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Jean-François Lisée
Lactualité, septembre 2001 (version intégrale)
Frappons dabord un grand coup sur notre complexe dinfériorité, qui ne mérite pas mieux: il nexiste pas, en Amérique du Nord, de société plus ouverte sur létranger que le Québec. Les États-Unis? Jamais superpuissance mondiale ne fut plus nombriliste. Il faut dire quil sy passe beaucoup de choses, dans ce nombril, et quil sy trouve pas mal de monde. En ces temps de présidence texane -- et maintenant que George W. Bush vient deffectuer le premier séjour de sa vie sur le vieux continent --, il nest pas inutile de citer cet argument révélateur, exquis car véridique, dun autre politicien texan, engagé dans le débat pour faire de langlais la seule langue officielle de son État: "Si langlais était suffisant pour Jésus-Christ, il lest aussi pour le Texas!"
Le Canada anglais? Cest mieux quau Sud, certes. Beaucoup mieux. Mais soustrayez sa relation damour/haine avec les seuls États-Unis (18 des 20 émissions de télé les plus écoutées outre-Outaouais sont américaines) et vous obtiendrez une société dont la plupart des membres savent que lItalie nest pas un quartier de Chicago, mais qui ne bat pas pour autant de record douverture sur le monde.
Le Québec, oui. Et ces 25 dernières années ont été celles de sa mondialisation accélérée. On pourrait la dater non de 1976, année où la jeunesse olympique a envahi Montréal, mais de 1967, année de lExposition universelle. Dans les deux cas, et il sagit dun point essentiel, cest le monde qui est venu au Québec et en a modifié le caractère, non le Québec qui a imprimé sa marque dans le monde.
Comment mesurer le degré douverture dun pays ou dun peuple? Ce nest pas succomber à la religion du tout-économique que de constater laptitude collective des Québécois à vendre leurs produits à lextérieur de leurs frontières, car il leur faut sadapter à des marchés, des réglementations, des cultures et des langues autres. Or, ils réussissent à exporter 60% de tout ce quils produisent. Du bois et du fer? Oui, mais désormais davantage encore des produits de laéronautique et de la télécommunication. Seulement quatre autres nations occidentales dépendent autant que nous de leur capacité de percer les marchés extérieurs: le Luxembourg, lIrlande, la Belgique et la République tchèque.
Il est vrai quon vend essentiellement nos produits à nos voisins états-uniens, le plus riche marché au monde. Mais nous sommes les seuls sur le continent à les fabriquer avec autant de pièces européennes. Nous sommes les champions de la fusion des concepts, des techniques, des technologies européennes et américaines. Deux fois plus souvent que les autres scientifiques occidentaux, ceux du Québec publient leurs recherches en tandem avec un chercheur étranger. Le tiers du temps avec un États-Unien, 40% du temps avec un Européen. Nous absorbons les idées, les techniques et les modes, nous les marions, puis les renvoyons à létranger où leur attrait tient au fait quelles sont étrangement familières mais étrangement différentes. Cest vrai des produits de Bombardier, dUbi Soft ou de BioChem Pharma comme des prestations du Cirque du Soleil ou des films de François Girard.
Le Québec de 2001, cest celui dun véritable double branchement, sur lEurope et sur les États-Unis. Il était temps. Lhistorien Gérard Bouchard a bien noté combien le Québec fut longtemps coupé en deux: dune part, des élites uniquement tournées vers la France et dédaignant une américanité pourtant essentielle à notre identité; dautre part, un peuple intégrant sans complexe la culture, les attitudes, les modes, le savoir-faire de nos voisins américains, mais méfiant envers les diplômes et le savoir, attributs des élites et de ces snobinards de français.
Notre plongée collective dans laméricanité et dans le savoir ne fait aujourdhui plus aucun doute. Quebecor et Jean Coutu sont dimportants employeurs au Sud (les entreprises québécoises emploient directement 60 000 Américains). Nous sommes le septième partenaire commercial des États-Unis en importance. Il est de bon ton, en certains milieux, de pleurer laffaiblissement de nos liens avec la France. Cest pour beaucoup une illusion doptique, due à laccroissement de nos liens vers le sud. Jamais autant de Québécois et de Français nont traversé lAtlantique, dans un sens ou dans lautre, pour sinstruire, se former, étudier (100 000 en 30 ans), visiter (600 000 par an), investir (350 entreprises, 50 000 emplois directs). Trouvez deux autres peuples, séparés par un océan, qui font un brassage aussi intense. Pour les Québécois, Gérard Depardieu et Robert De Niro, Patricia Kaas et Whitney Houston, la Sorbonne et le MIT, Adibou et Super Mario, José Bové et Ralph Nader, Astérix et Superman, cela fait partie du paysage.
