La fin de l'angélisme

Les révélations à la commission Gomery doivent provoquer un resserrement de tous nos contrôles démocratiques

Jean-François Lisée
La Presse, vendredi 15 avril 2005


L'onde de choc des révélations de la commission Gomery va résonner dans le paysage politique pendant plusieurs années. Comme l'a écrit dans les pages de La Presse l'indispensable Pierre Foglia, le véritable scandale est qu'Ottawa ait littéralement mis en marché l'identité canadienne. Qu'on y songe: la société québécoise venait d'exprimer avec force, le jour du référendum, une profonde volonté de changement. Ottawa a répondu par la saturation publicitaire. Quels qu'aient été ses succès, ils sont maintenant anéantis. Les Québécois ne pourront plus voir un panneau " Canada " à leur patinoire municipale sans penser gabegie, détournement de fonds, copinage.

Plus grave est le dommage infligé à la confiance déjà chancelante des citoyens envers les partis. Or, comme le signalait René Lévesque: " Les partis politiques sont les organismes les plus importants de notre société, parce qu'éventuellement ce sont à eux qu'on confie la charge du gouvernement, c'est-à-dire de notre instrument collectif. "

M. Lévesque avait fait du Québec un des champions de l'intégrité du financement des partis politiques, auxquels il avait donné une nouvelle crédibilité. Il faut maintenant réparer le tort récemment causé et resserrer les mécanismes de financement, certes, mais peut-être plus encore les mécanismes de contrôle. Car s'il est vrai que la pratique avouée de Groupaction de susciter, puis de reverser illégalement les contributions politiques de ses employés aux partis, est courante en ces milieux, il faut demander pourquoi le Directeur général des élections (DGE) ne l'a pas débusquée plus tôt. S'il manque les budgets pour faire un travail de surveillance, qu'on les lui donne. S'il manque des outils réglementaires (en obligeant par exemple le contributeur à indiquer le nom de son employeur, pour qu'on repère 10 ou 15 contributions simultanées) qu'on fasse la modification.

Après le référendum de 1995, et compte tenu d'accusations portées contre des scrutateurs du Oui dans le comptage des voix, le premier ministre Parizeau avait immédiatement fait voter une modification des bulletins pour que jamais plus on ne puisse tergiverser sur la longueur des " X " (on noircit désormais un petit rond). Il avait aussi approuvé la désignation du juge Allan B. Gold pour enquêter sur les allégations. Ce dernier avait absout le camp du Oui. Les leaders du Non, M. Chrétien en tête, avaient au contraire promis de reprendre les mêmes pratiques fédérales en cas de nouveau référendum: financement obscur de groupes comme Option Canada, opération de délivrance accélérée de citoyenneté, fort recrutement d'électeurs hors-Québec, etc.

Intégrité du vote

Maintenant que les pratiques libérales fédérales sont mieux connues, la démocratie québécoise doit quitter le terrain de l'angélisme pour prévenir et sanctionner les fraudes et défendre plus vigoureusement l'intégrité du vote, lors des scrutins et pour le (de plus en plus) prochain référendum:

Le DGE: La fraude électorale est un crime, comme le trafic de drogue. La capacité d'enquête du DGE doit être sérieusement accrue. Non content d'agir sur plaintes, il doit assumer un rôle de surveillance, d'audit, d'inspection. On ne sait toujours pas d'où venait le financement (et les ordres) pour l'achat, à 10$ pièce, de votes libéraux dans la circonscription d'Anjou en 1998.

L'argent fédéral: La loi québécoise ne peut interdire au gouvernement fédéral de dépenser pendant une campagne. Elle peut cependant imposer un moratoire à toute publicité gouvernementale quelle qu'elle soit (sauf du DGE et pour des urgences de santé publique). Autrement dit: un futur Chuck Guité pourra bien tenter de réserver tous les panneaux réclames au Québec, mais la loi interdira aux détenteurs des panneaux de les lui louer. Ottawa pourra contester cette disposition en Cour? Qu'il le fasse. La Cour suprême a reconnu dans l'affaire Libman en 1997 " la nécessité d'empêcher une distribution inégale des ressources financières " pendant un référendum.

Les électeurs hors-Québec: Leur nombre a bondi en un an de 2800 à l'élection de 1994 à 14 800 au référendum de 1995. La loi permet à ceux qui ont quitté le Québec depuis deux longues années de participer aux décisions. Au Nouveau-Brunswick et en Colombie-Britannique, seuls les résidents votent. Faisons comme eux.

L'identification de l'électeur: Depuis 1999, l'électeur doit montrer sa carte d'identité. Des journalistes qui ont testé le mécanisme ont pu voter plusieurs fois, tant le contrôle est négligent. Au-delà d'une formation plus stricte des scrutateurs, on ne voit pas pourquoi l'utilisation de l'encre indélébile sur le doigt de chaque électeur ne pourrait pas s'appliquer chez nous pour les référendums. Signe tangible que le citoyen a participé à la décision, l'encre devient symbole. Et si quelqu'un se présente avec un pansement au bout d'un doigt fraîchement coupé, qu'on le renvoie gentiment chez lui en lui souhaitant d'avoir reçu nettement plus que 10 $ pour sa peine.

Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur est directeur exécutif du CERIUM. Il s'exprime ici à titre personnel.