La grosse part du gâteau

La richesse est de nouveau si mal distribuée entre les pauvres et les nantis, aux États-Unis, qu'elle nous ramène au niveau des années 1920. Et au Canada?


Jean-François Lisée
L'actualité, 15 novembre 2003


George Bernard Shaw estimait qu'un "homme est véritablement cultivé lorsque des statistiques peuvent l'émouvoir profondément". Point besoin d'avoir fait les HEC, cependant, pour réagir aux chiffres qui suivent. Aujourd'hui, sur la planète Terre, les fortunes réunies des 500 personnes les plus riches dépassent le revenu annuel de... la moitié de l'humanité.

L'économiste britannique George Monbiot écrivait en septembre que cette situation planétaire rappelait les inégalités entre la noblesse et le peuple qui avaient conduit à la Révolution française. Il estime que, demain, la révolte des pauvres à l'échelle mondiale ne se fera pas en pendant les aristocrates ni même en envoyant des Boeing contre des tours. Il s'agira plutôt d'une décision commune de nombreux pays du Sud de cesser les paiements de leur dette à moins de concessions majeures sur l'accès aux marchés des pays du Nord, notamment en matière agricole et textile.

L'inégalité fait toutefois des progrès également au Nord, en particulier aux États-Unis. Les économistes ont passé les années 1990 à se demander pourquoi les revenus des 10% les plus riches décollaient soudainement. Il a fallu deux économistes français, Thomas Piketty et Emmanuel Saez, pour trouver, en 2001, la clé de l'énigme: la plus grande part de l'augmentation enregistrée par les 10% les plus riches l'était en fait par le 1% le plus riche. Parmi ce 1%, 60% de l'augmentation est allée aux 0,1% les plus riches. Et parmi ces 0,1%, près de la moitié de la hausse est attribuable aux 0,01% les plus riches. Les courbes de Piketty et Saez sont saisissantes: les États-Unis sont revenus à l'époque de Gatsby le Magnifique, des années folles précédant le krach de 1929 et des grandes fortunes des Rockefeller et des Vanderbilt. Le New Deal puis la Deuxième Guerre mondiale avaient atténué ces inégalités. De 1945 à 1975, la richesse nouvelle fut à peu près également répartie. Puis, on a assisté à une accélération de l'inégalité dans les années 1980 et à un furieux décollage à partir de 1988. Dix ans plus tard, le niveau des années 1920 était atteint.

Le mouvement ne donne aucun signe d'essoufflement, au contraire. Le Congrès américain oblige le ministère du Revenu à rendre compte chaque année du revenu des 400 contribuables les plus riches. Ceux-ci ont déclaré en l'an 2000 une feuille de paye annuelle moyenne de 132 millions chacun. Cela correspond à 3 633 fois le revenu de l'États-unien moyen. Ce groupe représente 0,0003% des contribuables, mais encaisse 1,1% des revenus de toute la population, une part du gâteau qui a doublé en huit ans. Un bonheur ne vient jamais seul: leur taux d'imposition s'est allégé pendant la même période, passant de 26% à 22%. Il s'établira bientôt à moins de 18%, grâce aux baisses d'impôt adoptées par l'administration Bush et favorisant les plus nantis.

Des commentateurs applaudissent, notant qu'il y a souvent un lien entre augmentation des inégalités et augmentation de la richesse collective. Une image de l'économiste américain Paul Krugman rend bien cette paradoxale réalité: lorsque Bill Gates, dont la fortune s'élève à 50 milliards de dollars, entre dans un bar où se trouvent 49 ouvriers, les 50 clients du bar deviennent automatiquement, en moyenne, milliardaires. Certes, selon les calculs de la Brookings Institution, de Washington, le système plus redistributif des pays de l'Europe de l'Ouest et du Canada (notons que c'est particulièrement vrai du Québec) a produit ces dernières années un peu moins de richesse nouvelle que celui des États-Unis. Mais ayant mieux distribué leur plus petit magot, ces pays ont fait en sorte que le niveau de vie de la majorité de leurs habitants a augmenté davantage que celui de la majorité des États-uniens. Un chercheur australien s'est pour sa part intéressé aux extrêmes et a constaté que, si les États-Unis comptent les riches les plus riches du monde, leurs pauvres, surtout leurs enfants pauvres, constituent une proportion plus importante de la population et ont concrètement un niveau de vie plus faible que ceux des autres pays industrialisés. C'est cher payer pour être collectivement les plus riches.

Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur est directeur exécutif du CERIUM et de PolitiquesSociales.net. Il s'exprime ici à titre personnel.