Les sept mythes de l’économie québécoise
Le débat Lisée-Picher

Par Jean-François Lisée

Vigile 23 décembre 2001


Point par point, les arguments avancés par Jean-François Lisée, chercheur invité en Science politique à l’Université de Montréal et au groupe CRITÈRES, dans son article du 6 décembre 2001, les commentaires du chroniqueur économique de La Presse Claude Picher des 13 et 15 décembre, suivis de la réplique de M. Lisée.

Mythe #1 : L’économie ontarienne progresse plus rapidement.

Lisée, argument d’origine : Faux. Pour un certain nombre de leaders d’opinion, la cause est entendue : le modèle économique ontarien est un bolide admirable, bien calibré, qui avance à vive allure sur la route du progrès économique. Le modèle québécois, lui, serait encrassé, retardataire, peu performant.

Il est rare qu’on puisse, en ces matières, présenter un démenti définitif. L’économie est une partie qui ne se termine jamais, les chiffres varient selon les années. Or nous avons ce mois-ci une chance qui se présente rarement. Puisque la période de croissance économique des années 1990 est terminée, nous détenons un point de départ et un point d’arrivée définissant une « période » économique claire. L’année 1989 ouvre la période. C’était, pour le Québec et l’Ontario, le sommet du cycle économique précédent. Les deux sociétés sont ensuite entrées et sorties du ralentissement économique à des rythmes différents, puis se sont dirigées vers un même nouveau sommet, celui de 2000. Statistique Canada a publié le 30 octobre, dans ses Comptes nationaux, les chiffres provinciaux pour 2000. Nous avons donc le résultat de la période.

Bien sûr, il faut rappeler qu’au point de départ, en 1989, l’Ontario était plus riche que le Québec. C’était vrai depuis qu’on tient des statistiques. Il ne s’agit donc pas de savoir si le bolide ontarien est devant le québécois, c’est une certitude. Il s’agit de savoir si l’engin québécois s’est déplacé plus ou moins rapidement que l’ontarien pendant la dernière période. Si l’écart qui les sépare s’est creusé ou refermé.

L’économie ontarienne « grossit » plus rapidement que l’économie québécoise (34% contre 28%), parce que sa population augmente davantage (16% contre 7%). Mais on peut grossir et s’appauvrir en même temps. Le meilleur indicateur de la croissance économique d’une société est l’enrichissement global, divisé par le nombre de personnes qui l’habitent. À ce titre, le Québec a davantage progressé en 11 ans, avec 19% de croissance, que l’Ontario, avec 16%. Bref, si vous êtes un Produit intérieur brut, vous avez davantage grossi en Ontario. Mais si vous êtes une personne, votre avoir collectif réel a davantage augmenté au Québec.

Picher, commentaire : M. Lisée a raison: effectivement, depuis 1989, le PIB par habitant a augmenté de 19% au Québec, comparativement à 16% en Ontario.

Mythe #2 : L’augmentation de la population est un signe de prospérité.

Lisée, argument d’origine : Faux. C’est le contre-argument avancé par les partisans du modèle ontarien. Or ce lien est, au mieux, ténu. Y adhérer, ce serait affirmer qu’avec 7% d’augmentation de population sur la période, le modèle québécois est supérieur à celui des locomotives économiques que sont les États de New York (5,4%), de Pennsylvanie (3,4%), du Massachusetts (5,5%), du Michigan (6,9%) et de l’Ohio (4,7%), pour ne nommer que ceux-là.

Picher, commentaire : M Lisée nie que l'augmentation de la population est un signe de prospérité, même s'il s'agit d'un principe largement accepté en économie. Mais ce n'est pas une vérité absolue: certains pays européens dont la croissance démographique est négligeable comptent aussi parmi les pays les plus riches de la planète. Il est donc exact que la taille du marché n'est qu'une des composantes de la prospérité, et pas la plus importante. En revanche, il semble exagéré de traiter d'emblée ce principe reconnu comme un «mythe». Tout au plus pourrait-on conclure qu'il y a là matière à discussion.

Lisée, nouvelles remarques : Nous ne sommes donc pas très éloignés sur ce point. Il est tout à fait exact qu’une progression démographique zéro, et plus précisément une immigration zéro, serait le signe d’une économie malade au point de n’attirer aucun nouveau travailleur. Ce principe n’est pas un mythe. Ce qu’il l’est, c’est croire que la progression ontarienne représente la normalité et que, si le Québec fait moins bien, il est fautif. Il faut savoir qu’au contraire, le Canada et l’Ontario sont « hors normes ». Comme le notait un rapport récent du ministère québécois de l’immigration, « si l’on fait exception du cas particulier que représente l’État d’Israël, le Canada déploie le niveau d’effort le plus élevé parmi les pays pratiquant une politique ouverte d’immigration ». Selon les chiffres de la Banque Mondiale, le Canada affiche sur la période 1980-1999 une progression démographique annuelle presque au quadruple (1,1 % par an) de la moyenne des autres pays du G7 (0,3). Avec son 0,7 % par an, le Québec n’affiche « que » le double de cette moyenne. Utiliser la progression de l’Ontario, plus que quintuple de la moyenne (1,6), comme « norme » d’immigration, c’est dire que ceux qui ne sont pas obèses sont sous-alimentés.

Avec sa propre progression, essentiellement due à l’immigration, le Québec franchit amplement le seuil d’attraction requis pour démontrer la bonne tenue de son économie, et le fait avec d’autant plus de mérite que le Québec n’est pas une destination nord-américaine naturelle : d’une part son caractère distinct, francophone, est assez net et connu pour détourner vers le reste du continent les immigrants qui veulent vivre le « rêve américain » classique, donc anglophone et, d’autre part, l’absence de la souveraineté ne permet pas au Québec d’offrir avec force et clarté un « autre rêve américain » aux immigrants potentiels. Dans ce contexte le taux d’immigration et le taux courant de rétention des immigrants, d’environ 75%, est remarquable.

Mythe #3 : L’emploi progresse beaucoup plus en Ontario.

