Dur, dur de faire des bébés?

Champion de la dénatalité, le Québec pourrait-il s'inspirer des deux peuples les plus féconds d'Occident? Français et États-Uniens s'y prennent pourtant de façon opposée.


Jean-François Lisée
L'actualité, 15 décembre 2003


Devinette: quelle est la proportion de salariées aux États-Unis qui ont droit à un congé de maternité rémunéré? Réponse: 4%. Une autre? Quelle est la proportion de salariées américaines qui ne sont pas légalement assurées de retrou-ver leur emploi après leur congé de maternité? 54%. Leur employeur a le droit de les virer. Je viens pourtant de décrire une grande avancée sociale. Car il y a 10 ans à peine, c'est 90% des employeurs états-uniens qui avaient ce droit, les autres devant se plier à une convention collective. Pas étonnant que la durée moyenne des congés de maternité chez nos voisins du Sud soit de 10 jours.

Avec quel effet sur le taux de fécondité? Fantastique! Les États-Unis ouvrent la marche de tous les pays occidentaux, avec un taux de 2,13 enfants par femme l'an dernier. C'est le seul pays industrialisé où le renouvellement des générations est, pour l'instant, assuré.

Posons les mêmes questions à propos des Français. Proportion de salariées ayant droit à un congé de maternité rémunéré? 100%. Rémunération? 100% du salaire (sauf exceptions). Garantie de retour au travail? Totale. Durée des congés? La loi prévoit un minimum "obligatoire" de 8 semaines. Généralement, les mères prennent les 16 semaines accordées par la loi, et 24 pour le troisième enfant. Ce à quoi s'ajoute une foule de congés prolongés diversement rémunérés.

Avec quel effet sur le taux de fécondité? Formidable! La France ouvre la marche de tous les pays européens, avec un taux de 1,9. Elle n'est battue que par les États-Unis dans ce palmarès. (L'Italie enregistre 1,2; l'Allemagne 1,3; le Québec 1,4; le Canada 1,5; la Suède 1,6. La moyenne des pays de l'Union européenne est de 1,5.)

Mais, disent des démographes, ce qui importe aujourd'hui pour donner du tonus à la maternité, c'est du temps! Davantage de temps, davantage d'enfants. L'exemple français est tout à fait net: la baisse graduelle du temps passé au travail depuis une vingtaine d'années a préparé le baby-boom actuel. Depuis 1998, la semaine de travail a été légalement réduite de 39 à 35 heures et le nombre d'heures supplémentaires grandement limité. Cette bouffée de temps frais est essentiellement consacrée par les parents à leur vie familiale.

Aux États-Unis, c'est le contraire. La semaine de travail ne cesse de s'allonger, les États-Uniens travaillant désormais davantage que les Japonais. Avec l'augmentation de la présence de la mère au travail, les couples étaient au boulot, en moyenne, 660 heures de plus en 2001 que 20 ans plus tôt, lorsque la natalité américaine était nettement plus basse. Et près de un salarié sur cinq affirme exécuter des heures supplémentaires contre son gré. Le niveau de fécondité est encore plus fort dans la communauté noire (2,3) et chez les immigrés latino-américains récents (3,1)? C'est pourtant dans ces familles que l'augmentation du temps de travail est la plus nette. Reste que même la majorité blanche, avec un taux de 1,8, devance sur ce plan la plupart des pays occidentaux. Quant aux services de garde, ils sont essentiellement privés et extrêmement onéreux - contrairement à la situation en France.

Que conclure? Que les caractéristiques nationales, les valeurs, la culture familiale ont plus de poids en ces matières que bien des politiques publiques. Cela signifie-t-il que le Québec devrait baisser les bras? Non, mais qu'il doit, plutôt que de suivre des exemples étrangers, être à l'écoute des parents et des futurs parents. Et lorsque ceux-ci réclament des places en garderie et rêvent du jour où ils prendront, à leurs frais, des jours de congé supplémentaires pour s'occuper de leurs rejetons, il faut être sourd pour ne pas entendre et agir.

Une autre conclusion se dégage de ces données. Les pays qui effectuent un bon renouvellement de leurs générations préparent, pour demain, des sociétés équilibrées et dynamiques. L'arrivée constante de nouvelles cohortes de bambins annonce non un déclin mais un maintien de la force américaine. Ceux qui croient en revanche que la France représente "la vieille Europe" se trompent. Elle sera demain la plus jeune nation d'Europe et elle continuera, souvent face au rival états-unien, à faire entendre sa voix avec un sens critique, un panache et une irrévérence sans cesse renouvelés

Ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, l'auteur est directeur exécutif du CERIUM et de PolitiquesSociales.net. Il s'exprime ici à titre personnel.