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Dépassés, les syndicats ? Selon la Banque Mondiale et des
experts de la mondialisation, il en faut plus, surtout au Sud… Par Jean-François Lisée
Étrange : un récent rapport de la Banque Mondiale affirme
que ce n'est pas la présence, mais bien l’absence ou la trop
grande faiblesse des syndicats qui fait problème, dans les pays
du Nord et du Sud. L’impact social de la présence syndicale
va sans dire. Quoique, ces temps-ci, cela va parfois mieux en le disant.
Selon la Banque, le syndicalisme permet, partout, de meilleurs salaires.
Il réduit l’écart de revenus entre les travailleurs
spécialisés et ceux qui n’ont pas cette chance. C'est
un facteur d’égalité des sexes, non seulement parmi
les syndiqués mais, par voie d’entraînement, dans la
société toute entière. Il permet aussi la promotion
des salariés des minorités raciales. Indirectement, son
existence rend plus rentable le fait de terminer ses études. Le
syndicalisme contribue donc à envoyer un signal productif à
toute la société : qui s’instruit s’enrichit. Oui, mais à quel prix ? Moins de profits, calcule la Banque. Mais
moins de productivité et de richesse nationale ? Rien ne le prouve.
Au contraire, la main-d'œuvre syndiquée est plus stable, donc
moins coûteuse à former, elle a d’ailleurs davantage
accès à de la formation professionnelle et les entreprises
syndiquées innovent tout autant que les autres. L’impact
global sur le chômage dépend ensuite du niveau d’organisation
syndicale et des négociations. Les pays qui s’engagent dans
des négociations nationales avec leurs syndicats ont généralement
moins de chômage et de conflits de travail que ceux qui font ces
négociations dans le désordre, compagnie par compagnie. Le syndicalisme charrie évidemment, comme tout autre pouvoir,
sa part de dysfonctionnement et de dérapages. Mais XXIème
siècle lui assigne des tâches nouvelles, au Sud comme au
Nord. Dans un autre rapport récent, un groupe de sages réunis
par l’Organisation internationale du travail déplore la faiblesse,
dans les pays en voie de développement, des associations de salariés
jugés pourtant « essentiels » pour « soutenir
un cercle vertueux d’élévation du niveau de vie et
de croissance équitable ». L’ouverture des frontières
commerciales crée une richesse plus grande, mais les pays du Sud
n’ayant pas la capacité ou la volonté de redistribuer
correctement cette richesse, seule la force syndicale permet de l’imposer.
Les syndicats sont donc la pièce manquante d’une mondialisation
plus équitable. Ils constituent aussi une sorte de vérificateur
général social, une nécessité lorsque les
États sont trop faibles. Les lecteurs de cette chronique ont entendu parler récemment du
départ d’entreprises vers l’Asie. Le cas de l’Inde
doit nous réjouir. Dans cette démocratie où la liberté
d’opinion et d’association est monnaie courante, l’action
syndicale fera son œuvre. Mais ces libertés manquent cruellement
en Chine, la nouvelle usine du monde, et l’absence de syndicats
libres fausse toute la donne. On se plaît à rêver d’un
Lech Walesa aux yeux bridés, d’un Solidarnosc chinois. Au Nord, chacun constate que nos élus ont moins d’emprise
sur la marche des choses. Leur pouvoir est confisqué par des tendances
mondiales qui les dépassent. La société civile tente
de compenser en créant des lieux de pouvoirs au ras du sol, dans
les écoles, les quartiers, ou sur des sujets comme l’environnement,
la protection du consommateur, les OGN. Chemin faisant, on redécouvre
qu’il existe un lieu où les salariés peuvent exercer
un pouvoir direct et tangible : leur assemblée syndicale. Et la
jonction entre cette force déjà organisée et les
forces nouvelles de la société civile fait une addition
étonnante. Avec quel résultat ? Qu’on en juge : en
2003, le gouvernement Charest avait des allures de Mike Harris, le pied
sur l’accélérateur. En 2004, il s’est transformé
en gouvernement Bourassa, les deux pieds sur le frein. La Banque Mondiale elle-même, sans le savoir, a un message fait
sur mesure pour le Québec de 2004. En général, écrivent
ses experts, lorsqu’un gouvernement de gauche a en face de lui un
syndicalisme fort, cela donne une bonne performance économique
globale, car il y a volonté d’entente entre ces deux forces.
Lorsqu’un gouvernement de droite a devant lui un syndicalisme faible,
cela donne aussi une bonne performance économique, car rien n’empêche
l’État et le privé de réduire les coûts.
Ce qu’il faut cependant éviter, notent-ils froidement, est
la situation où un gouvernement de droite fait face à un
syndicalisme fort car alors, rien ne va plus. Pour en savoir plus : Une
mondialisation juste, créer des opportunités pour tous,
Commission mondiale sur la dimension sociale de la mondialisation, Organisation
internationale du Travail, 24 février 2004, 188 pages. Unions
and Collective Bargaining: Economic Effects in a Global Environment,
World Bank, juin 2002. Jean-François Lisée est directeur exécutif du
Centre d'études et de
recherches internationales de l'Université de Montréal
et responsable de PolitiquesSociales.net. |