Lisée, argument d’origine : Faux. On peut l’évaluer de deux façons. Le taux d’emploi mesure la proportion de la population en âge de travailler qui est employée. L’Ontario a débuté la période avec un taux de 66,4 et l’a terminé avec 63,3. Son taux a donc régressé de près de 5%. Le Québec a débuté et terminé la période avec un taux de 57,9. Il n’a pas bougé. Second indice : le taux de chômage. En Ontario, il est passé de 5,1 à 5,7. Le chômage a donc augmenté de 12%. Au Québec, il est passé de 9,6 à 8,4, une diminution de 12,5%. L’Ontario partait de plus haut mais décline. Le Québec partait de plus bas mais résiste ou progresse.

Picher, commentaire : Ici, on peut bien se demander comment M. Lisée peut affirmer que cela est faux. En fait, il base sa conclusion sur deux données: le taux d'emploi et le taux de chômage. C'est largement insuffisant pour fournir un juste portrait de la situation. En fait, nous avons là un assez bel exemple de raccourci dangereux. Tous les économistes vous diront que la donnée la plus importante, lors de la publication de l'enquête mensuelle sur la population active, est le taux d'activité, c'est-à-dire la proportion de la population adulte qui détient un emploi ou qui est à la recherche active d'un emploi.

Le taux d'activité est le meilleur indicateur de l'état de santé du marché du travail. Par exemple, il se peut que le taux de chômage diminue, et que cela soit une mauvaise nouvelle; si le taux d'activité diminue en même temps, cela peut signifier que de nombreux chômeurs découragés ont cessé de chercher un emploi et sont venus grossir les rangs des assistés sociaux. Plus le taux d'activité est élevé, mieux c'est. Assez curieusement, M. Lisée n'en glisse pas un mot. Voici pourquoi: entre 1989 et 2000, le taux d'activité est passé de 64,4% à 63,5% au Québec. En Ontario, les chiffres correspondants sont de 67,4% et 66,9%. Il y a donc eu détérioration dans les deux cas, mais rien ne permet d'en conclure que le Québec performe mieux que l'Ontario. Au contraire: toutes proportions gardées, la détérioration est un peu grave au Québec.

De plus, et là aussi c'est assez suspect, M. Lisée parle de création d'emplois, mais ne fournit aucun chiffre. Voici pourquoi: entre 1989 et 2000, l'économie québécoise a créé 278000 emplois. Pendant la même période, l'économie ontarienne a créé 593000 emplois. Cette croissance, exprimée en pourcentage pour comparer les comparables, donne 8,8% pour le Québec comparativement à 11,3% pour l'Ontario. Méchant «mythe»!

Lisée, nouvelles remarques : Claude Picher ne conteste pas la justesse de mes deux indicateurs mais en ajoute deux autres. Examinons-les : je ne partage pas son enthousiasme pour le taux d’activité, justement parce qu’il ne distingue pas entre chômeurs et travailleurs et ne donne donc pas une bonne photographie du travail. Mais ajoutons-le aux deux premiers et constatons que, comme je le dis, l’emploi régresse en Ontario selon cet indice - et contrairement aux mythes courants. Je ne comprends cependant pas comment M. Picher peut conclure qu’il régresse davantage au Québec « toutes proportions gardées ». La régression québécoise est de 1,5%, l’Ontarienne, de 4%.

Pour ce qui est de la création d’emploi, M. Picher commet l’erreur de ne pas ajuster ses chiffres en fonction de l’augmentation de la population. Or c’est essentiel de le faire. Si, en 10 ans, un million de Belges déménagent au Québec et que la moitié d’entre eux se trouvent un emploi, le nombre d’emplois créés va exploser... mais le taux de chômage aussi. Il faut donc ajuster pour la croissance démographique. Lorsqu’on le fait, année sur année 1989 et 2000, on constate que le nombre d’emploi a régressé de 2,2% en Ontario, qu’il a progressé de 3,4% au Québec.

Nous avons maintenant quatre indicateurs d’emploi pour notre cycle économique : taux d’emploi, taux de chômage, taux d’activité et taux de création d’emploi per capita. En Ontario, les quatre indicateurs montrent une régression de l’emploi. Au Québec, deux indicateurs montrent une progression, un indicateur une régression nettement plus faible que l’ontarienne, un indicateur une stabilité. Bref, la tendance est nettement meilleure au Québec.

Mythes #4 : Les Ontariens s’enrichissent, les Québécois s’appauvrissent.

Lisée, argument d’origine : Faux. Le revenu disponible total ontarien, donc une fois les impôts payés, « grossit » à peine plus qu’au Québec (15% contre 14,5%). Mais dès qu’on calcule l’augmentation du revenu par personne, le contraire apparaît : chaque Québécois a 30% de plus en poche, chaque Ontarien n’a que 26% de plus en poche. Cette donnée est encore imparfaite : elle tient compte de l’inflation en général mais pas de l’évolution réelle des coûts au Québec et en Ontario. C’est pourquoi on lui applique « l’indice implicite de prix ». Résultat : en moyenne, chaque Québécois a augmenté de 7,4% son pouvoir d’achat sur la période, chaque Ontarien a réduit en moyenne de 0,3% son pouvoir d’achat. Les Ontariens, donc, se sont légèrement appauvris pendant que les Québécois s’enrichissaient.

Picher, commentaire : Selon M. Lisée, les Québécois s'enrichissent pendant que les Ontariens s'appauvrissent. En fait, les revenus disponibles après impôts, dans les deux provinces, ont augmenté sensiblement dans les mêmes proportions entre 1989 et 2000. Pour en arriver à sa conclusion, l'auteur tient compte de l'évolution des prix. Il est clair que si l'Ontarien doit payer plus cher que Québécois pour se procurer les mêmes biens et services, pendant que les revenus des deux augmentent au même rythme, c'est le Québécois qui sort gagnant.

La démarche est rigoureuse, mais elle comporte une faille. Elle ne tient compte que des revenus, et pas de l'avoir net. En 1998, le ministère québécois des Finances a publié une étude solidement documentée, où il ressort de façon très claire que la grosse différence du coût de la vie entre Montréal et Toronto, c'est le logement. Le ménage ontarien, à mesure qu'il rembourse son hypothèque, augmente son avoir net plus rapidement que le ménage québécois, et réalisera à la revente un gain en capital non imposable beaucoup plus Certes, ce ne sont pas tous les Ontariens qui sont propriétaires, et le coût du logement, les régions ontariennes, est plus bas qu'à Toronto.

