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Par Jean-François Lisée
Suivez ce paradoxe : le gouvernement libéral fédéraliste
québécois, dirigé par le grand ténor du camp
du Non de 1995, Jean Charest, bat des records d’impopularité;
à Ottawa, Paul Martin, dont le charme pro-québécois
devait faire s’effondrer la menace séparatiste a plutôt
réussi à donner au Bloc Québécois un résultat
éclatant; le scandale des commandites, qui jouera les prolongations
cet automne avec la Commission Gomery, a suscité une telle colère
chez les Québécois que le taux d’appui à la
souveraineté a touché deux fois, ce printemps, la barre
des 50%, une première en huit ans. Fondamentalement, la question
de la place du Québec au sein du Canada est toujours irrésolue
et le programme d’action du gouvernement fédéral consiste
à intervenir dans les plates-bandes québécoises,
donc à réduire, plutôt qu’à élargir,
la zone d’autonomie du Québec.
Jamais, depuis l’échec de l’accord du lac Meech en
1990, les fédéralistes n’ont fait preuve d’une
telle faiblesse. Jamais, depuis, le terrain n’a été
plus favorable à ce que les souverainistes élargissent leur
assise, s’engagent dans une période d’animation, de
recrutement, de renouvellement de leur base. Or que font-ils ? Ils discutent de stratégie. Je serai le dernier
à prétendre que le sujet n’est pas digne d’intérêt.
Mais le choix du moment, et des priorités, me désole. Pour faire du Québec un pays indépendant, il faut franchir
trois obstacles. Il faut d’abord que les souverainistes soient au
pouvoir. Il faut ensuite que les Québécois approuvent majoritairement,
d’une façon ou d’une autre, l’idée de
souveraineté. Il faut finalement que les attributs de la souveraineté
qui sont actuellement sous contrôle fédéral (pouvoirs,
actifs, personnel) soient transférés au Québec, ce
qui suppose qu’à un moment X, le gouvernement et le parlement
canadien acceptent ce transfert. J’ai le regret de penser que la
proposition du directeur de L’action nationale, Robert Laplante,
appuyée et modifiée par M. Jacques Parizeau, rend ces obstacles
plus difficiles à franchir et nous éloigne donc de la souveraineté,
plutôt que de nous en rapprocher. Prenons-les un à un. Des souverainistes au pouvoir. Beaucoup de militants
semblent croire que puisque l’appui à la souveraineté
oscille entre 45 et 50%, un Parti Québécois plus résolument
engagé dans la réalisation de la souveraineté mobiliserait
ces suffrages. Or la moitié de ces souverainistes de cœur
rejettent toute proposition de tenue prochaine d’un référendum.
Pourquoi ? Ils ont une crainte légitime de l’échec.
Ils pensent que la tenue d’un nouveau débat déchirant
sur notre avenir ne se soldera pas par un résultat majoritaire
ou que, si c’est le cas, Ottawa empêchera la réalisation
de la souveraineté. Ils veulent éviter cet échec.
Dans l’état actuel des choses, un PQ qui se présenterait
aux urnes en promettant de déclencher automatiquement le processus
indépendantiste repousserait dans le camp de ses adversaires à
la fois les votes fédéralistes et une partie des votes souverainistes. On l’a vu à l’élection de 2003, la tradition
du maintien des partis au pouvoir pendant deux mandats est remarquablement
solide. La capacité du gouvernement Charest de multiplier les mécontents
est cependant telle que le PQ a une chance réelle, dans trois ans,
de reprendre le pouvoir, s’il table sur toutes ses forces, c’est-à-dire
sur ses visions sociales et économiques et sur son projet souverainiste.
Polariser l’élection sur le seul enjeu souverainiste, c’est
donner un second mandat à Jean Charest. Ce qui serait fâcheux,
car le PLQ prévoit ensuite modifier le régime électoral
de façon à rendre plus difficile l’élection
du PQ, donc la souveraineté. Il est également possible que
le Canada soit bientôt gouverné par le parti conservateur,
dont les politiques hostiles au bilinguisme et aux valeurs québécoises
pourraient donner à la souveraineté une poussée décisive.
Dans l’opposition, les souverainistes ne pourront que regarder passer
ce train. Une majorité de suffrages. Admettons que les
souverainistes soient élus tout de même et qu’ils organisent
une consultation sur une constitution (provisoire selon M. Parizeau, complète
selon M. Laplante). Sur le fond, il sera plus difficile de réunir
50% des voix sur un projet de constitution que sur l’idée
de souveraineté, car chacun pourra s’opposer à telle
ou telle modalité de la constitution, alors que la souveraineté
est un principe ouvert, qu’on appuie ou qu’on rejette. De
plus, un certain nombre de Québécois habitués depuis
30 ans à la démarche référendaire sur la souveraineté
– et informés de démarches similaires courantes ailleurs
dans le monde – voteront Non pour protester contre le mécanisme
lui-même. Ils seront irrités qu’on veuille leur vendre
les modalités avant qu’ils n’aient accepté le
principe, comme ils rabroueraient un vendeur d’automobile voulant
les convaincre d’installer l’air climatisé dans une
voiture qu’ils n’ont pas encore décidé d’acquérir. Pour le reste, qui peut douter que le camp du Non, et le gouvernement
fédéral, agiront exactement envers ce référendum
comme ils l’ont fait 1995 ? Argent, commandites, usines à
citoyenneté, etc. Si aucune des brèches référendaires
n’est colmatée, Ottawa s’y engouffrera avec la même
ardeur, sinon plus, que la dernière fois. Si les brèches
peuvent être colmatées (j’ai avancé plusieurs
propositions en ce sens),
alors elles peuvent s’appliquer aussi bien au référendum
classique qu’à celui sur la constitution. Le transfert des pouvoirs. La proposition Parizeau-Laplante
présente ses plus graves faiblesses sur ce troisième point.
