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La richesse est de nouveau si mal distribuée entre les pauvres
et les nantis, aux États-Unis, qu'elle nous ramène au niveau
des années 1920. Et au Canada?
George Bernard Shaw estimait qu'un "homme est véritablement
cultivé lorsque des statistiques peuvent l'émouvoir profondément".
Point besoin d'avoir fait les HEC, cependant, pour réagir aux chiffres
qui suivent. Aujourd'hui, sur la planète Terre, les fortunes réunies
des 500 personnes les plus riches dépassent le revenu annuel de...
la moitié de l'humanité. L'économiste britannique George Monbiot écrivait en septembre
que cette situation planétaire rappelait les inégalités
entre la noblesse et le peuple qui avaient conduit à la Révolution
française. Il estime que, demain, la révolte des pauvres
à l'échelle mondiale ne se fera pas en pendant les aristocrates
ni même en envoyant des Boeing contre des tours. Il s'agira plutôt
d'une décision commune de nombreux pays du Sud de cesser les paiements
de leur dette à moins de concessions majeures sur l'accès
aux marchés des pays du Nord, notamment en matière agricole
et textile. L'inégalité fait toutefois des progrès également
au Nord, en particulier aux États-Unis. Les économistes
ont passé les années 1990 à se demander pourquoi
les revenus des 10% les plus riches décollaient soudainement. Il
a fallu deux économistes français, Thomas Piketty et Emmanuel
Saez, pour trouver, en 2001, la clé de l'énigme: la plus
grande part de l'augmentation enregistrée par les 10% les plus
riches l'était en fait par le 1% le plus riche. Parmi ce 1%, 60%
de l'augmentation est allée aux 0,1% les plus riches. Et parmi
ces 0,1%, près de la moitié de la hausse est attribuable
aux 0,01% les plus riches. Les courbes de Piketty et Saez sont saisissantes:
les États-Unis sont revenus à l'époque de Gatsby
le Magnifique, des années folles précédant le krach
de 1929 et des grandes fortunes des Rockefeller et des Vanderbilt. Le
New Deal puis la Deuxième Guerre mondiale avaient atténué
ces inégalités. De 1945 à 1975, la richesse nouvelle
fut à peu près également répartie. Puis, on
a assisté à une accélération de l'inégalité
dans les années 1980 et à un furieux décollage à
partir de 1988. Dix ans plus tard, le niveau des années 1920 était
atteint. Le mouvement ne donne aucun signe d'essoufflement, au contraire. Le Congrès
américain oblige le ministère du Revenu à rendre
compte chaque année du revenu des 400 contribuables les plus riches.
Ceux-ci ont déclaré en l'an 2000 une feuille de paye annuelle
moyenne de 132 millions chacun. Cela correspond à 3 633 fois le
revenu de l'États-unien moyen. Ce groupe représente 0,0003%
des contribuables, mais encaisse 1,1% des revenus de toute la population,
une part du gâteau qui a doublé en huit ans. Un bonheur ne
vient jamais seul: leur taux d'imposition s'est allégé pendant
la même période, passant de 26% à 22%. Il s'établira
bientôt à moins de 18%, grâce aux baisses d'impôt
adoptées par l'administration Bush et favorisant les plus nantis. Des commentateurs applaudissent, notant qu'il y a souvent un lien entre
augmentation des inégalités et augmentation de la richesse
collective. Une image de l'économiste américain Paul Krugman
rend bien cette paradoxale réalité: lorsque Bill Gates,
dont la fortune s'élève à 50 milliards de dollars,
entre dans un bar où se trouvent 49 ouvriers, les 50 clients du
bar deviennent automatiquement, en moyenne, milliardaires. Certes, selon
les calculs de la Brookings Institution, de Washington, le système
plus redistributif des pays de l'Europe de l'Ouest et du Canada (notons
que c'est particulièrement vrai du Québec) a produit ces
dernières années un peu moins de richesse nouvelle que celui
des États-Unis. Mais ayant mieux distribué leur plus petit
magot, ces pays ont fait en sorte que le niveau de vie de la majorité
de leurs habitants a augmenté davantage que celui de la majorité
des États-uniens. Un chercheur australien s'est pour sa part intéressé
aux extrêmes et a constaté que, si les États-Unis
comptent les riches les plus riches du monde, leurs pauvres, surtout leurs
enfants pauvres, constituent une proportion plus importante de la population
et ont concrètement un niveau de vie plus faible que ceux des autres
pays industrialisés. C'est cher payer pour être collectivement
les plus riches. Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur
est directeur exécutif du CERIUM
et de PolitiquesSociales.net.
Il s'exprime ici à titre personnel. |