L'image d'un Québec décomplexé

Réflexion sur l'élection d'André Boisclair

Jean-François Lisée
La Presse et Le Soleil, jeudi 17 novembre 2005


Avant de dire quoi que ce soit sur André Boisclair, il faut dire ce qu'il n'est pas. Il n'est pas René Lévesque. Lévesque était courbé, hésitant, habillé à la va-vite. Boisclair se tient droit, ses phrases ont un début, un milieu et une fin. Son budget vestimentaire est à l'évidence considérable.

Il n'est pas Jacques Parizeau, qui portait la colère de la génération ayant arraché chaque mètre de pouvoir francophone à l'establishment anglophone. Boisclair livre un discours positif, nullement revanchard, débarrassé (trop ?) du poids du passé.

Il n'est pas Lucien Bouchard. On sentait Bouchard janséniste, socialement conservateur, issu d'un Québec désargenté, accablé par les malheurs de son peuple, anciens, actuels et - les huissiers sont à la porte ! - à venir. Boisclair sort tout droit du Québec nouveau, sûr de lui, du Québec qui réussit et qui profite - parfois à l'excès - des plaisirs de la vie.

Les Québécois de 2005 ont, comme moi, estime et affection pour ces leaders, qui ont de nombreuses qualité auxquelles André Boisclair ne peut prétendre. Cependant les membres électeurs du PQ et les citoyens, en réponse aux sondeurs, disent qu'ils veulent quelqu'un d'autre. Jeune et nouveau, certes. Différent, surtout. Quelqu'un qui incarne le présent et le chemin à parcourir plutôt que le chemin parcouru.

Ils avaient donné ce signal dès 2002, flirtant avec Mario Dumont avant d'en être désenchantés. Ils l'ont donné encore en 2003 alors que, satisfaits des politiques du gouvernement de Bernard Landry, ils voulaient changer les têtes. Ils se sont retrouvés avec un Jean Charest de méchante humeur, malheureux dans sa peau, voulant être ailleurs. (André Boisclair gagne beaucoup de n'être pas Jean Charest.)

Je ne parle pas de programme mais de personnalité. Boisclair n'est pas bien défini, au plan des idées. Défenseur d'un programme social-démocrate, il envoie des signaux de centre et de centre droite. À quoi tient-il vraiment ? Trop tôt pour le dire. Le sait-il lui-même vraiment ? De ce flou se dégage, comme chez le Tony Blair pré-Irak, une approche non-idéologique, pragmatique, à juger sur pièces. Voilà pourquoi des gens aux approches diverses investissent Boisclair de leurs espoirs. Cela durera jusqu'à ce qu'il doive trancher.

Mais, j'y tiens, le choix de ce chef est stylistique. Comme le Canada choisissait en 1968 un Pierre Trudeau non représentatif de la société telle qu'elle était, mais de la société telle qu'elle voulait être, le Québec de 2005 veut se renvoyer l'image d'André Boisclair. Celle d'un Québec décomplexé, déchargé d'une partie de ses épuisants démons. Un Québec sérieux et appliqué, mais moins grave, plus léger. Il y a, chez Boisclair et dans le choix de Boisclair, un goût, une soif, une illusion peut-être, de liberté.

Cela va-t-il tenir ? Cela dépend de lui. De l'homme derrière l'image. De son habileté et de son intelligence. Il était épatant d'entendre le ministre Jacques Dupuis comparer la popularité de M. Boisclair à celle dont jouissait Jean Charest lors de son arrivée au PLQ en 1998. Il paraissait invincible. Six mois plus tard, on ne donnait pas cher de sa peau. M. Boisclair ne deviendra-t-il pas rapidement aussi impopulaire que mon chef, demandait-t-il en des mots à peine moins crus ?

Peut-être. Mais contrairement au Charest échouant à son test d'entrée en politique québécoise en 1998, le Boisclair de 2005 a traversé avec succès sa première épreuve. La course a donné à ses supporters trois raisons de se détourner de lui. Les aveux sur la cocaïne mettaient en doute la qualité de son jugement. Puis la controverse, entretenue par ses adversaires, illustrait le risque permanent que fait courir à Boisclair cet écart et les rumeurs qu'il charrie. Les membres du PQ et l'opinion ont jugé et maintenu leur appui.

Finalement, est apparu un véritable choix de remplacement. Pauline Marois a su s'imposer comme une candidate vigoureuse, bénéficiant d'appuis grandissants et d'une assurance décuplée. En fin de campagne, elle était devenue redoutable. Les membres et l'opinion ont quand même choisi Boisclair. Sa victoire n'en est que plus convaincante. Cela témoigne surtout de la force du lien que l'électorat et les membres du PQ ont décidé de tisser avec lui.

 

Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur est directeur exécutif du CERIUM. Il s'exprime ici à titre personnel.