Les Québécois s’enrichissent davantage que les Ontariens

Contrairement aux mythes largement véhiculés, l’économie ontarienne croît moins rapidement que l’économie québécoise, son taux d’emploi régresse et son niveau de pauvreté augmente.

Par Jean-François Lisée
L’auteur est chercheur invité au département de Science Politique de l’Université de Montréal et au groupe CRITÈRES.

La Presse 6 décembre 2001
version intégrale



Pour un certain nombre de leaders d’opinion, la cause est entendue : le modèle économique ontarien est un bolide admirable, bien calibré, qui avance à vive allure sur la route du progrès économique. Le modèle québécois, lui, serait encrassé, retardataire, peu performant.

Il est rare qu’on puisse, en ces matières, présenter un démenti définitif. L’économie est une partie qui ne se termine jamais, les chiffres varient selon les années. Or nous avons ce mois-ci une chance qui se présente rarement. Puisque la période de croissance économique des années 1990 est terminée, nous détenons un point de départ et un point d’arrivée définissant une " période " économique claire. L’année 1989 ouvre la période. C’était, pour le Québec et l’Ontario, le sommet du cycle économique précédent. Les deux sociétés sont ensuite entrées et sorties du ralentissement économique à des rythmes différents, puis se sont dirigées vers un même nouveau sommet, celui de 2000. Statistique Canada a publié le 30 octobre, dans ses Comptes nationaux, les chiffres provinciaux pour 2000. Nous avons donc le résultat de la période.

Bien sûr, il faut rappeler qu’au point de départ, en 1989, l’Ontario était plus riche que le Québec. C’était vrai depuis qu’on tient des statistiques. Il ne s’agit donc pas de savoir si le bolide ontarien est devant le québécois, c’est une certitude. Il s’agit de savoir si l’engin québécois s’est déplacé plus ou moins rapidement que l’ontarien pendant la dernière période. Si l’écart qui les sépare s’est creusé ou refermé.

Mythe #1 : L’économie ontarienne progresse plus rapidement. Faux. L’économie ontarienne " grossit " plus rapidement que l’économie québécoise (34% contre 28%), parce que sa population augmente davantage (16% contre 7%). Mais on peut grossir et s’appauvrir en même temps. Le meilleur indicateur de la croissance économique d’une société est l’enrichissement global, divisé par le nombre de personnes qui l’habitent. À ce titre, le Québec a davantage progressé en 11 ans, avec 19% de croissance, que l’Ontario, avec 16%. Bref, si vous êtes un Produit intérieur brut, vous avez davantage grossi en Ontario. Mais si vous êtes une personne, votre avoir collectif réel a davantage augmenté au Québec.

Mythe #2 : L’augmentation de la population est un signe de prospérité. Faux. C’est le contre-argument avancé par les partisans du modèle ontarien. Or ce lien est, au mieux, ténu. Y adhérer, ce serait affirmer qu’avec 7% d’augmentation de population sur la période, le modèle québécois est supérieur à celui des locomotives économiques que sont les États de New York (5,4%), de Pennsylvanie (3,4%), du Massachusetts (5,5%), du Michigan (6,9%) et de l’Ohio (4,7%), pour ne nommer que ceux-là.

Mythe #3 : L’emploi progresse beaucoup plus en Ontario. Faux. On peut l’évaluer de deux façons. Le taux d’emploi mesure la proportion de la population en âge de travailler qui est employée. L’Ontario a débuté la période avec un taux de 66,4 et l’a terminé avec 63,3. Son taux a donc régressé de près de 5%. Le Québec a débuté et terminé la période avec un taux de 57,9. Il n’a pas bougé. Second indice : le taux de chômage. En Ontario, il est passé de 5,1 à 5,7. Le chômage a donc augmenté de 12%. Au Québec, il est passé de 9,6 à 8,4, une diminution de 12,5%. L’Ontario partait de plus haut mais décline. Le Québec partait de plus bas mais résiste ou progresse.

Mythe #4 : Les Ontariens s’enrichissent, les Québécois s’appauvrissent. Faux. Le revenu disponible total ontarien, donc une fois les impôts payés, " grossit " à peine plus qu’au Québec (15% contre 14,5%). Mais dès qu’on calcule l’augmentation du revenu par personne, le contraire apparaît : chaque Québécois a 30% de plus en poche, chaque Ontarien n’a que 26% de plus en poche. Cette donnée est encore imparfaite : elle tient compte de l’inflation en général mais pas de l’évolution réelle des coûts au Québec et en Ontario. C’est pourquoi on lui applique " l’indice implicite de prix ". Résultat : en moyenne, chaque Québécois a augmenté de 7,4% son pouvoir d’achat sur la période, chaque Ontarien a réduit en moyenne de 0,3% son pouvoir d’achat. Les Ontariens, donc, se sont légèrement appauvris pendant que les Québécois s’enrichissaient.


