Économie du Québec :
pour en finir avec les mythes

Le chroniqueur Claude Picher, avec beaucoup d’élégance, le libéral Alain Paquet, avec beaucoup moins, s’interrogent sur les « mythes » économiques déboulonnés dans mon texte du 6 décembre. Il faut donner encore un tour de clé? Avec plaisir !

Par Jean-François Lisée
L’auteur est chroniqueur invité à La Presse et chercheur invité au département de Science Politique de l’Université de Montréal et au groupe CRITÈRES.

Vigile 24 décembre 2001


Le chroniqueur économique de La Presse, Claude Picher, m’a fait l’honneur de consacrer deux chroniques à mon texte sur les mythes de l’économie québécoise. Je lui en suis reconnaissant, et je salue l’élégance avec laquelle il a reconnu s’être trompé en contestant mon affirmation la plus lourde de sens : la richesse collective québécoise par personne, pendant le dernier cycle économique 1989-2000, a bel et bien connu une croissance plus forte que celle de l’Ontario.

Cela n’est pas anodin, car il s’agit de la somme des efforts du Québec. À ce critère, nous avons fait mieux que la locomotive économique canadienne. Il faut se le dire - le célébrer un instant - avant de s’atteler à la tâche essentielle de faire encore mieux en améliorant, bien sûr, les taux de productivité et d’investissement et en réduisant le fardeau réglementaire inutile.

Mais si nous avons créé plus de richesse collectivement, à qui cette richesse nouvelle a-t-elle profité ? Claude Picher ne conteste pas les chiffres : le revenu disponible par habitant a augmenté de plus de 7% au Québec, il a légèrement fléchi en Ontario. C’est une moyenne. Encore faut-il savoir qui en a le plus bénéficié. Selon Statistique Canada, le Québec est aujourd’hui la région d’Amérique du Nord où les inégalités de revenus sont les moins grandes. Calculées sur la base de l’indice Gini, de 1990 à 1999, les inégalités entre les familles se sont accrues deux fois plus en Ontario et aux États-Unis (de 8 à 10% de plus) qu’au Québec (+4,5%). Pour les personnes seules, l’écart a même légèrement régressé au Québec (-1%) alors qu’il a bondi en Ontario (+14%).

Le fait que la société québécoise, avec toutes ses lacunes, résiste mieux que ses voisines à la montée néfaste des inégalités est capital, me semble-t-il, au moment de poser un jugement d’ensemble. Il y a deux fois plus de chômage au Québec qu’aux États-Unis... mais deux fois moins de pauvreté et le Québécois vit deux ans et demie plus longtemps que l’Américain. Qui s’en tire le mieux ?

Au début du mois, l’enquête internationale sur l’éducation de l’OCDE révélait que, lors des trois tests internationaux conduits depuis 1994, les élèves québécois de 15 ans sont les meilleurs en Occident en mathématiques et en sciences. Aucune autre société n’obtient au total des résultats aussi élevés tout en affichant aussi peu de différences entre les étudiants de milieux économiques favorisés et défavorisés. Ces résultats placent le Québec d’aujourd’hui, en qualité et en répartition de ces savoirs, devant l’Ontario et loin, très loin, devant les États-Unis. C’est, à mon avis, extrêmement significatif de la réussite d’une société.

Le lecteur intéressé trouvera à l’adresse www.vigile.net/auteurs/l/liseejf.html mes réponses à chacun des contre-arguments apportés par Claude Picher aux sept mythes que j’évoquais le 6 décembre. Je voudrais ici revenir sur deux points essentiels.

À la fin de l’année, lorsque le Québécois moyen a payé ses impôts provinciaux - plus élevés qu’ailleurs, c’est certain - et la totalité de ses besoins essentiels, lorsqu’il a profité des services gouvernementaux gratuits où à prix réduits, payés grâce à ses impôts ou à l’existence d’une société d’État comme Hydro-Québec, a-t-il déboursé moins, plus ou davantage que l’Ontarien ? Claude Picher pense avec raison qu’une démonstration globale, chiffrée, doit appuyer ma surprenante conclusion voulant qu’au total, la note du Québécois est moins salée. La voici :

Grâce au gouvernement de l’Alberta, peu penché vers la gauche, nous disposons d’une mesure qui a le mérite d’intégrer au moins une partie de ces coûts évités (il ne tient pas compte des frais de scolarités moitié moins élevés au Québec). À revenu annuel égal et dans tous les cas étudiés - revenu de 40 000 $ à 150 000 $ par an - le contribuable de Montréal terminera 2001 en ayant dépensé nettement moins d’argent pour l’ensemble de ses besoins de base que le contribuable de Toronto (mais pas d’Edmonton). La différence est considérable : à 40 000 $ de revenu, le Torontois doit débourser 8990 $ de plus. À 60 000 $, c’est 7600 $ de plus, et ainsi de suite. Voici ce que l’étude révèle, lorsqu’on compare les coûts sur une base de 100 pour Montréal.