Malgré cela, un calcul de l'enrichissement qui ignore la valeur nette des ménages est forcément incomplet. Dans ces conditions, la conclusion de M. Lisée n'est pas dépourvue de fondement, mais un peu hâtive.

Lisée, nouvelles remarques : Claude Picher ne conteste pas mes chiffres, mais rétorque avec exactitude qu’une bonne partie des économies ainsi réalisées par les Québécois est attribuable aux coûts de logement plus élevés à Toronto. Puis, étrangement, il vante les mérites de ces coûts plus élevés en affirmant que le Torontois y gagne car il investira davantage dans sa propriété et fera davantage de profit lorsqu’il la vendra. Si c’était vrai, cela ne s’appliquerait qu’à une minorité, car 66% de ménages de l’Île de Montréal sont locataires. Surtout, M Picher trouve bien des vertus à une tare. Le coût plus élevé du logement à Toronto (et à Vancouver, et à New York, et à Boston, etc.) est d’abord un important facteur d’appauvrissement. Il contribue largement à pousser le taux de pauvreté ontarien (et états-unien) à des niveaux plus préoccupants qu’à Montréal, sans parler de crises des sans-abris nettement plus aiguës et socialement coûteuses qu’au Québec. Mais même si on se concentre sur l’exemple du professionnel qui veut acheter une propriété, le Montréalais est avantagé par rapport au Torontois. Le Montréalais pourra acheter pour 100 000 $ la maison que le Torontois devra payer 150 000 $, et il pourra investir les 50 000 $ restant dans un véhicule financier plus performant que l’immobilier. Le Torontois, lui, n’a pas le choix : il est obligé d’investir dans l’immobilier torontois une plus grande part de son épargne. Or une proportion croissante d’économistes et de conseillers financiers affirment que l’immobilier personnel n’est pas un bon investissement. Il doit être considéré comme une dépense. Le Torontois est piégé. Pas le Montréalais.

Mythes #5: Au total, le modèle ontarien laisse plus d’argent dans la poche de ses citoyens, le modèle québécois est un enfer fiscal qui confisque le pouvoir d’achat.

Lisée, argument d’origine : Faux. Nous venons de voir comment la situation a évolué sur la décennie. On s’interroge ici sur la capacité des citoyens de dépenser leur argent plutôt que de voir l’État lui en subtiliser une large portion. Il est vrai que le fardeau fiscal provincial est plus élevé au Québec qu’ailleurs. Cependant cet étalon de mesure est partiel, pour ne pas dire trompeur. Il ne tient pas compte du fardeau fiscal municipal et scolaire, moins encore des économies réalisées par le contribuable lorsque l’État assume une partie des coûts des services. Si les garderies ne coûtent que 5 $ plutôt que 25, voilà un coût évité. Si l’assurance-médicament a un déficit c’est que l’État paie une partie du coût des médicaments. Idem pour les frais de scolarité et les bourses, l’école privée subventionnée, le logement social et son impact à la baisse sur les coûts du logement. La décision d’une société d’État, Hydro-Québec, de maintenir des tarifs d’électricité résidentiels nettement moins chers que ceux de ses voisins est également un important coût évité au contribuable québécois (à Toronto on paie 38% plus cher, 51% à Moncton et 252% à New York). Les comparaisons de taux d’imposition des provinces et des États sont essentiellement des palmarès de la mesquinerie : moins un État ne désire redistribuer la richesse, plus il gagne des points dans ces palmarès. Les gouvernements sociaux-démocrates ne peuvent, par définition, jamais en sortir vainqueurs.

Picher, commentaire : Mythe que cela? Bien sûr que non. Sans aucune espèce de doute possible, le fardeau fiscal contribuable ontarien, incluant impôt sur le revenu, impôts fonciers, taxes de vente et spécifiques, est moins lourd que celui du contribuable québécois.. Pour en arriver à sa conclusion, M. Lisée commence par admettre cette évidence, c'est-à-dire que les impôts sont plus élevés au Québec. En revanche, fait-il observer, le gouvernement du Québec offre plus de services, comme les garderies à 5$, le régime public d'assurance-médicaments ou le maintien des droits de scolarité à des niveaux dérisoires.

Cette argumentation est beaucoup trop fragile pour conclure qu'il reste au bout du compte plus d'argent dans les poches des Québécois, même s'ils paient plus d'impôts. Prenons un couple où les revenus des deux conjoints sont respectivement de 35 000 $ et de 50 000 $. Au Québec, couple paie 6259 $ de plus en impôts qu'en Ontario. Cela fait 522$ nets par mois de plus pour payer son hypothèque, dépenser ou investir. À vous d'évaluer laquelle des deux approches vous convient le mieux. Ces 522 $ par mois que le Québécois paie en impôts ne contribuent évidemment en rien à augmenter son avoir net, alors que l'Ontarien, comme on l'a vu plus haut, peut mettre ce montant sur son hypothèque et gonfler d'autant son avoir net.

Lisée, nouvelles remarques : Claude Picher pense que mon argumentation est trop fragile et qu’une démonstration globale doit être faite. Il a raison. Cette démonstration n’avait pu être publiée dans mon premier texte faute de place. La voici :

Grâce au gouvernement de l’Alberta, peu penché vers la gauche, nous disposons d’une mesure qui a le mérite d’intégrer au moins une partie de ces coûts évités (il ne tient malheureusement pas compte des frais de scolarités moitié moins élevés au Québec). Selon une étude KPMG/Alberta, à revenu égal et dans tous les cas étudiés - revenus de 40 000 à 150 000 $ par an - le contribuable de Montréal, avec ou sans enfants, terminera 2001 en ayant dépensé nettement moins d’argent pour l’ensemble de ses besoins de base que le contribuable de Toronto (mais pas d’Edmonton). La différence est considérable : à 40,000 $ de revenus, le Torontois doit débourser plus de 8990 $ de plus. À 60 000 $, c’est 7600, et ainsi de suite. Voici ce que l’étude révèle, lorsqu’on compare les coûts sur une base de 100 pour Montréal.

