprisable que de tapisser le Québec
de feuilles d'érables? Confrontée aux révélations montrant que l'émission
de certificats de citoyenneté avait augmenté de 440 % dans
le mois précédent le référendum au mépris
des règles normales, quel remords fut exprimé par la ministre
Lucienne Robillard? Aucun. (Le FBI offre 5 millions pour trouver un présumé
terroriste devenu citoyen en octobre 1995.) Utiliser la citoyenneté
à des fins politiques n'est-il pas pire que de produire des balles
de golf signées Chrétien? Que dire du discours préréférendaire de Chrétien,
lorsqu'il a affirmé qu'un OUI mènerait à la création
" irréversible " du pays du Québec, alors qu'il
avait résolu d'affirmer le contraire si le OUI l'emportait. Ce
mensonge de dimension historique n'est-il pas plus odieux que les pots-de-vin
de Jacques Corriveau? Ou n'était-ce pas en 2000, lorsque Chrétien et Stéphane
Dion ont donné aux élus du reste du Canada un veto sur le
droit du Québec à décider de son destin? Non, les
exactions révélées par Gomery ne font pas le poids.
Le déshonneur était enraciné au Parti libéral
du Canada bien avant que Chuck Guité en devienne la dernière
incarnation. Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur
est directeur exécutif du CERIUM.
Il s'exprime ici à titre personnel.
|