|
Il faut se méfier des raccourcis qui nous
éloignent de notre objectif
Le 25 décembre 1978, jour de Noël, les troupes de la République
populaire du Vietnam envahissaient le Cambodge. Le monde entier a réprouvé
cette agression d’un pays souverain alors dirigé par les
Khmers rouges de Pol Pot, qui n’était pas un doux agneau.
Seules l’Union soviétique et Cuba ont accepté de reconnaître
le nouveau gouvernement cambodgien, une marionnette vietnamienne. Les
États-Unis, la France, la Chine, la Grande-Bretagne, tous les grands
pays ont continué à reconnaître le gouvernement cambodgien
de Pol Pot. Le 13 janvier 1979, le Conseil de sécurité s’est
réuni pour reconnaître officiellement que le gouvernement
officiel du Cambodge était celui de Pol Pot et non le gouvernement
vietnamien qui alors contrôlait presque la totalité du territoire
du Cambodge. Pendant douze ans, la communauté internationale a
maintenu sa reconnaissance envers le gouvernement de Pol Pot et sa coalition,
alors limitée à une petite frange du Cambodge, qui ne contrôlait
rien et qui n’avait de souveraineté effective sur rien. Pourquoi
est-ce que je raconte cette anecdote ? Seulement pour dire qu’il
ne faut pas surestimer le rôle et l’impact de la reconnaissance
internationale qui, à elle seule, ne veut rien dire sur le terrain
et sur la vie réelle des gens et du peuple. Les Khmers rouges,
pendant 12 ans n’avaient, pour utiliser une expression qui nous
est bien familière, que le « flag sur le hood ». J’avais
tenu à reprendre cette anecdote dans un texte que j’avais,
de façon disciplinée, préparé sur le thème
pour lequel on m’avait invité ce soir, celui de la reconnaissance
internationale. Me gronderez-vous si je sors un petit peu de ce que j’avais
préparé pour déborder sur ce que les deux panélistes
qui ont précédé Stéphane Paquin ont dit? Dans
La Presse, vous avez pu lire mon texte qui insiste sur les divergences
qu’il y a entre ma position et celle que Robert Laplante et Jacques
Parizeau ont développée. J’aimerais d’abord
noter quelques convergences, et je reviendrai tout à l’heure
sur les divergences qui restent entre nous et qui sont très importantes.
Je résume ma position en disant que je suis contre l’attentisme
et contre l’automatisme. Contre l’attentisme, ça veut
dire que je partage avec l’immense majorité des militants
indépendantistes la volonté que nous ne soyons pas dans
une posture d’attente du développement des évènements
lorsque nous serons de retour au pouvoir. Cela signifie que je pense qu’on
peut faire encore mieux que ce que nous avions fait avec monsieur Parizeau
en 1994, non seulement pour préparer un référendum
sur la souveraineté mais pour préparer l’État
du Québec à devenir l’État souverain que nous
voulons, et faire en sorte de colmater un certain nombre de brèches
qui existaient à l’époque dans le processus référendaire
et qui ne devraient plus exister. Je m’explique très rapidement.
Plusieurs des propositions avancées par Daniel Turp et certaines
des propositions avancées par Robert Laplante sont tout à
fait intéressantes. En effet, je trouve excellent que des projets
de loi portant sur l’organisation de ce que sera le futur État
souverain soient déposés au cours des mois suivant l’élection
du Parti Québécois. Je suis d’accord aujourd’hui,
comme j’étais d’accord à l’époque
- je m’étais exprimé à ce sujet dans des textes
publics – avec le fait que nous déposions et que nous adoptions
un projet de loi pour créer une citoyenneté québécoise,
et je pense qu’il est possible à l’intérieur
du droit canadien de créer une citoyenneté québécoise
que nous appliquerions nous-mêmes. Sur le renforcement du processus
référendaire face à Ottawa, j’ai fait un certain
nombre de propositions, vous les trouverez sur mon site Internet (www.jflisee.net).
