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La culture de la victime atteint son apogée : les décideurs
en souffrent et aucun vaccin n’est en préparation pour le
moment. Le Québec survit à tout. Au bogue de l’an 2000, au
virus du Nil, à la vache folle. Nous percevons à peine les
queues des tornades qui dévastent nos voisins du Sud et, à
part une tempête de verglas et une inondation par siècle,
Dame Nature semble nous avoir choisis entre toutes les nations pour nous
affliger d’un mal, d’un seul : les nids-de-poule.
Ainsi abandonnés, nous avons dû concocter notre propre affliction
: le syndrome de la victime. Nous sommes Aurore l’enfant martyre.
Cela vient de loin. Je me suis habitué à pousser un soupir
chaque fois que, arrivant à Québec, je roule sur un pont
qui porte le nom d’un homme dont la seule distinction fut d’être
assassiné. Mais je nous sens, depuis un an, en victimite aiguë. Un homme politique avoue-t-il avoir consommé une drogue dure lorsqu’il
était ministre ? Il se pose en victime de journalistes qui ne font
que leur travail en demandant combien de fois et jusqu’à
quand. Une animatrice télé associée aux mouvements
d’émancipation devient-elle représentante de la monarchie
? Elle se sent « bannie du Québec » parce qu’on
ose examiner la cohérence de sa pensée. Un géant
de la littérature, indépendantiste notoire, réprouve-t-il
publiquement les orientations du mouvement ? On dénonce la «
chape de plomb » qui s’est abattue sur lui, alors que ses
détracteurs se sont déconsidérés par leurs
dénonciations outrancières. De tous ces exemples, et de bien d’autres auxquels je viens à
l’instant, on a tiré la conclusion que le Québec est
devenu intolérant, incapable d’accepter la dissidence. Denise
Bombardier pense par exemple qu’au Québec, il « faut
taire » tout ce qui n’est pas politiquement correct. Elle
le dit chaque semaine dans Le Devoir, chaque soir au bulletin télévisé
le plus écouté et chaque matin au poste de radio le plus
syntonisé. Ce paradoxe vous avait-il échappé ? Nous ne sommes pas en présence d’un trop plein de critiques
mais d’une dysfonction des colonnes vertébrales. Il m’est
arrivé de mettre sur la place publique des écrits qui m’ont
valu critique, opprobre, accusations, inimitiés. Ce n’était
pas très amusant. Mais c’était prévisible et
prévu. Je n’étais pas une victime du débat
que je suscitais, mais un participant, adulte et consentant. Il y a des
façons parfaitement éprouvées de se soustraire au
crible de la critique : il suffit de rester dans son sous-sol, de ne pas
poser sa candidature, de décliner les nominations, de peser ses
mots pendant les entrevues. Le manifeste des « lucides » nous a fait franchir un nouveau
seuil. Plutôt que d’insister sur le caractère rassembleur
de certaines de leurs propositions, ses auteurs consacrent des pages à
se plaindre « des groupes de pression de toutes sortes, dont les
grands syndicats, qui ont monopolisé le label “progressiste”
». Ils prévoient que ces redoutables forces vont «
les clouer au pilori ». Et après avoir jeté l’opprobre
sur quelque 500 organisations qui estiment, autant qu’eux, contribuer
au développement du Québec, ils ajoutent, sans rire : «
Cette attitude d’intolérance doit être abandonnée.
» Les membres du comité Bouchard ont innové : ils se sont
posés en victimes avant de subir le premier reproche. Michel Kelly-Gagnon,
nouveau président du Conseil du patronat - le groupe d’intérêts
le plus riche et le plus puissant du Québec -, a pris le relais
en accusant les groupes communautaires d’être responsables
de « l’immobilisme » dont le Québec est victime.
Québec solidaire n’a pas de député à
Québec et voilà qu’il est au pouvoir. Déjà
? Deux dossiers ont offensé les puissants : le CHUM, dont ils voulaient
l’installation à Outremont - j’étais d’accord
-, et le Casino de Montréal nouveau et amélioré -
j’aurais applaudi si Loto-Québec avait en échange
mis au rancart 80% de ses appareils de loterie vidéo. Dire que
la gauche a tué ces projets est aussi irrationnel que de considérer
le vote ethnique comme la cause de la défaite du Oui au référendum
de 1995. Dans les deux cas, chacun savait d’avance d’où
viendrait l’opposition. Il fallait réussir malgré
elle, ou ne rien entreprendre. Qui a détourné le CHUM d’Outremont ? Trois dangereux
gauchistes : le ministre de la Santé, Philippe Couillard, l’ex-premier
ministre Daniel Johnson et l’actuel premier ministre, Jean Charest,
retournant sa veste. Qui a fait dérailler le Casino ? Deux dangereux
gauchistes : le ministre des Finances, Michel Audet, refusant d’appuyer
le projet le jour de son annonce, puis le premier ministre, qui lui a
préféré une autre bataille : Orford. Lucien Bouchard disait au printemps que les grands projets - bons et
mauvais - naissent dans la controverse. Arrive un moment où le
leader doit donner le feu vert « sur le bras », c’est-à-dire
assumer le risque, a-t-il dit. Il l’a fait : déficit zéro,
fusions municipales, garderies à cinq dollars, Grande Bibliothèque. Les victimes ne font pas l’histoire. Et les critiques n’ont
pas pour fonction de se taire. Que ceux qui ont du cran engagent le débat
et prennent des décisions. Que les autres rénovent leur
sous-sol. Jean-François Lisée est directeur exécutif du CÉRIUM
et responsable du site internet PolitiquesSociales.net
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