Le beigne ou le vélo?

Les Québécois ne veulent pas que l'État mette son nez dans leur assiette. Mais l'obésité les guette. Quelques trucs et astuces pour la tenir en échec.


Jean-François Lisée
L'actualité, 15 octobre 2003


Les jeunes libéraux du Québec ont eu une idée. Pour endiguer la montée de l'obésité, ils ont voulu limiter les aliments offerts dans les cafétérias des écoles à ceux du Guide alimentaire canadien. Dehors, la poutine! La proposition a été ridiculisée et rejetée. Étonnant que le parti de la liberté individuelle ait songé à ce que l'État mette son nez dans nos assiettes. L'idée est cependant à l'essai aux États-Unis, où l'incidence de l'obésité juvénile a triplé en 20 ans. Une école du Rhode Island a récemment banni les frites de son menu. Résultat: après une semaine de boycottage de la cafétéria par les étudiants, les frites sont revenues. On prévoit donc des remous semblables à New York, où, depuis la rentrée, les distributeurs automatiques n'offrent ni boissons gazeuses, ni bonbons, ni beignes. Raviolis et macaronis pourraient aussi disparaître des plateaux.

Montréal a beau être, avec Vancouver et Toronto, une des trois métropoles nord-américaines où le taux d'obésité est le plus bas (plus bas qu'en Europe de l'Ouest, la France comprise), nous savons que la marée grasse monte. L'annonce culinaire du mois: l'ouverture prochaine de 225 restaurants de la chaîne Dunkin' Donuts et l'expansion au Québec de son concurrent Krispy Kreme. Craignait-on une pénurie de beignes? (Avis aux jeunes libéraux: on ne peut interdire les beignes. Les policiers accepteraient-ils seulement de sévir?)

On sait qu'en matière de lutte contre l'obésité l'inertie n'est pas la solution; c'est le coeur du problème. En ces temps de restrictions budgétaires et de souci pour la liberté de choix, je propose donc deux solutions bon marché et à faible teneur en gras.

Comment blâmer un ado de penser que la pizza et le burger sont les piliers d'une saine alimentation si l'école le lui enseigne tous les midis? Jouons plutôt sur une corde sensible: le désir d'économiser. On sait que le prix des cigarettes a une incidence sur le tabagisme. De même, l'Université du Minnesota a montré qu'en réduisant de 25% le prix des produits sains, leur vente grimpe de 40%. Réduisez-le de moitié, les ventes doublent. C'est vrai à la cafétéria de l'école et à celle de l'usine. Surprise: l'augmentation des ventes amortit la perte de revenus. Et en haussant le prix des produits riches en gras, on peut faire des profits. Celui qui veut sa poutine la paiera plus cher. Mais le comportement général sera modifié.

Manger mieux, c'est bien. Garder la forme, encore mieux. Étonnamment, dans un coin aussi enneigé que le Québec, on pratique le vélo presque deux fois plus qu'aux États-Unis. Les trois quarts des Québécois et la quasi-totalité des jeunes ont une bicyclette. Chaque fois qu'on leur ouvre la voie, ils la prennent d'assaut. Il suffit de longer le canal de Lachine ou de sillonner les pistes cyclables de Sherbrooke (une des villes où la population est la plus mince sur le continent) pour s'en convaincre. Un demi-million de Québécois font déjà leurs courses ou vont au travail à vélo. Un nombre qui pourrait doubler ou tripler pour peu qu'on rende les villes plus respectueuses des cyclistes.

On peut aménager le réseau urbain sans entreprendre de grands travaux. Sur les artères principales, l'auto est reine. Mais désignons un certain nombre de voies secondaires "priorité vélo". Les voitures y auront encoreaccès, les résidants y gareront toujours leurs véhicules, mais ils sauront en s'y engageant que, trois saisons sur quatre, les vélos y seront prioritaires. Qu'on choisisse ces rues - une sur six ou sur huit - en privilégiant celles qui donnent accès aux écoles, au métro ou à la station du train de banlieue, où on pourra laisser sa bécane. À bon nombre d'intersections, les voitures devraient céder le passage aux pédaleurs, notamment lorsqu'ils montent une côte.

Ces changements n'exigeraient aucune infrastructurenouvelle: seulement un plan, des pancartes, des dessins au pochoir sur l'asphalte. Bien sûr, les rues "priorité vélo" devraient être zonées de façon à ce que l'implantation des futurs Dunkin' Donuts et Krispy Kreme y soit interdite...

Pour en savoir plus: Sur les cafétérias: l'étude du Minnesota (7$ US)
Sur l'état du vélo au Québec

Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur est directeur exécutif du CERIUM et de PolitiquesSociales.net. Il s'exprime ici à titre personnel.