Le coût de la vie, impôts compris : Montréal
Étude coûts et fiscalité 2001, KPMG/Alberta

Niveaux de revenus Coût de la vie, impôts compris
Contribuables types
Montréal
Toronto
40 000 $ personne seule
100
121
60 000 $ couple, sans enfant
100
112
80 000 $ couple, 2 enfants
100
111
100 000 $ couple, 2 enfants
100
113
150 000 $ couple, 2 enfants
100
108


Le Montréalais peut ainsi épargner davantage, investir, jouir de la vie. C’est énorme ! Et contraire à presque tout ce qui se dit et s’écrit sur la question.

Le Québec avait fait produire par KPMG une étude similaire en 1998. Elle étendait la comparaison jusqu’aux revenus de 250 000 $ par an et aux 14 plus grandes villes du Canada et des États-Unis et incluait les frais de scolarité. Résultat : tous impôts et taxes compris, Montréal était la ville la moins chère du continent pour les personnes seules gagnant jusqu’à 30 000 $ par an et les familles gagnant jusqu’à 50 000 $ par an (donc une grande majorité). Montréal était dans la moyenne des 14 villes pour les familles jusqu’au sommet de l’échelle (250 000 $), dans la moyenne également pour les personnes seules jusqu’à 75 000 $ par an, jamais moins que onzième au-delà.

C’est dire que malgré « l’enfer fiscal » dont on nous rebat continuellement les oreilles, la totalité des contribuables montréalais conservent une plus grande part de leurs revenus que leurs voisins de Toronto. Qui plus est, l’immense majorité des contribuables montréalais - et la quasi totalité des familles - conservent une plus grande part de leurs revenus que leurs voisins des onze principales villes américaines. (1) (Note à Pauline Marois : une mise à jour annuelle de cette étude s’impose. Partagez-en les coûts avec l’Alberta...)

Claude Picher rétorque avec exactitude qu’une bonne partie des économies ainsi réalisées par les Québécois est attribuable aux coûts de logement plus élevés à Toronto. Puis, étrangement, il vante les mérites de ces coûts plus élevés en affirmant que le Torontois y gagne car il investira davantage dans sa propriété et fera davantage de profit lorsqu’il la vendra. Si c’était vrai, cela ne s’appliquerait qu’à une minorité, car 66% de ménages de l’Île de Montréal sont locataires. Surtout, M Picher trouve bien des vertus à une tare. Le coût plus élevé du logement à Toronto (et à Vancouver, et à New York, et à Boston, etc.) contribue largement à pousser le taux de pauvreté ontarien (et états-unien) à des niveaux plus préoccupants qu’à Montréal, sans parler de crises des sans-abris nettement plus aiguës et socialement coûteuses qu’au Québec. Mais même si on se concentre sur l’exemple du professionnel qui veut acheter une propriété, le Montréalais est avantagé par rapport au Torontois. Le Montréalais pourra acheter pour 100 000 $ la maison que le Torontois devra payer 150 000 $, et il pourra investir les 50 000 $ restant dans un véhicule financier plus performant que l’immobilier. Le Torontois, lui, n’a pas le choix : il est obligé d’investir dans l’immobilier torontois une plus grande part de son épargne. Or une proportion croissante d’économistes et de conseillers financiers affirment que l’immobilier personnel n’est pas un bon investissement. Il doit être considéré comme une dépense. Le Torontois est piégé. Pas le Montréalais.

Lundi dernier Alain Paquet, professeur d’économie et membre de la commission politique du Parti libéral du Québec, fondait sa condescendante critique sur la partisanerie. Admettant que mon utilisation du dernier cycle économique complet (1989-2000) était « non arbitraire », il lui préférait des périodes politiques arbitraires où PLQ et PQ étaient au pouvoir. Un peu d’honnêteté intellectuelle l’auraient obligé à admettre que cycles économiques et électoraux ne coïncident pas, qu’il y eut des années « libérales » où l’Ontario a mieux fait que le Québec (89 et 94), et des années « péquistes » où le Québec a mieux fait que l’Ontario : 1996, 2000, 2001 et, selon les prévisions de la Banque Nationale, 2002 puis 2003 - et ce, il va sans dire, quel que soit le parti alors au pouvoir... Il n’y a pas de prévision au-delà mais admettons que la tendance est saine. Le Québec s’apprête à mieux vivre que l’Ontario le ralentissement économique, comme ce fut le cas en 1991.