Vous y verrez en effet que sur les questions de l’argent, des commandites
et sur l’usine à citoyenneté fédérale,
le Québec peut utiliser certaines mesures de balisage et de blocage
qui permettront au moins d’en minimiser l’impact sur le prochain
vote. De plus, et je l’ai dit aux gens du Chantier pays lorsque
je les ai vus, je pense qu’il faut instaurer dans la période
qui sépare l’élection du référendum,
des travaux secteur par secteur. En effet, on ne peut se répéter,
refaire les Commissions sur l’avenir du Québec. Par exemple, on sait que l’on va hériter des pénitenciers
fédéraux qui seront fusionnés avec ceux du Québec,
on fera un seul système. Dans ces milieux-là, créons
une mission pour voir avec les gens comment ça se fera. Faisons
la même chose pour le militaire ou la santé. Il nous faudra
fusionner les institutions fédérales de santé et
de recherches avec les institutions de santé et de recherches québécoises,
fusionner Radio-Canada avec Télé-Québec. On les prend
un par un, et là on ne fait pas de l’animation, on ne fait
pas de marketing, on propose aux gens de ces milieux-là, de tracer
ensemble comment on va, dans les six ou dix mois qui vont suivre un oui
référendaire, réorganiser leur secteur pour le rendre
plus intéressant, plus performant, plus économique peut-être.
On avait travaillé sur quelques éléments avant le
référendum de 1995, mais ce n’était pas suffisant.
Qu'est-ce que ça fait, ça ? Cela crée un climat,
pas d’inévitabilité, mais de réalité.
On s’approche de ce que sera le pays du Québec. Ça
devient plus concret. Je suis tout à fait d’accord avec l’idée de
préparer une constitution provisoire ou initiale. Ce sont en effet
des gestes qui ne relèvent pas de l’attentisme. Mais là
où je diverge d’opinion avec Robert Laplante, c’est
lorsqu’il dit qu’après une élection où
nous ne serions pas majoritaires, où nous aurions 44% des voix
comme ce fut le cas en 1994, on pourrait poser des gestes pour modifier
le droit existant, en adoptant par exemple une loi créant l’équivalent
d’une Cour suprême québécoise. Je suis tout
à fait d’accord pour qu’on ait cette cour, je veux
qu’on ait cette cour, mais sa création est un geste de souveraineté
que l’on posera lorsque les Québécois nous auront
donné le mandat de faire la souveraineté. Ils ont compris
que nous allions la préparer, ils ont compris que nous allions
poser des gestes de préparation, des gestes de transition, mais
ça, c’est un geste qui modifie le droit alors que les Québécois
n’ont pas encore dit oui. Je pense que l’opinion nous en voudrait
énormément de poser des gestes comme celui-là. Sur la question de l’attentisme, c’est fini, il ne faut jamais
revenir là-dessus. J’étais favorable à l’utilisation
de fonds publics pour faire la promotion de la souveraineté en
1994-1995, bien sûr, j’y étais favorable étalement
lorsque j’étais conseiller de M. Bouchard par la suite. Je
trouvais que, franchement, on a payé assez cher en 1998 en se faisant
élire et en perdant des votes car certains ne voulaient pas qu’on
soit élus en faisant la promotion de la souveraineté, on
a perdu des voix parce qu’on voulait garder la souveraineté
dans le programme, maintenant utilisons la capacité que nous avons
en utilisant les fonds publics. Dans un autre de ses excellents textes
publiés dans l’Action nationale, Robert Laplante, dont je
salue la qualité intellectuelle malgré nos divergences,
a révélé que les déductions fiscales du trésor
québécois avaient contribué à financer le
Conseil de l’Unité canadienne. Je suis d’avis que le
gouvernement Landry aurait du faire le total de ce que le financement
du Conseil pour l’Unité canadienne a coûté au
trésor québécois, calculer les intérêts
composés depuis sa création en 1979 et faire un dépôt
équivalent au Conseil de la souveraineté de manière
à équilibrer les comptes. Tous ces exemples illustrent qu’un gouvernement du Parti Québécois,
élu avec 44% des voix, aura certainement le mandat, la capacité
et la légitimité de poser tous ces gestes qui ne sont pas
des gestes de rupture, mais plutôt des gestes de préparation.
Ensuite, Jean Charest a promis de changer le régime électoral.
À ce propos, je sais qu’il y a des débats, mais c’est
sûr qu’à mon avis, le changement qu’il propose
au régime va provoquer une fragmentation dans la famille souverainiste.
Ça va donner beaucoup d’oxygène à l’UFP,
à Françoise David, aux Verts, etc. Peut-être que dans
deux ou trois élections on pourra former une coalition avec eux
et qu’on deviendra pluralitaires, mais en tout cas à court
terme, ce ne sera pas le cas : avant de s’unir, on va se diviser.
Donc, si on ne passe pas à cette élection-ci, on traversera
sans doute un très long désert. Une autre raison, c’est qu’on fait cela dans un contexte
canadien et que le fait d’avoir un premier ministre francophone
à Ottawa ne nous a jamais aidé auprès de ceux qu’il
faut encore convaincre. Que ce soit avec Jean Chrétien, Brian Mulroney
ou Paul Martin, ça ne nous a jamais aidés parce que, pour
une bonne part de l’opinion, ces premiers ministres sont des gens
de notre famille avec qui on ne s’entend pas, mais ce sont des gens
de notre famille quand même. Or il se peut que dans les trois ou
quatre années qui viennent, il y ait alternance à Ottawa.
