Chronique d'un putsch retardé
À Québec, le gouvernement libéral n'est pas encore
à mi-mandat. Pourtant, pour son chef, Jean Charest, le compte à
rebours a déjà commencé.
Jean-François Lisée
L'actualité, 15 mai 2005
Jean Charest rêve. Un conseiller s'approche de lui. "Monsieur
le premier ministre, lui dit-il, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle.
Je commence par la mauvaise: il n'y a pas de bonne nouvelle!" Ce
rêve est prémonitoire, car à observer le calendrier
politique, alors que le gouvernement Charest est à mi-mandat, on
ne voit à l'horizon qu'obstacles et chagrins.
Il n'est d'ailleurs pas aisé, ces jours-ci, de rencontrer des libéraux
québécois heureux. Membres d'un parti de pouvoir, ils sont
certes habitués aux tuiles, à la contestation, aux épisodes
d'affrontement social et de perte de popularité. Naguère,
ils savaient sortir d'un conflit en ralliant une petite majorité
de l'opinion, la conservatrice, celle qui préfère l'ordre.
Ce qui est nouveau avec Jean Charest, c'est qu'il n'arrive à susciter
l'adhésion dans aucun dossier majeur. En deux ans, l'opinion publique
a contracté une allergie à son égard qui rend chacune
de ses stratégies suspecte. Le niveau d'insatisfaction record enregistré
par Jean Charest et son parti, loin d'être passager, semble maintenant
bien enraciné.
Et le fait que, pour la première fois depuis 1968, toute une cohorte
de jeunes Québécois de 17 à 25 ans se soient éveillés
à la politique dans la grève des prêts et bourses
laissera, dans l'électorat, des traces pendant des décennies.
Que manque-t-il à ce portrait? Des putschistes. De bons libéraux
qui, prévoyant le naufrage électoral à venir, laisseraient
volontiers sombrer le capitaine, mais pas le navire et son équipage.
Qui pourraient-ils être? Les anciens fidèles de Bourassa,
que Jean Charest et son entourage ont traités cavalièrement
et qui ont l'âme rancunière. Des gens d'affaires, ceux-là
mêmes qui avaient convaincu l'ancien conservateur de se lancer dans
la politique québécoise, en 1998, mais qui ont déjà
démontré leur caractère volage en flirtant avec Mario
Dumont avant l'élection de 2003. Des députés et ministres,
enfin, qui sentent leur électorat leur glisser entre les doigts
et qui ne sont pas psychologiquement prêts pour la retraite. Et
on n'a rien dit de Pierre Paradis!
Pourquoi, avec tous ces bataillons, le signal du putsch n'a-t-il pas été
donné? C'est trop tôt. Lorsque des libéraux réfléchissent
à ce changement de chef, ils ont l'oeil sur le calendrier. Le prochain
affrontement social au Québec sera celui du secteur public, qui
battra son plein à l'automne. Comme les étudiants, les employés
de l'État se présentent cette fois avec des arguments susceptibles
d'éveiller la sympathie populaire: ils sont sans contrat de travail
depuis deux ans, ils ont des salaires sensiblement inférieurs à
ceux de leurs homologues du secteur privé et ils réclament
l'équité salariale pour leurs membres féminins. Détail
qui a son importance: un ménage sur quatre, au Québec, compte
une personne travaillant dans le secteur public. Cela a, disons, une certaine
incidence sur les intentions de vote.
Il n'y a aucune raison de croire que ce dossier sera mieux géré
que les précédents. Le gouvernement, le parti et le chef
y perdront encore des plumes. Mieux vaut, pour les putschistes, que le
chef actuel écope.
Ensuite, au printemps ou à l'automne 2006, tout doit aller très
vite. Pour faire partir le chef, rien de mieux que la technique utilisée
en août 1982 afin de convaincre Claude Ryan de quitter la direction
libérale: faire circuler une pétition en faveur de son leadership
parmi les membres du caucus. Sur 41 membres en 1982, 6 seulement y avaient
apposé leur signature. Une fois le chef évincé, il
importe de couronner un successeur - et qui d'autre que Philippe Couillard
a des chances? On reviendra aux "valeurs libérales".
Interdit au futur chef de gouverner longtemps, cependant: il faut procéder
à une élection précipitée. Le but du jeu est
d'empêcher le Parti québécois de changer de chef à
temps pour le scrutin, afin que le nouveau chef libéral (Couillard)
se batte contre l'ancien chef péquiste (Landry).
Mais qui dit que les péquistes resteront immobiles? Gagnant son
vote de confiance au congrès de juin, Bernard Landry pourrait annoncer
la tête haute, à la fin de 2005, qu'il cède sa place.
Les putschistes libéraux seraient alors d'autant plus convaincus
de la nécessité de changer aussi de chef. Mais ils perdraient
l'énorme avantage de la nouveauté. Quand on vous disait
qu'il n'y avait pas de bonne nouvelle.
Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur
est directeur exécutif du CERIUM.
Il s'exprime ici à titre personnel.