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Dur dur, par les temps qui courent, d’être pro-Américain.
Heureusement, notre chroniqueur se dévoue. Par Jean-François Lisée
La chose vous a peut-être échappée. Cependant je
dois à la transparence de vous avouer que je suis pro-Américain.
Pas pro-Bush. Non. Qu’allez-vous penser-là ? Tout de même,
dans l’échelle du pro-Américanisme, je me situe suffisamment
en haut de la moyenne pour avoir intérêt à ne pas
en parler.
Certains déclarent leur amour pour la culture américaine.
Pour le jazz, Orson Welles, Susan Sontag. D’autres admettent avoir
passé de bons moments avec Elvis ou Mickey (ou les deux, mais rarement
en même temps). La foule pro-américaine s’éclaircit
cependant lorsqu’on aborde le terrain politique. D’accord
pour s’associer à Franklin Roosevelt. Mais dire du bien,
même avec modération, de Ronald Reagan vous rend suspect.
Je n’ai pas cette timidité. Je pense que les États-Unis
sont, globalement et malgré leurs nombreux travers, une influence
politique positive sur la planète. Je le dis au moment où
l’intervention en Irak est un fiasco de proportion historique, qui,
loin de faire reculer les amis de Bin Laden, enfonce plus avant l’Occident
dans la spirale de la terreur. C’est dans ses moments de grande détresse qu’il faut
reconnaître la valeur d’un individu, ou d’une nation.
Dans une oubliable ritournelle, Michel Sardou exprimait les choses ainsi
: « Si les Ricains n'étaient pas là, chantait-il à
son auditoire français, vous seriez tous en Germanie, A parler
de je ne sais quoi, A saluer je ne sais qui. » Mais s’en tenir
à la seconde guerre est trop facile. On entendait récemment
à Montréal l’universitaire de Washington Simon Serfaty.
Admettant l’échec irakien, il avait ce mouvement d’humeur
: « Je suis las de ce procès permanent qui se fait quant
aux capacités des États-Unis à définir une
politique globale qui mènerait à un succès. La performance
de la diplomatie américaine durant la seconde moitié du
XXe siècle a été exceptionnelle. Sa capacité,
non seulement de gagner les guerres en Europe, mais aussi de contribuer
à transformer l’Europe en un continent paisible, démocratique,
prospère et en sécurité – à un point
qui n’avait jamais été vu dans toute son histoire
et jamais égalé dans la performance des grandes puissances
européennes elles-mêmes – est remarquable. » Il faut en effet se demander ce qui ce serait passé si les Ricains
n’avaient pas été là pendant la guerre froide.
(Avis aux lecteurs souffrant de malaises cardiaques, l’auteur s’apprête
à dire du bien de la CIA.) Les archives du KGB étant maintenant
ouvertes, on sait l’effort, en personnel et en argent, investi par
Moscou dans les années 50 et 60 pour soutenir les partis, médias
et syndicats communistes en Europe de l’Ouest, contribuant à
ce que la France et l’Italie passent proche du point de rupture
avec la démocratie libérale. Ce sont les Ricains, via la
CIA, qui ont financé à coups de millions les partis, médias
et syndicats sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates,
égalisant ainsi les forces sur le terrain. Sans eux, qui l’aurait
fait ? Le Canada ? Le Mexique ? L’intervention déterminante américaine face à
Hitler, puis face à Moscou, met dans la colonne « crédit
» du bilan étasunien des dépôts favorables au
bien-être planétaire d’une ampleur telle qu’il
faudrait une interminable liste dans la colonne « débit »
pour l’entamer sérieusement. Il faut admettre que Washington
met beaucoup d’ardeur à cumuler les retraits et que les affaires
vietnamiennes et irakiennes pèsent lourd. Sans les Ricains, c’est certain, des gouvernements progressistes
auraient vu le jour ou auraient gardé le pouvoir dans plusieurs
pays latino-américains (et quelques pays africains, et en Iran,
et au Cambodge) dans les années 50, 60 et 70. Mais en 1973, au
Chili, sans les Ricains, Pinochet aurait pareillement sévi. Noriega
serait toujours au pouvoir, comme les Talibans en Afghanistan, les Serbes
au Kosovo. Sans les Ricains, Beijing aurait depuis longtemps écrasé
la démocratie taiwanaise. On prête beaucoup de mauvaises intentions à Washington,
qui a suffisamment menti, triché, comploté et traficoté
pour le mériter. Mais pourquoi ne pas se réjouir lorsqu’ils
ne sont pas aussi retors que prévu? J’étais convaincu
que les troupes spéciales allaient délibérément
cacher dans Bagdad de fausses « armes de destructions massives »,
que les GI – mieux, les troupes britanniques ou espagnoles –
allaient ensuite « découvrir ». Bush n’était
pas à une falsification près. Il s’est retenu. De
même, il y a deux ans, quand les sondages donnaient le syndicaliste
altermondialiste Lula gagnant à la présidence brésilienne,
plusieurs prévoyaient que les Ricains allaient empêcher la
chose, ou le déstabiliser à brève échéance.
Faux. Il y a donc progrès. J’ai une autre raison d’être pro-Américain :
personne ne sait mieux critiquer les Etats-Unis que les Ricains eux-mêmes.
Le documentariste anti-Bush Michael Moore est aujourd’hui porté
aux nues par le jury de Cannes, dominé par ses compatriotes. C’est
un signe. En voici un autre : dans la série hollywoodienne Star
Trek -La seconde génération, la « Fédération
des planètes » est multiethnique. Le capitaine de son vaisseau
amiral est un français (!) que l’on voit parfois dans son
vignoble. Il applique la « directive première », celle
de respecter toute forme de vie. On se croirait à l’Unesco. Leur ennemi ? Les lugubres et arrogants « Borgs » qui assimilent
toutes les races sur leur passage, absorbent leurs ressources, leurs technologies
et leurs populations, dans un melting-pot efficace mais sans saveur. Vous
voyez la métaphore. Assaut hollywoodien versus diversité
culturelle. Les scénaristes ont-ils fait exprès ? Je parie
que l’inconscient d’Hollywood nous parle : méfiez-vous,
dit-il, agissez avant qu’on vous avale tout rond. Ah, ils sont forts,
les Ricains ! Jean-François Lisée est directeur exécutif du
Centre d'études et de
recherches internationales de l'Université de Montréal
et responsable de PolitiquesSociales.net. |