Mythe #5 : Au total, le modèle ontarien laisse plus d’argent dans la poche de ses citoyens, le modèle québécois est un enfer fiscal qui confisque leur pouvoir d’achat. Faux. Nous venons de voir comment la situation a évolué sur la décennie. On s’interroge ici sur la capacité des citoyens de dépenser leur argent plutôt que de voir l’État lui en subtiliser une large portion. Il est vrai que le fardeau fiscal provincial est plus élevé au Québec qu’ailleurs. Cependant cet étalon de mesure est partiel, pour ne pas dire trompeur. Il ne tient pas compte du fardeau fiscal municipal et scolaire, moins encore des économies réalisées par le contribuable lorsque l’État assume une partie des coûts des services. Si les garderies ne coûtent que 5 $ plutôt que 25, voilà un coût évité. Si l’assurance-médicament a un déficit c’est que l’État paie une partie du coût des médicaments. Idem pour les frais de scolarité et les bourses, l’école privée subventionnée, le logement social et son impact à la baisse sur les coûts du logement. La décision d’une société d’État, Hydro-Québec, de maintenir des tarifs d’électricité résidentiels nettement moins chers que ceux de ses voisins est également un important coût évité au contribuable québécois (à Toronto on paie 38% plus cher, 51% à Moncton et 252% à New York). Les comparaisons de taux d’imposition des provinces et des États sont essentiellement des palmarès de la mesquinerie : moins un État ne désire redistribuer la richesse, plus il gagne des points dans ces palmarès. Les gouvernements sociaux-démocrates ne peuvent, par définition, jamais en sortir vainqueurs.

Grâce au gouvernement de l’Alberta, peu penché vers la gauche, nous avons cette année une mesure nettement plus complète de la façon globale dont chaque gouvernement permet, ou non, à ses citoyens de terminer l’année avec moins ou plus d’argent en poche. Selon une étude KPMG commandée par l’Alberta, dans tous les cas étudiés - revenus de 40 000 à 150 000 $ par an - le contribuable de Montréal, avec ou sans enfants, terminera 2001 avec plus d’argent en poche que le contribuable équivalent de Toronto ou de Vancouver (mais pas d’Edmonton). Certes, il aura payé plus d’impôt provincial au Québec, mais aura obtenu plus de services publics à moindres coûts et aura profité d’un coût de la vie généralement plus abordable à Montréal. Le Québec avait fait produire par KPMG une étude similaire en 1998. Elle étendait la comparaison jusqu’aux revenus de 250 000 $ par an et aux 14 plus grandes villes du Canada et des États-Unis. Résultat : toutes taxes comprises, Montréal était la moins chère du continent pour les familles gagnant jusqu’à 50 000 $ par an (donc la majorité), était dans la moyenne des 14 villes pour les familles jusqu’au sommet de l’échelle (250 000 $), dans la moyenne également pour les personnes seules jusqu’à 75 000 $ par an (donc la majorité), jamais moins que onzième au-delà. C’est dire que malgré " l’enfer fiscal " dont on nous rebat continuellement les oreilles, l’immense majorité des contribuables québécois - et la quasi totalité des familles - conservent une plus grande part de leurs revenus que leurs voisins ontariens et américains. (Note à Pauline Marois : une mise à jour annuelle de cette étude s’impose. Partagez-en les coûts avec l’Alberta.)

Mythe #6 : Il y a plus de pauvreté au Québec qu’en Ontario. Faux, archi-faux. Chaque année le Conseil canadien du développement social relance ce mythe, fondé sur des données virtuelles qui ne tiennent compte ni du coût de la vie réel à Montréal, ni du taux d’imposition plus faible - en fait inexistant -- au Québec pour les démunis. Chaque année, les chroniqueurs et spécialistes, dans ce quotidien comme à Statistique Canada, réprouvent ce calcul faussé. Depuis deux ans, nous disposons de mesures plus fiables. Un rapport interministériel canadien de 1999, basé sur des données de 1996, démontrait que le Québec avait le troisième taux de pauvreté le plus bas au Canada, loin devant l’Ontario qui obtenait la septième place. Le rapport Fraser sur la pauvreté publié cet été a été critiqué avec raison pour le niveau irréaliste auquel il plaçait le seuil de pauvreté. Mais il avait le mérite de comparer correctement les provinces entre elles. Résultat : le Québec détenait le quatrième taux le plus bas, et ce taux se réduisait depuis 1984; l’Ontario obtenait le septième taux et ce taux augmentait depuis 1984.

