La liberté fait des petits

Malgré les mauvaises nouvelles quotidiennes, les dictatures reculent et les démocraties se multiplient à l'échelle de la planète.

Jean-François Lisée
L'actualité, 15 avril 2004


Vous êtes un citoyen informé. La preuve, vous lisez ce magazine. Mais oserez-vous avouer que, lorsque le journal télévisé vous donne le nombre de morts dans des attentats au Proche-Orient, vous ressentez davantage de lassitude que d'empathie? Vous arrive-t-il de vous demander comment, après toutes ces années d'attaques meurtrières, il peut rester encore des vivants dans ce coin de planète? C'est qu'il nous manque une information clé. Jamais nos présentateurs de télé ne nous disent: "Dans l'actualité internationale aujourd'hui, on signale la naissance de 55 Israéliens et de 62 Palestiniens, ce qui porte le bilan de la semaine à 300 nouveau-nés dans la région." Nous comprendrions mieux si, dans les rétrospectives de fin d'année, on nous donnait le nombre de victimes, le nombre de naissances et le solde.

Mais voilà: un arbre qui tombe fait plus de bruit qu'une forêt qui pousse. Ce qui est heureux, direz-vous, pour les promeneurs et les chasseurs. Imaginez le bruit... Mais ce qui est vrai pour le Proche-Orient et la sylviculture l'est également pour une poussée planétaire insidieuse: celle de la liberté.

Tous ceux qui sont nés il y a 30 ans ou plus ont connu une époque où la démocratie vivait en camp retranché. Le poste de directeur général des élections était vacant dans tout l'Empire soviétique, dans la totalité de l'Amérique du Sud et jusqu'au coeur de l'Europe: la Grèce des colonels, l'Espagne de Franco et le Portugal de Salazar. L'apartheid régnait en Afrique du Sud. Imelda Marcos collectionnait les chaussures aux Philippines. De grands intellectuels annonçaient la disparition prochaine des démocraties.

La chute en cascade de dictateurs de tout acabit fut, en quatre décennies, phénoménale. Il n'y a peut-être pas, en Chine, de multipartisme ni de version locale de L'actualité. Il faut le déplorer. Cependant, les Chinois ont quelque chose de neuf: la liberté individuelle de parler, d'agir, de choisir, d'organiser leur vie et leurs loisirs. Rien de tout cela n'était possible pour ce milliard de Terriens il y a 20 ans à peine. Le quadrillage idéologique communiste dictait jusqu'aux portraits qu'on pouvait accrocher aux murs de sa chambre.

De même, en Russie et dans ses républiques les plus mal en point, 150 millions de personnes n'ont plus à se demander si leur voisin ou leur beau-frère envoie un rapport hebdomadaire de leurs activités au KGB. La liberté de la presse est morte en bas âge à Moscou, mais on a enfin le droit individuel de dire du mal du gouvernement, au café ou au salon, sans risque de représailles - à condition de ne pas être tchétchène.

Il n'y a plus guère qu'en Corée du Nord, dans certains pays islamiques et dans une poignée d'autres États soumis à un régime tyrannique que le citoyen est encore sous la coupe d'un Big Brother idéologique ou religieux. Il a bien d'autres problèmes, ce citoyen: pauvreté, exploitation, pollution, guerres, famines... Mais même en Iran, le pouvoir des mollahs n'est plus total et les ventes de rouge à lèvres décollent. Et en Irak, on se lève chaque matin devant un choix inexistant il y a 15 mois: manifestera-t-on contre les Yankees, le gouvernement de transition, les sunnites ou les chiites aujourd'hui?

L'élargissement des zones de liberté est palpable aussi dans nos vieilles démocraties - sauf sans doute pour les fumeurs. Nos débats sur le mariage gai ne sont que l'aboutissement d'un fait récent: la population homosexuelle - une personne sur six - n'a plus à nier ou à renier son identité.

L'évolution de la condition humaine, au début du troisième millénaire, n'est pas la somme de nos rations quotidiennes de mauvaises nouvelles. Nous ne vivons pas sur une planète nommée al-Qaida. D'autres forces sont à l'oeuvre, qui rendent la vie plus supportable. Dommage qu'aux États-Unis le Patriot Act et ses atteintes aux libertés civiles ainsi que la verrue liberticide de Guantánamo nous obligent à noter aussi des reculs à nos portes. Mais grâce à George W. Bush, il se passera quelque chose d'intéressant, sur le plan de la liberté, le 2 novembre 2004. Partout sur la planète, des millions de gens seront convaincus de la valeur suprême du droit de vote. Ce sera la seule façon de changer, ce jour-là, de président des États-Unis.

Jean-François Lisée est directeur exécutif du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal et responsable de PolitiquesSociales.net.