Le coût de la vie, impôts compris : Montréal
Étude coûts et fiscalité 2001, KPMG/Alberta

Niveaux de revenus Coût de la vie, impôts compris
Contribuables types
Montréal
Toronto
40 000 $ personne seule
100
121
60 000 $ couple, sans enfant
100
112
80 000 $ couple, 2 enfants
100
111
100 000 $ couple, 2 enfants
100
113
150 000 $ couple, 2 enfants
100
108


Le Montréalais conserve par conséquent une plus grande proportion de son revenu pour investir dans son équité, pour épargner, pour jouir de la vie. C’est énorme ! Et contraire à presque tout ce qui se dit, s’écrit, sur la question.

Le Québec avait fait produire par KPMG une étude similaire en 1998 - celle à laquelle M Picher fait référence, mais sans en tirer toutes les conclusions qu’elle recèle. Elle étendait la comparaison jusqu’aux revenus de 250 000 $ par an et aux 14 plus grandes villes du Canada et des États-Unis. Résultat : tous impôts et taxes compris, Montréal était la moins chère du continent pour les personnes seules gagnant jusqu’à 30 000 $ par an et les familles gagnant jusqu’à 50 000 $ par an (donc une grande majorité). Montréal était dans la moyenne des 14 villes pour les familles jusqu’au sommet de l’échelle (250 000 $), dans la moyenne également pour les personnes seules jusqu’à 75 000 $ par an, jamais moins que onzième au-delà.

C’est dire que malgré « l’enfer fiscal » dont on nous rebat continuellement les oreilles, la totalité des contribuables montréalais conservent une plus grande part de leurs revenus que leurs voisins de Toronto. Qui plus est, l’immense majorité des contribuables montréalais - et la quasi totalité des familles - conservent une plus grande part de leurs revenus que leurs voisins des onze principales villes américaines. (1)

Mythe #6 : Il y a plus de pauvreté au Québec qu’en Ontario.

Lisée, argument d’origine : Faux, archi-faux. Chaque année le Conseil canadien du développement social relance ce mythe, fondé sur des données virtuelles qui ne tiennent compte ni du coût de la vie réel à Montréal, ni du taux d’imposition plus faible - en fait inexistant -- au Québec pour les démunis. Chaque année, les chroniqueurs et spécialistes, dans ce quotidien comme à Statistique Canada, réprouvent ce calcul faussé. Depuis deux ans, nous disposons de mesures plus fiables. Un rapport interministériel canadien de 1999, basé sur des données de 1996, démontrait que le Québec avait le troisième taux de pauvreté le plus bas au Canada, loin devant l’Ontario qui obtenait la septième place. Le rapport Fraser sur la pauvreté publié cet été a été critiqué avec raison pour le niveau irréaliste auquel il plaçait le seuil de pauvreté. Mais il avait le mérite de comparer correctement les provinces entre elles. Résultat : le Québec détenait le quatrième taux le plus bas, et ce taux se réduisait depuis 1984; l’Ontario obtenait le septième taux et ce taux augmentait depuis 1984.

Picher, commentaire : Sur ce point, M. Lisée est en terrain solide. Il s'agit effectivement d'un mythe, amplement diffusé par les lobbies antipauvreté qui s'appuient essentiellement sur les chiffres du Conseil national du bien-être social. De nombreux experts ont déjà déploré que le Conseil utilise abusivement les seuils de faible revenu de Statistique Canada afin de gonfler artificiellement le phénomène de la pauvreté. Les études sérieuses démontrent, comme le souligne justement l'auteur, qu'il y a plus de pauvreté en Ontario qu'au Québec.

Lisée, nouvelles remarques : Nous sommes donc d’accord. J’ajouterais quelques éléments. Si on reporte le taux de pauvreté Québécois sur les données des Nations Unies, on se rend compte que, loin d’être un mauvais élève dans la lutte contre la pauvreté, le Québec affiche le cinquième taux de pauvreté le plus bas au monde. Malgré la croissance fulgurante des années 1990, nos voisins américains affichent un taux de pauvreté deux fois plus élevé que celui du Québec. Voilà une statistique intéressante : le Québec a deux fois plus de chômeurs que les Américains, mais deux fois moins de pauvres, et on y vit deux ans et demie plus longtemps. Lequel s’en tire le mieux ?

Les raisons de ces écarts : la société québécoise répartit mieux la richesse que ses voisines. Selon Statistique Canada, le Québec est aujourd’hui la région d’Amérique du Nord où les inégalités de revenus sont les moins importantes. Selon l’indice Gini qui mesure l’inégalité, pendant la décennie, de 1990 à 1999, les inégalités entre les familles se sont accrues deux fois plus en Ontario et aux États-Unis (de 8 à 10% de plus) qu’au Québec, (+4,5%). Pour les personnes seules, l’inégalité a légèrement régressé au Québec (-1%) et bondit en Ontario (+14%).

Au début du mois, l’enquête internationale sur l’éducation de l’OCDE révélait que, lors des trois tests internationaux conduits depuis 1994, les élèves québécois de 15 ans sont les meilleurs en Occident en mathématiques et en sciences. Aucune autre société n’obtient au total des résultats aussi élevés tout en affichant aussi peu de différences entre les étudiants de milieux économiques favorisés et défavorisés. Ces résultats placent le Québec d’aujourd’hui, en qualité et en répartition de ces savoirs, devant l’Ontario et loin, très loin, devant les États-Unis. C’est, à mon avis, extrêmement significatif de la réussite d’une société.

Ces constats ne doivent nullement pousser le Québec à relâcher ses efforts contre la pauvreté, mais au contraire l’encourager à poursuivre dans une voie qui donne déjà des résultats.

Mythe #7 : L’Ontario favorise davantage l’entrepreneuriat que le Québec.

