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Par Jean-François Lisée
Le chroniqueur économique de La Presse, Claude Picher, ma fait lhonneur de consacrer deux chroniques à mon texte sur les mythes de léconomie québécoise. Je lui en suis reconnaissant, et je salue lélégance avec laquelle il a reconnu sêtre trompé en contestant mon affirmation la plus lourde de sens : la richesse collective québécoise par personne, pendant le dernier cycle économique 1989-2000, a bel et bien connu une croissance plus forte que celle de lOntario.
Cela nest pas anodin, car il sagit de la somme des efforts du Québec. À ce critère, nous avons fait mieux que la locomotive économique canadienne. Il faut se le dire - le célébrer un instant - avant de satteler à la tâche essentielle de faire encore mieux en améliorant, bien sûr, les taux de productivité et dinvestissement et en réduisant le fardeau réglementaire inutile.
Mais si nous avons créé plus de richesse collectivement, à qui cette richesse nouvelle a-t-elle profité ? Claude Picher ne conteste pas les chiffres : le revenu disponible par habitant a augmenté de plus de 7% au Québec, il a légèrement fléchi en Ontario. Cest une moyenne. Encore faut-il savoir qui en a le plus bénéficié. Selon Statistique Canada, le Québec est aujourdhui la région dAmérique du Nord où les inégalités de revenus sont les moins grandes. Calculées sur la base de lindice Gini, de 1990 à 1999, les inégalités entre les familles se sont accrues deux fois plus en Ontario et aux États-Unis (de 8 à 10% de plus) quau Québec (+4,5%). Pour les personnes seules, lécart a même légèrement régressé au Québec (-1%) alors quil a bondi en Ontario (+14%).
Le fait que la société québécoise, avec toutes ses lacunes, résiste mieux que ses voisines à la montée néfaste des inégalités est capital, me semble-t-il, au moment de poser un jugement densemble. Il y a deux fois plus de chômage au Québec quaux États-Unis... mais deux fois moins de pauvreté et le Québécois vit deux ans et demie plus longtemps que lAméricain. Qui sen tire le mieux ?
Au début du mois, lenquête internationale sur léducation de lOCDE révélait que, lors des trois tests internationaux conduits depuis 1994, les élèves québécois de 15 ans sont les meilleurs en Occident en mathématiques et en sciences. Aucune autre société nobtient au total des résultats aussi élevés tout en affichant aussi peu de différences entre les étudiants de milieux économiques favorisés et défavorisés. Ces résultats placent le Québec daujourdhui, en qualité et en répartition de ces savoirs, devant lOntario et loin, très loin, devant les États-Unis. Cest, à mon avis, extrêmement significatif de la réussite dune société.
Le lecteur intéressé trouvera à ladresse www.vigile.net/auteurs/l/liseejf.html mes réponses à chacun des contre-arguments apportés par Claude Picher aux sept mythes que jévoquais le 6 décembre. Je voudrais ici revenir sur deux points essentiels.
À la fin de lannée, lorsque le Québécois moyen a payé ses impôts provinciaux - plus élevés quailleurs, cest certain - et la totalité de ses besoins essentiels, lorsquil a profité des services gouvernementaux gratuits où à prix réduits, payés grâce à ses impôts ou à lexistence dune société dÉtat comme Hydro-Québec, a-t-il déboursé moins, plus ou davantage que lOntarien ? Claude Picher pense avec raison quune démonstration globale, chiffrée, doit appuyer ma surprenante conclusion voulant quau total, la note du Québécois est moins salée. La voici :
Grâce au gouvernement de lAlberta, peu penché vers la gauche, nous disposons dune mesure qui a le mérite dintégrer au moins une partie de ces coûts évités (il ne tient pas compte des frais de scolarités moitié moins élevés au Québec). À revenu annuel égal et dans tous les cas étudiés - revenu de 40 000 $ à 150 000 $ par an - le contribuable de Montréal terminera 2001 en ayant dépensé nettement moins dargent pour lensemble de ses besoins de base que le contribuable de Toronto (mais pas dEdmonton). La différence est considérable : à 40 000 $ de revenu, le Torontois doit débourser 8990 $ de plus. À 60 000 $, cest 7600 $ de plus, et ainsi de suite. Voici ce que létude révèle, lorsquon compare les coûts sur une base de 100 pour Montréal.