Je signale bien respectueusement au professeur Paquet qu’il utilise, pour calculer l’augmentation du revenu personnel réel, le mauvais indice implicite des prix. Il s’est servi de l’indice du PIB, qui permet d’extraire l’inflation pour l’économie en général. Il aurait du se servir de l’indice des prix aux dépenses personnelles de biens et services, seul applicable au revenu des personnes. Mais même avec cette inexactitude - défavorable au Québec - il conclut que le revenu Québécois a augmenté plus rapidement que l’Ontarien.

Finalement, M. Paquet revient longuement sur le thème démographique mais, très curieusement, sans répondre à ma question : pourquoi la croissance québécoise de 7% sur la période est-elle selon lui « accablante », mais pas celles des États de New York, du Massachusetts ou de Pennsylvanie, toutes de moins de 6%? Il aurait pu nous apprendre que c’est le Canada, avec la politique d’immigration la plus forte en Occident après Israël, qui est hors-normes, affichant sur la période 1980-1999 une progression démographique annuelle presque au quadruple (1,1 % par an) de la moyenne des autres pays du G7 (0,3). L’Ontario : plus du quintuple (1,6) ! Avec son 0,7 % par an, le Québec n’affiche « que » le double de cette moyenne, le double du Royaume-Uni, de la France, et nettement mieux que l’Allemagne, qui affiche -0,2. Utiliser la singulière progression de l’Ontario comme « norme » d’immigration, c’est dire que ceux qui ne sont pas obèses sont sous-alimentés.

Tout cela étant dit, je ne suis nullement surpris que plusieurs lecteurs aient réagi avec incrédulité à mon premier texte et aient écrit à M. Picher pour lui demander son avis, ni qu’un conseiller du PLQ se rebiffe à ce qu’on souligne ce qui va bien au Québec. La réticence, pour ne pas dire le refus, de reconnaître les réussites globales du Québec est ancré dans notre culture et dans nos médias, pour ne rien dire des biais politiques en jeu, biais idéologiques (une société social-démocrate ne peut pas faire mieux qu’une société néo-libérale) et nationaux (vanter les succès du Québec, c’est cautionner le discours souverainiste). Faire les démonstrations nouvelles qui montrent un Québec gagnant, c’est nager à contre-courant.

Fin novembre, devant le Cercle des chefs-mailleurs du Québec, l’économiste Pierre Fortin ne disait pas autre chose. Décrivant lui aussi comment la situation de l’emploi avait mieux évolué au Québec qu’en Ontario ces dernières années, il se désolait du fait que « cette résilience retrouvée de l’économie québécoise est passée complètement inaperçue dans les comptes rendus de la situation économique au cours de la décennie 90. La presse nationale fut plus intéressée à raconter des histoires d’horreur sur la soi-disant ``fermeture`` de la rue Sainte-Catherine qu’à reconnaître dans les faits que, du sommet au creux de la récession, le taux d’emploi avait diminué deux fois plus à Toronto qu’à Montréal.»

Mais les faits ont une grande qualité : celle de s’imposer graduellement dans le discours. La richesse collective du Québec croît désormais plus vite que celle de l’Ontario, les Québécois s’enrichissent davantage que leurs voisins ontariens et leur richesse nouvelle est mieux répartie qu’en Ontario ou ailleurs sur le continent. Ces trois constats sont essentiels à tout débat sur le modèle québécois et sur les réformes qu’il doit continuer à connaître. Remontant le courant, ils finiront par émerger.

FIN

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(1) Ministère des Finances du Québec, Budget 1998-1999, La fiscalité des particuliers et le coût de la vie - Comparaison entre Montréal et différentes villes nord-américaines, février 1998, (à: www.finances.gouv.qc.ca/francais/budget/1998-199/PDF/fiscpafr.pdf ) et KPMG Consulting, The Personal Tax and Costs of Living Study, April 2001, (à: http://www.alberta-canada.com/statpub/pdf/kpmg_col.pdf )