En quoi cette stratégie conduit-elle le gouvernement canadien à
accepter le verdict québécois et à envoyer à
Québec les clés du port de Montréal, les fonctionnaires
gérant l’assurance-chômage, le bail de la base militaire
de Valcartier ? M. Parizeau cite à cet effet M. Laplante qui dit
qu’en cas de victoire du Oui, « le Québec devient indépendant
ipso facto ». Je m’excuse d’insister mais, ipso facto,
qui nous donnera le code d’accès au centre fiscal fédéral
de Shawinigan ? Les partisans de cette thèse affirment qu’en agissant ainsi,
on « neutralisera les arguties du Clarity Bill », la loi C-20
qui empile les obstacles sur la route de la souveraineté. Le contraire
est vrai! On garantirait ainsi l’unité du Canada tout entier,
et de la communauté internationale, derrière l’odieuse
loi C-20. Le Parlement fédéral n’aurait aucun mal
à statuer que la question posée sur la constitution ne peut
entraîner la fragmentation du Canada et à préparer
l’opinion, interne et externe, à son refus de négocier
ou de transférer quoi que ce soit après un Oui. Stéphane
Dion n’aurait pu rêver mieux pour légitimer sa loi. Si la souveraineté a une chance de s’imposer au gouvernement
canadien, c’est lorsqu’une majorité québécoise,
dans une démarche exemplaire et avec une question sans ambiguïté,
proche des référendums organisés par l’ONU
ces dernières années, rendra intenable, aux yeux de l’opinion
québécoise, internationale et d’une partie de l’opinion
canadienne, un refus canadien de s’y plier, loi C-20 ou non. On
sait maintenant qu’en 1995, le refus de Jean Chrétien d’accepter
le verdict se serait heurté aux volontés du principal parti
d’opposition fédéral, le Reform, de plusieurs membres
importants de son propre conseil des ministres, de la France et de plusieurs
pays de la francophonie et, plus important que tout ce qui précède,
d’un grand nombre de partisans du Non au Québec, qui auraient
ainsi élargi la majorité démocratique obtenue le
soir du référendum. Depuis, comme le souligne pertinemment M. Parizeau dans son texte, la
Cour suprême du Canada a donné un gain majeur à la
cause indépendantiste : l’obligation de négocier imposée
au Canada en cas de victoire du Oui. La stratégie qu’il appuie
aujourd’hui dilapide pourtant ce gain en libérant nos voisins
de cette obligation et en solidifiant le front du refus, interne et externe. Que se passerait-il donc, ipso facto, après ce drôle de
Oui ? Une déclaration unilatérale d’indépendance
? La prise des bureaux de poste par la SQ ? Si c’est le cas, que
les partisans de cette thèse le disent, et alors l’appui
à la souveraineté chutera à moins de 20%. Après
1995, les stratèges fédéraux ont tout fait pour emprisonner
les souverainistes dans le piège de la déclaration unilatérale,
pour les rendre vulnérables aux spectres du « trou noir »
et du « chaos » post-référendaires, pour les
discréditer dans l’opinion. Jusqu’à récemment,
ils avaient échoué. L’impatience. Comme des milliers d’autres
indépendantistes, j’en ai assez d’attendre la souveraineté.
Je veux qu’elle arrive le plus tôt possible. Je pense aussi
que le Parti Québécois ne doit pas hésiter, s’il
est réélu, à préparer activement les choses,
encore mieux que nous ne l’avions fait après l’élection
de 1994. Suis-je le seul à penser que le plan de match présenté
par Pauline Marois et le budget de l’an 1 préparé
par François Legault sont plus complémentaires que contradictoires
? Et après tout ce qu’on a appris des dépenses fédérales
et du fait que les fonds publics québécois financent, par
le jeu des déductions fiscales, les dons au Conseil pour l’unité
canadienne, j’espère aujourd’hui, comme lorsque j’étais
conseiller, voir tomber les hésitations à engager des fonds
publics derrière l’objectif premier d’un PQ réélu.
Je suis opposé à l’automatisme, mais également
à l’attentisme, deux postures qui nous affaiblissent. Finalement je suis très frappé par l’impact qu’ont
nos débats sur l’opinion. Dans l’histoire du fédéralisme
au Québec, depuis les constitutions de 1867 et de 1982 adoptées
sans référendum et contre notre consentement, à la
crise d’octobre, aux vols de documents par la GRC, au mépris
total du camp du Non fédéral pour l’équité
démocratique en 1995 et à l’adoption de la loi C-20,
plus autocratique que celle que l’Union soviétique avait
adoptée pour éviter l’indépendance de ses républiques,
jusqu’au scandale des commandites, Ottawa cumule les affronts à
la démocratie. C’est donc un tour de force que nous réussissions,
avec des propositions qui court-circuitent les démarches référendaires
reconnues, à retourner sur nous-mêmes l’accusation
d’irrespect de la démocratie. |