Il se peut qu’on se retrouve avec Stephen Harper avec une équipe
presque uniquement unilingue anglophone qui dirige le Canada et qui renvoie
au Québec le visage d’un autre pays. Avoir au pouvoir à
Ottawa le parti conservateur, réfractaire au bilinguisme et porteur
de valeurs qui vont à l’encontre de celles du Québec,
cela pourrait être la meilleure combinaison possible pour faire
la souveraineté pendant qu’ils sont là. Comment perdre le référendum : promettre une déclaration
unilatérale de souveraineté J’aimerais qu’on tienne un référendum sur la
souveraineté, qu’on le gagne et qu’on déclare
la souveraineté dans la nuit, pourquoi attendre au lendemain ?
Si on dit cela aux Québécois, ils vont dire : « Ah
bon ! donc ce que vous voulez, ce n’est pas un divorce négocié
avec un médiateur. Vous ne voulez pas négocier la garde
partagée, avoir un bon rapport de force et un bon avocat, ou avec
un observateur étranger. Vous voulez kidnapper l’enfant.»
Si c’est ça notre programme, il est certain qu’on perd
le référendum. Si on débat de tout cela en ce moment, c’est parce que moins
de 60 % de Québécois veulent l’indépendance.
C’est parce qu’il faut additionner jusqu’à 50
% +1 et que c’est très difficile. Alors lorsqu’on discute
de stratégie référendaire, de ce qu’on va présenter
aux Québécoises et aux Québécois, ils commencent
à nous connaître, ils réagissent à ce qu’on
leur dit. Si on leur dit « Élisez-nous et on va automatiquement
vous poser la question du divorce avant deux ans », il vont nous
dire « Non merci » ! Ils vont nous dire oui pour le reste,
mais pour ça, non merci ! Alors, on va trébucher au premier
obstacle. Si on leur dit « D’accord, on va préparer
les choses », très bien! Ensuite si on leur organise un référendum
et qu’on leur dit : « le lendemain d’un oui, on déclare
unilatéralement la souveraineté. On n’essaye même
pas de négocier. Ils vont nous dire non, ça ne nous intéresse
pas ! » Et on va perdre le référendum. Pour nous, le référendum est décisif. Les Québécois
ont décidé de la souveraineté, ce n’est pas
encore un fait, mais la décision est prise. En 1995, la France
aurait dit la même chose que nous et aurait donc contredit Ottawa.
Mais si on avait déclaré la souveraineté le soir
du référendum de 1995, les Français n’auraient
pas reconnu la souveraineté. C’est parce qu’on leur
a dit « Écoutez, on va rendre ça plus facile pour
vous, vous allez reconnaître le fait que les Québécois
ont choisi la souveraineté et s’engagent dans un processus
de négociation avec le Canada ». Les Français ont
dit oui à ça, car ils se sont dit : « On ne rompt
pas nos relations diplomatiques avec le Canada, ça crée
un espace de négociation à l’amiable ». Tous
les pays veulent qu’on règle ça à l’amiable,
et ça c’est vraiment précieux pour nous car d’un
côté on a Jean Chrétien qui dit : « Ça
ne vaut rien votre référendum » et de l’autre
côté on a Jacques Chirac qui dit : « Oui, oui, ça
veut dire qu’il ont décidé d’être souverain
». Si on dit « Non monsieur Chirac, on veut que vous reconnaissiez
qu’on existe comme pays souverain », il va dire non, car ce
n’est pas encore fait, car ce n’est pas encore le cas. Alors,
ce délai nous permet de faire renforcer notre rapport de force
au sein du Québec et du Canada et permet à ceux qui veulent
reconnaître qu’on a posé un geste politique de le faire.
Je n’aime pas du tout avoir le rôle de celui qui dit «
C’est pas si simple que ça »! J’aimerais mieux
vous dire qu’il y a une façon de prendre un raccourci et
d’aller plus vite et plus fort. Moi-même j’ai conseillé
des scénarios de rupture dans un certain nombre de cas. Il y a
des cas où on peut le faire et je comprends très bien la
dynamique dans laquelle on peut vouloir nous emmener. Mais il est certain
que, si on dit aux Québécois « Élisez-nous
et on va faire des scénarios de rupture », on va rester dans
l’opposition et on va s’éloigner de la souveraineté.
Moi j’aimerais mieux qu’on s’en rapproche. Merci. |