Étude coûts et fiscalité 2001, KPMG/Alberta
Le Montréalais peut ainsi épargner davantage, investir, jouir de la vie. Cest énorme ! Et contraire à presque tout ce qui se dit et sécrit sur la question. Le Québec avait fait produire par KPMG une étude similaire en 1998. Elle étendait la comparaison jusquaux revenus de 250 000 $ par an et aux 14 plus grandes villes du Canada et des États-Unis et incluait les frais de scolarité. Résultat : tous impôts et taxes compris, Montréal était la ville la moins chère du continent pour les personnes seules gagnant jusquà 30 000 $ par an et les familles gagnant jusquà 50 000 $ par an (donc une grande majorité). Montréal était dans la moyenne des 14 villes pour les familles jusquau sommet de léchelle (250 000 $), dans la moyenne également pour les personnes seules jusquà 75 000 $ par an, jamais moins que onzième au-delà. Cest dire que malgré « lenfer fiscal » dont on nous rebat continuellement les oreilles, la totalité des contribuables montréalais conservent une plus grande part de leurs revenus que leurs voisins de Toronto. Qui plus est, limmense majorité des contribuables montréalais - et la quasi totalité des familles - conservent une plus grande part de leurs revenus que leurs voisins des onze principales villes américaines. (1) (Note à Pauline Marois : une mise à jour annuelle de cette étude simpose. Partagez-en les coûts avec lAlberta...) Claude Picher rétorque avec exactitude quune bonne partie des économies ainsi réalisées par les Québécois est attribuable aux coûts de logement plus élevés à Toronto. Puis, étrangement, il vante les mérites de ces coûts plus élevés en affirmant que le Torontois y gagne car il investira davantage dans sa propriété et fera davantage de profit lorsquil la vendra. Si cétait vrai, cela ne sappliquerait quà une minorité, car 66% de ménages de lÎle de Montréal sont locataires. Surtout, M Picher trouve bien des vertus à une tare. Le coût plus élevé du logement à Toronto (et à Vancouver, et à New York, et à Boston, etc.) contribue largement à pousser le taux de pauvreté ontarien (et états-unien) à des niveaux plus préoccupants quà Montréal, sans parler de crises des sans-abris nettement plus aiguës et socialement coûteuses quau Québec. Mais même si on se concentre sur lexemple du professionnel qui veut acheter une propriété, le Montréalais est avantagé par rapport au Torontois. Le Montréalais pourra acheter pour 100 000 $ la maison que le Torontois devra payer 150 000 $, et il pourra investir les 50 000 $ restant dans un véhicule financier plus performant que limmobilier. Le Torontois, lui, na pas le choix : il est obligé dinvestir dans limmobilier torontois une plus grande part de son épargne. Or une proportion croissante déconomistes et de conseillers financiers affirment que limmobilier personnel nest pas un bon investissement. Il doit être considéré comme une dépense. Le Torontois est piégé. Pas le Montréalais. Lundi dernier Alain Paquet, professeur déconomie et membre de la commission politique du Parti libéral du Québec, fondait sa condescendante critique sur la partisanerie. Admettant que mon utilisation du dernier cycle économique complet (1989-2000) était « non arbitraire », il lui préférait des périodes politiques arbitraires où PLQ et PQ étaient au pouvoir. Un peu dhonnêteté intellectuelle lauraient obligé à admettre que cycles économiques et électoraux ne coïncident pas, quil y eut des années « libérales » où lOntario a mieux fait que le Québec (89 et 94), et des années « péquistes » où le Québec a mieux fait que lOntario : 1996, 2000, 2001 et, selon les prévisions de la Banque Nationale, 2002 puis 2003 - et ce, il va sans dire, quel que soit le parti alors au pouvoir... Il ny a pas de prévision au-delà mais admettons que la tendance est saine. Le Québec sapprête à mieux vivre que lOntario le ralentissement économique, comme ce fut le