Si près du but

Le discours de la défaite du Oui de 1995 que M. Parizeau n'a pas prononcé

La Presse, jeudi 1 avril 2004



Nous vous présentons ici le texte du discours de la défaite du camp du OUI écrit par Jean-François Lisée, mais qui n'a jamais été lu par le premier ministre Parizeau. En lieu et place, M. Parizeau a prononcé un autre discours, celui où il évoquait «l'argent et le vote ethnique» comme causes de la défaite du camp du OUI. Ce texte est tiré du troisième tome de la biographie de Jacques Parizeau, Le Régent, écrit par Pierre Duchesne, qui vient d'être publié chez Québec Amérique.

«Un extraordinaire événement s'est déroulé aujourd'hui.

Un peuple s'est levé debout. Un peuple a voulu prendre en main sa destinée. Un peuple a touché son avenir, et il lui a manqué un tout petit souffle, un tout petit élan, pour y arriver.

Vous savez, les Québécois n'ont jamais rien fait comme les autres. Et le monde entier nous regarde ce soir, et le monde entier partage notre tristesse. Si proche, et pourtant si loin.

Mes amis, René Lévesque serait fier de nous ce soir. Il serait fier de vous.

Vous avez créé la plus vaste coalition que le Québec ait connue.

Vous avez fait faire à la souveraineté du Québec un énorme pas en avant. UN ÉNORME PAS EN AVANT.

Aujourd'hui, mes amis, la victoire nous échappe, mais tous les espoirs sont permis. Aujourd'hui, mes amis, le peuple du Québec a donné avis : jamais il n'acceptera autre chose que d'être considéré comme un peuple. Jamais il n'acceptera d'être une province égale et normalisée.

La souveraineté du Québec n'est pas tout à fait née aujourd'hui. Mais le statu quo canadien est définitivement mort.

Je n'ai pas reçu aujourd'hui le mandat de modifier le statut du Québec. Mais je n'ai pas reçu aujourd'hui le mandat de me contenter du statut du Québec.

Si près du but, grâce à vous.

A vous les militants du Parti québécois, le navire amiral de la coalition du changement. Sans vous, rien n'aurait été possible. Mme Monique Simard, merci. Merci à vous et à toute votre équipe.

À vous les militants du Bloc québécois et de l'Action démocratique, à vous les partenaires qui avez donné du coffre et de la diversité à cette coalition.

À vous les dizaines de milliers de Québécois qui avez participé avec votre coeur et votre tête à la plus grande campagne de conviction que nous ayons connue.

A vous les membres du caucus québécois, et les membres du Conseil des ministres.

Je devrais les nommer tous, je n'en nommerai que quelques-uns. Camille Laurin, qui était à nos côtés quand personne n'y croyait. Pauline Marois et Guy Chevrette, qui ont donné leur sensibilité et leur fougue à cette campagne.

Et Bernard Landry, qui a fait une campagne exemplaire. Merci.

Merci aussi aux deux autres chefs du camp du changement: M. Lucien Bouchard et M. Mario Dumont, qui ont formé avec nous une équipe sans pareille.

Ce soir, mes amis, plusieurs seront tristes, à bon droit.

Mais si nous n'avons pas emporté la victoire, nous ne pouvons pas parler d'échec.

Nous pouvons parler d'une équipe, l'avant-dernière, sur le chemin de notre indépendance.

M. Lévesque nous avait dit : à la prochaine. Il a fallu attendre quinze ans.

Aujourd'hui, je sais que le temps ne sera pas aussi long. Ce soir, je sais qu'aucun peuple ne mérite davantage un pays que les Québécois.

C'est pourquoi ce soir, je sais que notre avenir est à portée de la main.

Je vous invite à inventer, dès demain, la nouvelle route qui nous mènera à notre pays.

Merci. »