Lisée, argument d’origine : Faux. Merci encore à l’Alberta d’avoir mis à jour, sur son site internet et pour l’an 2000, la comparaison la plus complète de la fiscalité des entreprises au Canada, et qui démontre le caractère nettement compétitif de la fiscalité québécoise sur l’ontarienne. C’est sans compter, en plus, les résultats d’une étude KPMG réalisée pour le gouvernement de l’Alberta en 2000 qui confirme une précédente étude québécoise : les coûts totaux - toutes taxes comprises bien sûr - sont inférieurs au Québec. Donc, à investissement équivalent, l’entrepreneur peut dégager une marge plus importante au Québec qu’en Ontario. Le poids réglementaire québécois est certes plus lourd, car plus progressiste. Mais il faut compter également les dégrèvements massifs consentis ces dernières années par le Québec pour la création d’entreprise (congé de taxe pendant cinq ans) et pour l’investissement de plus de 100 millions (congé de taxe pendant 10 ans). En fait, aujourd’hui au Québec, une entreprise qui démarre ou qui investit doit avoir un comptable particulièrement inepte pour payer un impôt provincial digne de mention. Et tout cela, avant même que la taxe sur le capital soit abolie, dans 13 mois, pour 58% des entreprises québécoises et nettement réduite pour les autres. Intéressant de noter, dans ces conditions, que le nombre d’entreprises actives (qui ont des salariés), a augmenté de 3,6% au Québec pendant la période, légèrement plus qu’en Ontario, avec 3,5%.

Picher, commentaire : M. Lisée appuie sa conclusion sur le fait que le traitement fiscal qui s'applique entreprises établies au Québec soutient avantageusement la comparaison. Il a raison sur ce point, mais la fiscalité n'est qu'un volet de la question, et pas le plus important. Ce dont les entreprises québécoises se plaignent le plus, ce n'est pas de la fiscalité des sociétés, mais des tracasseries administratives. Le Québec est une des sociétés les plus beaucratisées d'Amérique du Nord. M. Lisée reconnaît d'ailleurs que le poids est plus lourd au Québec, mais soutient que c'est là un indicateur d'une société progressiste L'affirmation est discutable.

C'est évidemment au nom du progrès social que les gouvernements multiplient les bureaucratiques. Dans la vraie vie, la résultat peut être contraire à l'effet visé. La gestion de la taxe de vente provinciale par Revenu Québec est un cauchemar pour des milliers de petites entreprises. Il existe de nombreux secteurs où les organismes de réglementation se chevauchent quand ils ne se contredisent pas; c'est ce qu'on a pu voir cette semaine avec dépôt du rapport Martineau sur l'encadrement des services financiers. Autrement dit, en tenant compte à la fois du contexte fiscal et de réglementaire, il est hasardeux de nier que l'Ontario favorise davantage l'entrepreneuriat.

Lisée, nouvelles remarques : Le jour où le Conseil du Patronat et la Chambre de Commerce admettront, comme le fait ici M. Picher, que la fiscalité d’entreprise au Québec est compétitive avec l’Ontario, un grand pas sera franchi. L’avantage ontarien ne serait donc que purement réglementaire. Or dans ses comparaisons de coûts de production, KPMG additionne la totalité des coûts, y compris les coûts administratifs liés à la gestion de la réglementation où les coûts de mise aux normes, et il en tire toujours la conclusion que les coûts totaux sont plus faibles au Québec. Il est donc hasardeux de déclarer, sans pouvoir le chiffrer, que la réglementation ontarienne procure des économies qui compensent les coûts québécois plus bas.

Je suis cependant aux côtés de M. Picher dans son combat pour l’allégement réglementaire lorsque la chose est tatillonne, inefficace, centrée sur le fonctionnaire plutôt que sur les besoins du client, sur les processus plutôt que les résultats. Il y a de nouvelles économies à faire de ce côté, à n’en pas couter. Cependant il faut reconnaître qu’une bonne partie du fardeau réglementaire québécois est de nature progressiste. Le Québec a adopté une loi sur l’équité salariale, l’Ontario a aboli la sienne. Le Québec a réduit la semaine normale de travail de 44 à 40 heures, l’Ontario a « déréglementé » les heures de travail, donc retiré de la protection aux travailleurs. Le Québec a une loi anti-scab, l’Ontario a rescindé la sienne. Le processus d’étude environnemental du BAPE québécois est plus contraignant que ce lui de son équivalent ontarien. Etc.

La protection des travailleurs, des femmes, de l’environnement, ont un coût. Et dans une économie aussi exportatrice que celle du Québec, nos entreprises doivent maintenir des coûts compétitifs - notre richesse collective en dépend. Le point d’équilibre que la société québécoise doit atteindre est, à mon avis, non pas d’adopter une attitude néo-libérale en matière de réglementation, mais plutôt de compenser, dans les coûts de production, notamment par une fiscalité d’entreprise plus légère, les coûts supplémentaires imposés aux entreprises par une réglementation nettement plus progressiste qu’ailleurs sur le continent. Pour l’instant, c’est le cas. Il faut maintenir cet équilibre. Dans cette logique, il est malheureux que l’allégement très important de la taxe sur le capital ait été accordée sans aucune contrepartie sociale.

Lisée conclusion : On ne peut conclure de toutes ces données que rien ne doit changer au Québec. Au contraire, c’est parce que la société québécoise s’est superbement adaptée cette dernière décennie qu’elle a pu progresser autant. En décembre, la Banque Nationale affirmait que que la tendance observée depuis 11 ans était durable : la croissance du Québec par personne allait continuer à progresser plus rapidement que celle de l’Ontario cette année 2001, en 2002 et en 2003. Il n’y a pas de prévisions au-delà. L’écart de richesse entre Québécois et Ontariens, qui était de 26% en 1960 et n’était plus que de 13% en 2001, devrait donc continuer à se réduire. (Et il faut savoir qu’une bonne partie de cet écart - 5,2 des 13 points - vient du fait que les Québécois travaillent moins d’heures et moins de semaines que les Ontarien. En estimant qu’il s’agit, seulement une fois sur deux, d’un choix - davantage de vacances, de congés de maternités, moins de temps supplémentaire - l’écart réel est ramené à 10%.)