cas en 1991. Je signale bien respectueusement au professeur Paquet quil utilise, pour calculer laugmentation du revenu personnel réel, le mauvais indice implicite des prix. Il sest servi de lindice du PIB, qui permet dextraire linflation pour léconomie en général. Il aurait du se servir de lindice des prix aux dépenses personnelles de biens et services, seul applicable au revenu des personnes. Mais même avec cette inexactitude - défavorable au Québec - il conclut que le revenu Québécois a augmenté plus rapidement que lOntarien. Finalement, M. Paquet revient longuement sur le thème démographique mais, très curieusement, sans répondre à ma question : pourquoi la croissance québécoise de 7% sur la période est-elle selon lui « accablante », mais pas celles des États de New York, du Massachusetts ou de Pennsylvanie, toutes de moins de 6%? Il aurait pu nous apprendre que cest le Canada, avec la politique dimmigration la plus forte en Occident après Israël, qui est hors-normes, affichant sur la période 1980-1999 une progression démographique annuelle presque au quadruple (1,1 % par an) de la moyenne des autres pays du G7 (0,3). LOntario : plus du quintuple (1,6) ! Avec son 0,7 % par an, le Québec naffiche « que » le double de cette moyenne, le double du Royaume-Uni, de la France, et nettement mieux que lAllemagne, qui affiche -0,2. Utiliser la singulière progression de lOntario comme « norme » dimmigration, cest dire que ceux qui ne sont pas obèses sont sous-alimentés. Tout cela étant dit, je ne suis nullement surpris que plusieurs lecteurs aient réagi avec incrédulité à mon premier texte et aient écrit à M. Picher pour lui demander son avis, ni quun conseiller du PLQ se rebiffe à ce quon souligne ce qui va bien au Québec. La réticence, pour ne pas dire le refus, de reconnaître les réussites globales du Québec est ancré dans notre culture et dans nos médias, pour ne rien dire des biais politiques en jeu, biais idéologiques (une société social-démocrate ne peut pas faire mieux quune société néo-libérale) et nationaux (vanter les succès du Québec, cest cautionner le discours souverainiste). Faire les démonstrations nouvelles qui montrent un Québec gagnant, cest nager à contre-courant. Fin novembre, devant le Cercle des chefs-mailleurs du Québec, léconomiste Pierre Fortin ne disait pas autre chose. Décrivant lui aussi comment la situation de lemploi avait mieux évolué au Québec quen Ontario ces dernières années, il se désolait du fait que « cette résilience retrouvée de léconomie québécoise est passée complètement inaperçue dans les comptes rendus de la situation économique au cours de la décennie 90. La presse nationale fut plus intéressée à raconter des histoires dhorreur sur la soi-disant ``fermeture`` de la rue Sainte-Catherine quà reconnaître dans les faits que, du sommet au creux de la récession, le taux demploi avait diminué deux fois plus à Toronto quà Montréal.» Mais les faits ont une grande qualité : celle de simposer graduellement dans le discours. La richesse collective du Québec croît désormais plus vite que celle de lOntario, les Québécois senrichissent davantage que leurs voisins ontariens et leur richesse nouvelle est mieux répartie quen Ontario ou ailleurs sur le continent. Ces trois constats sont essentiels à tout débat sur le modèle québécois et sur les réformes quil doit continuer à connaître. Remontant le courant, ils finiront par émerger. FIN _________________
(1) Ministère des Finances du Québec, Budget 1998-1999, La fiscalité des particuliers et le coût de la vie - Comparaison entre Montréal et différentes villes nord-américaines, février 1998, (à: www.finances.gouv.qc.ca/francais/budget/1998-199/PDF/fiscpafr.pdf ) et KPMG Consulting, The Personal Tax and Costs of Living Study, April 2001, (à: http://www.alberta-canada.com/statpub/pdf/kpmg_col.pdf )
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