À petits pas, de mille manières, la jonction entre notre filière américaine et notre French connection sest faite sans quon ait bien mesuré encore lextraordinaire levier que cela représente. Un outil était indispensable à cet arrimage: la langue. La loi 101 est presque vieille dun quart de siècle. Elle a indubitablement enseigné le français aux Québécois non francophones -- et fait fuir quantité dunilingues. En parallèle, les francophones ont augmenté, avec leur scolarité désormais parmi les plus élevées au monde, leur connaissance de langlais. De sorte quaujourdhui la moitié de la population active québécoise est bilingue, une proportion qui atteint les deux tiers à Montréal, 80% des cadres et des ingénieurs.
Quel critère est plus révélateur de louverture sur le monde que la capacité dune société de parler, découter, de lire ce qui se fait dans une autre langue que la sienne? Dans le Québec du 21e siècle, du professeur de cégep à lingénieur des mines, du dessinateur de mode à linformaticien, du haut fonctionnaire au militant antimondialisation ou féministe, une importante proportion de la population sabreuve quotidiennement à deux civilisations, la française et laméricaine, et par leur intermédiaire à ce qui se fait, se dit, se critique, simagine. Voilà notamment pourquoi le Québec narrête pas de se démarquer de ses voisins anglo-américains dans son approche sociale (garderies, délinquance, économie sociale), économique (intervention de lÉtat, syndicalisation record), culturelle. Voilà aussi pourquoi Montréal est aujourdhui davantage engagée dans léconomie du savoir que la moyenne des métropoles nord-américaines et pourquoi la proportion de léconomie québécoise consacrée à la haute technologie est plus forte que celle de tous les pays du G7, Japon excepté.
Parce quil est resté francophone dans une Amérique quil comprend mieux que jamais, le Québec est en train de récolter les dividendes de son originalité. Cest un atout, et il faudrait en faire un programme: renforcer ce double branchement, multiplier les passerelles, les stages, lintégration des connaissances. Faire en sorte quun nombre croissant de diplômés universitaires aient connu à la fois, dans leur champ détudes et sur place, ce qui se fait de mieux en Amérique anglophone et en Europe francophone. Et pour cela faire en sorte que nos diplômés du cégep aient une connaissance réelle, opérationnelle, du français et de langlais, ce qui nest pas le cas à la sortie des cégeps francophones ni anglophones.
Si le Québec est à ce point pétri dinfluences étrangères, sil opère à la manière dun creuset où il fond ces emprunts dans sa propre et singulière réalité pour en tirer une matière nouvelle et la renvoyer aux expéditeurs, quen est-il du regard que les autres portent sur lui? Je nen dirai que quelques mots, car on y accorde généralement trop dattention, ce qui est symptomatique dune petite nation incertaine de son identité et de sa valeur.
Jamais les Québécois nont été aussi présents ailleurs: chanteurs, danseurs, scientifiques, entrepreneurs, ingénieurs, ministres, maires, syndicalistes, avions, trains, logiciels, saisons du Québec à Paris, Londres et bientôt New York, missions commerciales nombreuses, courues et réussies. On ne pourrait guère en faire beaucoup plus tout en soccupant du logis. Pour un peuple de sept millions de personnes, cest beaucoup et cela nous transforme. Pour la planète, cest très peu et cela ne laffecte pas sensiblement. Normal.
Outre le fait que nos chanteurs ont envahi leurs radios, les Français moyens prennent de nos nouvelles aussi souvent que nous du Nouveau-Brunswick. Vite: nommez-en le premier ministre... Ce nest pas la première information qui vous vienne? Alors voilà, vous avez compris. Ce nest pas labsence. Ce nest pas lomniprésence.
Le Québec politique existe pour les petites nations qui cherchent, comme lui, à se tailler une place. Le Québec est une référence forte, positive, une source dinspiration et despoir en Catalogne, à un niveau dintensité surprenant. En Écosse ou en Slovénie, cest un utile point de comparaison. **** À Londres, le nouveau délégué général du Québec, Daniel Audet, diagnostique un mal pernicieux: la désignation dorigine incontrôlée. "Jai interrogé des amis britanniques sur Céline Dion, Jacques Villeneuve, Leonard Cohen, le Cirque du Soleil, Michel Tremblay, Notre-Dame de Paris, Mordecai Richler, Robert Lepage, Oscar Peterson et La La La Human Steps, racontait-il dans un récent discours. Ils en connaissaient plusieurs. "Ce sont des Français", mont-ils dit, "des Américains", "des Britanniques", parfois "des Canadiens". Jamais ils ne les ont identifiés comme "Québécois"." Le succès ne suffit donc pas. Le Québec à Londres: no logo. Un problème que la souveraineté aiderait à résoudre. Un parmi dautres -- fin de la parenthèse.