On peut en conclure que le Québec a développé un modèle de développement économique et social qui marche mieux et plus équitablement qu’ailleurs. Il faut le parfaire, mais en aucun cas le défaire. Et il faut travailler, bien sûr, pour faire monter les taux d’investissement et de productivité et réduire le fardeau réglementaire inutile.

Tout cela étant dit, je ne suis nullement surpris que plusieurs lecteurs aient réagi avec incrédulité à mon premier texte et aient écrit à M. Picher pour lui demander son avis, ni qu’un conseiller du PLQ (Alain Paquet, dans un autre article) se rebiffe à ce qu’on souligne ce qui va bien au Québec. La réticence, pour ne pas dire le refus, de reconnaître les réussites globales du Québec est ancré dans notre culture et dans nos médias, pour ne rien dire des biais politiques en jeu, biais idéologiques (« une société social-démocrate ne peut pas faire mieux qu’une société néo-libérale ») et nationaux (« vanter les succès du Québec, c’est cautionner le discours souverainiste »). Faire les démonstrations nouvelles qui montrent un Québec gagnant, c’est nager à contre-courant.

Fin novembre, devant le Cercle des chefs-mailleurs du Québec, l’économiste Pierre Fortin ne disait pas autre chose. Décrivant lui aussi comment la situation de l’emploi avait mieux évolué au Québec qu’en Ontario ces dernières années, il se désolait du fait que « cette résilience retrouvée de l’économie québécoise est passée complètement inaperçue dans les comptes rendus de la situation économique au cours de la décennie 90. La presse nationale fut plus intéressée à raconter des histoires d’horreur sur la soi-disant ``fermeture`` de la rue Sainte-Catherine qu’à reconnaître dans les faits que, du sommet au creux de la récession, le taux d’emploi avait diminué deux fois plus à Toronto qu’à Montréal.»

Mais les faits ont une grande qualité : celle de s’imposer graduellement dans le discours. La richesse collective du Québec croît désormais plus vite que celle de l’Ontario, les Québécois s’enrichissent davantage que leurs voisins ontariens et leur richesse nouvelle est mieux répartie qu’en Ontario ou ailleurs sur le continent. Ces trois constats sont essentiels à tout débat sur le modèle québécois et sur les réformes qu’il doit continuer à connaître. Remontant le courant, ils finiront par émerger.

FIN

___________

(1) Ministère des Finances du Québec, Budget 1998-1999, La fiscalité des particuliers et le coût de la vie - Comparaison entre Montréal et différentes villes nord-américaines, février 1998, (à: www.finances.gouv.qc.ca/francais/budget/1998-199/PDF/fiscpafr.pdf ) et KPMG Consulting, The Personal Tax and Costs of Living Study, April 2001, (à: http://www.alberta-canada.com/statpub/pdf/kpmg_col.pdf )

Lecture suggérée :

Pierre Fortin (2001), Has Quebec’s Standard of Living Been Catching up ?, in Patrick Grady and Andrew Sharpe (eds.), The State of Economics in Canada: Festschrift in Honour of David Slater, John Deutsch Institute, Queen's University, Kingston, 2001, pp. 381-402 à http://www.csls.ca/slt/fortin.pdf

Annexe :

Tiré de : Conseil de la science et de la technologie du Québec, Rapport de conjoncture 2001 : pour des régions innovantes, mars 2001, p. 78, à http://www.cst.gouv.qc.ca/ftp/Conjoncture2001/Rap_conj.pdf

 

Indicateurs Rang :

1

2

3

4

5

6

7

8

1- Croissance du PIB (1997- 1998)

É-U

France

Canada

Allemagne

Québec

R-U

Italie

Japon

2a- Scolarité (post-secondaire — 96)

Canada

Québec

É-U

R-U / Allemagne

France

*

*

2b-Scolaritél (universitaire — 96)

É-U

Québec

Canada

R-U / Allemagne

France

*

*

3- Niveau technologique (HauteTech-96)

Japon

Québec

France

É-U

R-U

Allemagne

Canada

*

4- Dépenses R&D d’entreprises (97)

É-U

Japon

Allemagne

France

Québec

R-U

Canada

Italie

5- Personnel de R&D en entreprise (97)

Japon

Allemagne

Québec

France

Canada

R-U

Italie

*

6- Personnel Scientifique et technique (96)

Japon

É-U

Québec

Allemagne

Canada

France

R-U

Italie

7- Investissement machines+équipement(97)

Japon

Italie / É-U

France

Allemagne

R-U

Canada

Québec

8- Taux d’exportation (97)

Canada

Québec

R-U

Italie / France / Allemagne

É-U

Japon

9- Exportations par niveau technologique (96)

É-U

R-U

Japon

Québec

France

Allemagne

Canada

*

10- Nombre de brevets obtenus (95)

É-U

Japon

Allemagne

Canada

France

R-U

Italie

*

11- Financement industriel, recherche univ (97)

Canada

Québec

Allemagne

R-U

É-U / Italie

France

Japon

12- Dépenses d’éducation (95)

Québec

Canada

É-U

France

Allemagne

Japon / Italie

*

13- Dépenses,recherche universitaire (97)

Québec

Japon

Allemagne

France / É-U

R-U

Canada

Italie

14- Nombre, publications scientifiques (95)

Québec

Canada

R-U

É-U

France

Allemagne

Japon

Italie

* Données manquantes pour certains pays



Mythes et réalités

Claude Picher
La Presse
Le jeudi 13 décembre 2001


Vous avez peut-être remarqué, dans La Presse de jeudi dernier, un long article de Jean-François Lisée, ancien conseiller politique du gouvernement péquiste, où l'auteur se met en frais de déboulonner un certain nombre de «mythes» qui, selon lui, présentent une fausse image du Québec.

L'auteur soutient que, contrairement à une opinion largement répandue, la société québécoise s'est «superbement adaptée à la dernière décennie» et a «développé un modèle de développement (sic) économique et social qui marche mieux et plus équitablement qu'ailleurs».

Cet article a suscité de nombreux commentaires de votre part, amis lecteurs. Manifestement, vous avez du mal à y croire.