Si on reporte ensuite ces résultats sur les données des Nations Unies, on se rend compte que, loin d’être un mauvais élève dans la lutte contre la pauvreté, le Québec affiche le cinquième taux de pauvreté le plus bas au monde. Malgré la croissance fulgurante des années 1990, nos voisins américains affichent un taux de pauvreté deux fois plus élevé que celui du Québec. Voilà une statistique intéressante : le Québec a deux fois plus de chômeurs que les Américains, mais deux fois moins de pauvres. Lequel s’en tire le mieux ?

Les raisons de ces écarts : la société québécoise répartit mieux la richesse que ses voisines. Selon Statistique Canada, le Québec est aujourd’hui la région d’Amérique du Nord où les inégalités de revenus sont les moins importantes. Calculées sur la base de l’indice Gini, de 1990 à 1999, les inégalités entre les familles se sont accrues deux fois plus en Ontario et aux Etats-Unis (de 8 à 10% de plus) qu’au Québec, (+4,5%). Pour les personnes seules, l’inégalité a légèrement régressé au Québec (-1%) et bondit en Ontario (+14%). Ces constats ne doivent nullement pousser le Québec à relâcher ses efforts contre la pauvreté, mais au contraire l’encourager à poursuivre dans une voie qui donne déjà des résultats.

Mythe #7 : L’Ontario favorise davantage l’entrepreneuriat que le Québec. Faux. Merci encore à l’Alberta d’avoir mis à jour, sur son site internet et pour l’an 2000, la comparaison la plus complète de la fiscalité des entreprises au Canada, et qui démontre le caractère nettement compétitif de la fiscalité québécoise sur l’ontarienne. C’est sans compter, en plus, les résultats d’une étude KPMG réalisée pour le gouvernement de l’Alberta en 2000 qui confirme une précédente étude québécoise : les coûts totaux - toutes taxes comprises bien sûr - sont inférieurs au Québec. Donc, à investissement équivalent, l’entrepreneur peut dégager une marge plus importante au Québec qu’en Ontario. Le poids réglementaire québécois est certes plus lourd, car plus progressiste. Mais il faut compter également les dégrèvements massifs consentis ces dernières années par le Québec pour la création d’entreprise (congé de taxe pendant cinq ans) et pour l’investissement de plus de 100 millions (congé de taxe pendant 10 ans). En fait, aujourd’hui au Québec, une entreprise qui démarre ou qui investit doit avoir un comptable particulièrement inepte pour payer un impôt provincial digne de mention. Et tout cela, avant même que la taxe sur le capital soit abolie, dans 13 mois, pour 58% des entreprises québécoises et nettement réduite pour les autres. Intéressant de noter, dans ces conditions, que le nombre d’entreprises actives (qui ont des salariés), a augmenté de 3,6% au Québec pendant la période, légèrement plus qu’en Ontario, avec 3,5%.

On ne peut conclure de toutes ces données que rien ne doit changer au Québec. Au contraire, c’est parce que la société québécoise s’est superbement adaptée cette dernière décennie qu’elle a pu progresser autant. Avant la présente récession, le Conference Board prédisait que la tendance observée depuis 11 ans était durable : la croissance du Québec par personne allait continuer à progresser plus rapidement que celle de l’Ontario pour les trois prochaines années au moins. L’écart de richesse entre Québécois et Ontariens, qui était de 26% en 1960 et n’était plus que de 14% en 2000, devrait donc continuer à se réduire. On peut en conclure que le Québec a développé un modèle de développement économique et social qui marche mieux et plus équitablement qu’ailleurs. Il faut le parfaire, mais en aucun cas le défaire.

(30)

______________


Ministère des Finances du Québec, Budget 1998-1999, La fiscalité des particuliers et le coût de la vie - Comparaison entre Montréal et différentes villes nord-américaines, février 1998, (à: www.finances.gouv.qc.ca/francais/budget/1998-199/PDF/fiscpafr.pdf ) et KPMG Consulting, The Personal Tax and Costs of Living Study, April 2001, (à: http://www.alberta-canada.com/statpub/pdf/kpmg_col.pdf )