En Amérique, cest pis. Aucun peuple nest autant nourri dinformation sur le Québec que les Canadiens anglais. On trouve chez eux des îlots de compréhension, de respect et damitié pour nous. Ils sont malheureusement isolés dans une mer de préjugés et de ressentiment. Le livre le plus lu de tous les temps sur le Québec (80 000 exemplaires vendus en 1992) y fut lessai de feu Mordecai Richler qui nous décrivait comme une société tribale, rétrograde, corrompue, antisémite, mais avec de bons restaurants. Lagressivité des années 90, exacerbée par Meech et trois référendum, sest maintenant transformée en un mépris tranquille, intégré, assumé. Aujourdhui, outre-Outaouais, le Québec ne vaut plus quon sy intéresse, sauf pour le citer comme repoussoir. Son cas est réglé.
Aux États-Unis, il y a certes des gens qui nous connaissent et nous estiment. Wall Street considère désormais le Québec, même souverainiste, comme un endroit bizarre mais pas dangereux et plutôt rentable, contrairement au sentiment ambiant dil y a 25 ans. Certains milieux culturels de la côte est goûtent aux charmes de notre théâtre et de notre danse. Il ny a pas moins de 200 prestations culturelles québécoises de tous ordres chaque année aux États-Unis. Partout où passe le Cirque du Soleil -- bien identifié au Québec la plupart du temps --, les louanges abondent. Céline a beaucoup oeuvré, y compris chez Oprah ou chez Rosie, pour faire connaître Charlemagne. À elle seule, en 10 ans, elle a fait plus que les Expos en 30 ans pour indiquer à lAméricain moyen que le Québec existait, quil pouvait être compétent et professionnel, remplir des salles et... gagner des trophées. Oui, la presse nationale américaine a fait état de laffaire Michaud et de la démission de Lucien Bouchard, mais il faut aussi noter lexcellente presse économique et touristique dont le Québec, sa capitale et sa métropole jouissent depuis trois ou quatre ans. Et tout cela... cest une goutte deau dans locéan états-unien, qui ne comprendra jamais pourquoi les autres peuples ne veulent pas sassimiler complètement à langlais, ce qui serait tellement plus simple et éviterait tant de chagrins. Cest ainsi, cest structurel, ce le sera pour lavenir prévisible, cest tout.
Certains pensent que pour être acceptés par nos voisins, il faudrait leur ressembler davantage. Ce serait la pire des politiques. Notre originalité est désormais notre force; il faut en faire également notre carte de visite, sans états dâme et sans illusions. Nous sommes différents, atypiques, compétents, dynamiques, tolérants et généralement de bonne humeur. À la longue, ça finira par intéresser un certain nombre de gens, surtout ceux qui doivent le savoir, dans des créneaux bien précis. Mais pas tous, ni même la plupart, car nous ne sommes pas assez nombreux, puissants, importants (ou violents) pour retenir durablement lattention.
Alors, pour le reste, vous achetez nos produits: parfait. Vos entreprises -- 600 américaines, 600 européennes -- sinstallent chez nous et embauchent nos cerveaux: bravo. Vous nous considérez comme votre "marché intérieur" tout en vous pliant à nos lois linguistiques sans les approuver: on nen demande pas plus. Vous trouvez notre Caisse de dépôt socialiste mais applaudissez notre politique familiale: fort bien. Vous venez assister à nos festivals et tournez vos films dans nos rues: excellent. Vous nous trouvez charmants mais un peu provinciaux: cest votre problème, dear, pas le nôtre.
Le fait est que le Québec, phénomène singulier en Amérique, ne sera jamais complètement compris et accepté que par lui-même. Nous devrions ladmettre et nous en remettre. Nous sommes condamnés à être une énigme. Cela peut avoir son charme. À condition de le vivre sans complexe, bien dans notre peau, assumant notre originalité.
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Jean-François Lisée
Journaliste et auteur politique, Jean-François Lisée fut correspondant à Paris et à Washington et fut collaborateur à Lactualité pendant 10 ans. Conseiller des premiers ministres Parizeau et Bouchard, il est maintenant chercheur invité en Science politique et au groupe CRITERES de lUniversité de Montréal. Il travaille sur le thème de la social-démocratie face à la mondialisation.
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