«C'est bien connu que nous sommes les meilleurs, et que le modèle québécois est le summum de la social-démocratie», ironise M. Rabeau. «C'est du délire ou quoi? La pensée magique à son meilleur?»

«Je suis très sceptique car il me semble qu'il n'a pas beaucoup de crédibilité», renchérit M. Gauthier. «Vous serait-il possible de confirmer ou infirmer ces propos?»

«Je vais plusieurs fois par mois en Ontario pour mon travail», témoigne M. Leduc. «N'importe qui le moindrement éveillé peut voir et comprendre, sur le terrain, que les propos de M. Lisée sont déconnectés de la réalité.»


* * *

L'auteur identifie sept «mythes». Dans un cas, son raisonnement est inattaquable. Dans trois autres, il en vient à des conclusions pas forcément erronées, mais discutables; dans les trois derniers, enfin, il se livre à des raccourcis téméraires et dangereux.

M. Lisée a comparé les chiffres ontariens et québécois pour la période de 1989 à 2000. Comme il l'admet lui-même, les résultats auraient pu être fort différents s'il avait retenu d'autres dates. Mais regardons quand même les chiffres pour la période de référence qu'il a lui-même choisie. Voyons donc tout cela de plus près.

Les mythes

- «MYTHE» No 1: L'économie ontarienne progresse plus rapidement que celle du Québec. C'est vrai si on compare la croissance du produit intérieur brut (PIB), admet M. Lisée. Mais il ajoute que la population ontarienne augmente plus vite que celle du Québec. En conséquence, le PIB par habitant augmente moins rapidement en Ontario et, donc, l'avoir collectif des Québécois augmente plus vite au Québec.

Le raisonnement est pour le moins douteux. En dollars constants de 1997 (c'est la mesure utilisée par Statistique Canada dans la publication des derniers comptes économiques provinciaux), le PIB par habitant au Québec est passé de 18869$ à 29337$ entre 1989 et 2000; en Ontario, pendant la même période, les chiffres correspondants sont de 23099$ et 36510$. Ces données tiennent évidemment compte à la fois de la croissance économique et de la croissance démographique. En pourcentage, cela donne une progression de 55,5% au Québec et de 58,1% en Ontario. L'écart entre les deux provinces ne se rétrécit pas, il se creuse.

- «MYTHE» No 2: L'augmentation de la population est un signe de prospérité. M. Lisée nie cela, même s'il s'agit d'un principe largement accepté en économie. Mais ce n'est pas une vérité absolue: certains pays européens dont la croissance démographique est négligeable comptent aussi parmi les pays les riches de la planète. Il est donc exact que la taille du marché n'est qu'une des composantes de la prospérité, et pas la plus importante. En revanche, il semble exagéré de traiter d'emblée ce principe reconnu comme un «mythe». Tout au plus pourrait-on conclure qu'il y a là matière à discussion.

- «MYTHE» No 3: L'emploi progresse beaucoup plus rapidement en Ontario. Ici, on peut bien se demander comment M. Lisée peut affirmer que cela est faux. En fait, il base sa conclusion sur deux données: le taux d'emploi et le taux de chômage. C'est largement insuffisant pour fournir un juste portrait de la situation. En fait, nous avons là un assez bel exemple de raccourci dangereux.

Tous les économistes vous diront que la donnée la plus importante, lors de la publication de l'enquête mensuelle sur la population active, est le taux d'activité, c'est-à-dire la proportion de la population adulte qui détient un emploi ou qui est à la recherche active d'un emploi.

Le taux d'activité est le meilleur indicateur de l'état de santé du marché du travail. Par exemple, il se peut que le taux de chômage diminue, et que cela soit une mauvaise nouvelle; si le taux d'activité diminue en même temps, cela peut signifier que de nombreux chômeurs découragés ont cessé de chercher un emploi et sont venus grossir les rangs des assistés sociaux. Plus le taux d'activité est élevé, mieux c'est. Assez curieusement, M. Lisée n'en glisse pas un mot. Voici pourquoi: entre 1989 et 2000, le taux d'activité est passé de 64,4% à 63,5% au Québec.

En Ontario, les chiffres correspondants sont de 67,4% et 66,9%. Il y a donc eu légère détérioration dans les deux cas, mais rien ne permet d'en conclure que le Québec performe mieux que l'Ontario. Au contraire: toutes proportions gardées, la détérioration est un peu plus grave au Québec.

De plus, et là aussi c'est assez suspect, M. Lisée parle de création d'emplois, mais ne fournit aucun chiffre. Voici pourquoi: entre 1989 et 2000, l'économie québécoise a créé 278000 emplois. Pendant la même période, l'économie ontarienne a créé 593000 emplois. Cette croissance, exprimée en pourcentage pour comparer les comparables, donne 8,8% pour le Québec comparativement à 11,3% pour l'Ontario. Méchant «mythe»!

M. Lisée dit aussi qu'il est faux de prétendre que les Ontariens s'enrichissent pendant que les Québécois s'appauvrissent, faux également de dire que l'enfer fiscal québécois gruge le pouvoir d'achat des Québécois, faux aussi d'affirmer qu'il y a plus de pauvreté au Québec qu'en Ontario, faux, enfin, de croire que l'Ontario favorise davantage l'entrepreneuriat. Tout cela ne serait que mythes et fadaises.

Samedi, nous jetterons un coup d'oeil plus serré sur ces quatre dossiers.



Mythes et réalités (2)

Claude Picher
La Presse
Le samedi 15 décembre 2001


La semaine dernière, La Presse publiait un article fort remarqué de Jean-François Lisée, ancien conseiller politique du gouvernement péquiste. L'auteur y décrivait sept «mythes» qui, selon lui, donnaient une image déformée du Québec, par rapport à l'Ontario.

Jeudi, nous avons eu l'occasion de nous pencher sur les trois premiers «mythes». Avant d'aborder les quatre autres dossiers, je tiens à préciser quelque chose.

Hier matin, M. Lisée m'a appelé pour discuter de l'évolution du produit intérieur brut (PIB) par habitant au Québec et en Ontario. M. Lisée soutient que l'écart s'est amenuisé depuis 1989, c'est-à-dire que le PIB par habitant au Québec augmente plus rapidement qu'en Ontario. Jeudi, dans ma chronique, j'ai soutenu que l'écart, au lieu de se rétrécir, continue de se creuser. De toute évidence, nos chiffres ne concordent pas.

En refaisant mes calculs, je me suis bien rendu compte que j'avais introduit les mauvais paramètres dans mon ordinateur. C'est M. Lisée qui a raison: effectivement, depuis 1989, le PIB par habitant a augmenté de 19% au Québec, comparativement à 16% en Ontario. J'ai donc eu tort, et je le reconnais, d'avoir écrit que l'écart continue de se creuser. Inutile d'ajouter que cette conversation m'a incité à revoir tous mes autres calculs de près...

Une fois faite cette amende honorable, poursuivons donc l'examen des quatre «mythes» restants.

Quatre autres «mythes»

«MYTHE» No 4 : Les Ontariens s'enrichissent, les Québécois s'appauvrissent.

Selon M. Lisée, c'est le contraire: les Québécois s'enrichissent pendant que les Ontariens s'appauvrissent. En fait, les revenus disponibles après impôts, dans les deux provinces, ont augmenté sensiblement dans les mêmes proportions entre 1989 et 2000 (les comparaisons de M. Lisée portent sur cette période de référence). Pour en arriver à sa conclusion, l'auteur tient compte de l'évolution des prix. Il est clair que si l'Ontarien doit payer plus cher que le Québécois pour se procurer les mêmes biens et services, pendant que les revenus des deux augmentent au même rythme, c'est le Québécois qui sort gagnant.

La démarche est rigoureuse, mais elle comporte une faille. Elle ne tient compte que des revenus, et pas de l'avoir net. En 1998, le ministère québécois des Finances a publié une étude solidement documentée, où il ressort de façon très claire que la grosse différence du coût de la vie entre Montréal et Toronto, c'est le logement. Le ménage ontarien, à mesure qu'il rembourse son hypothèque, augmente son avoir net plus rapidement que le ménage québécois, et réalisera à la revente un gain en capital non imposable beaucoup plus élevé. Certes, ce ne sont pas tous les Ontariens qui sont propriétaires, et le coût du logement, dans les régions ontariennes, est plus bas qu'à Toronto.

Malgré cela, un calcul de l'enrichissement qui ignore la valeur nette des ménages est forcément incomplet. Dans ces conditions, la conclusion de M. Lisée n'est pas dépourvue de fondement, mais un peu hâtive.

«MYTHE» No 5 : Les Ontariens ont plus d'argent dans leurs poches parce qu'ils paient moins d'impôts.

Mythe que cela? Bien sûr que non. Sans aucune espèce de doute possible, le fardeau fiscal du contribuable ontarien, incluant impôt sur le revenu, impôts fonciers, taxes de vente et taxes spécifiques, est moins lourd que celui du contribuable québécois.

Pour en arriver à sa conclusion, M. Lisée commence par admettre cette évidence, c'est-à-dire que les impôts sont plus élevés au Québec. En revanche, fait-il observer, le gouvernement du Québec offre plus de services, comme les garderies à 5$, le régime public d'assurance-médicaments ou le maintien des droits de scolarité à des niveaux dérisoires.

Cette argumentation est beaucoup trop fragile pour conclure qu'il reste au bout du compte plus d'argent dans les poches des Québécois, même s'ils paient plus d'impôts. Prenons un couple où les revenus des deux conjoints sont respectivement de 35 000 $ et de 50 000 $. Au Québec, ce couple paie 6259 $ de plus en impôts qu'en Ontario. Cela fait 522$ nets par mois de plus pour payer son hypothèque, dépenser ou investir. À vous d'évaluer laquelle des deux approches vous convient le mieux.

Ces 522 $ par mois que le Québécois paie en impôts ne contribuent évidemment en rien à augmenter son avoir net, alors que l'Ontarien, comme on l'a vu plus haut, peut mettre ce montant sur son hypothèque et gonfler d'autant son avoir net.

«MYTHE» No 6 : Il y a plus de pauvreté au Québec qu'en Ontario.

Sur ce point, M. Lisée est en terrain solide. Il s'agit effectivement d'un mythe, amplement diffusé par les lobbies antipauvreté qui s'appuient essentiellement sur les chiffres du Conseil national du bien-être social. De nombreux experts ont déjà déploré que le Conseil utilise abusivement les seuils de faible revenu de Statistique Canada afin de gonfler artificiellement le phénomène de la pauvreté. Les études sérieuses démontrent, comme le souligne justement l'auteur, qu'il y a plus de pauvreté en Ontario qu'au Québec.

«MYTHE» No 7 : L'Ontario favorise davantage l'entrepreneuriat que le Québec.

Faux, dit M. Lisée, qui appuie sa conclusion sur le fait que le traitement fiscal qui s'applique aux entreprises établies au Québec soutient avantageusement la comparaison. Il a raison sur ce point, mais la fiscalité n'est qu'un volet de la question, et pas le plus important.

Ce dont les entreprises québécoises se plaignent le plus, ce n'est pas de la fiscalité des sociétés, mais des tracasseries administratives. Le Québec est une des sociétés les plus bureaucratisées d'Amérique du Nord. M. Lisée reconnaît d'ailleurs que le poids réglementaire est plus lourd au Québec, mais soutient que c'est là un indicateur d'une société progressiste. L'affirmation est discutable.

C'est évidemment au nom du progrès social que les gouvernements multiplient les mesures bureaucratiques. Dans la vraie vie, la résultat peut être contraire à l'effet visé. La gestion de la taxe de vente provinciale par Revenu Québec est un cauchemar pour des milliers de petites entreprises. Il existe de nombreux secteurs où les organismes de réglementation se chevauchent quand ils ne se contredisent pas; c'est ce qu'on a pu voir cette semaine avec le dépôt du rapport Martineau sur l'encadrement des services financiers.

Autrement dit, en tenant compte à la fois du contexte fiscal et de l'environnement réglementaire, il est hasardeux de nier que l'Ontario favorise davantage l'entrepreneuriat.