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Malgré les mauvaises nouvelles quotidiennes, les dictatures reculent
et les démocraties se multiplient à l'échelle de
la planète. Jean-François Lisée
Vous êtes un citoyen informé. La preuve, vous lisez ce magazine.
Mais oserez-vous avouer que, lorsque le journal télévisé
vous donne le nombre de morts dans des attentats au Proche-Orient, vous
ressentez davantage de lassitude que d'empathie? Vous arrive-t-il de vous
demander comment, après toutes ces années d'attaques meurtrières,
il peut rester encore des vivants dans ce coin de planète? C'est
qu'il nous manque une information clé. Jamais nos présentateurs
de télé ne nous disent: "Dans l'actualité internationale
aujourd'hui, on signale la naissance de 55 Israéliens et de 62
Palestiniens, ce qui porte le bilan de la semaine à 300 nouveau-nés
dans la région." Nous comprendrions mieux si, dans les rétrospectives
de fin d'année, on nous donnait le nombre de victimes, le nombre
de naissances et le solde.
Mais voilà: un arbre qui tombe fait plus de bruit qu'une forêt
qui pousse. Ce qui est heureux, direz-vous, pour les promeneurs et les
chasseurs. Imaginez le bruit... Mais ce qui est vrai pour le Proche-Orient
et la sylviculture l'est également pour une poussée planétaire
insidieuse: celle de la liberté. Tous ceux qui sont nés il y a 30 ans ou plus ont connu une époque
où la démocratie vivait en camp retranché. Le poste
de directeur général des élections était vacant
dans tout l'Empire soviétique, dans la totalité de l'Amérique
du Sud et jusqu'au coeur de l'Europe: la Grèce des colonels, l'Espagne
de Franco et le Portugal de Salazar. L'apartheid régnait en Afrique
du Sud. Imelda Marcos collectionnait les chaussures aux Philippines. De
grands intellectuels annonçaient la disparition prochaine des démocraties. La chute en cascade de dictateurs de tout acabit fut, en quatre décennies,
phénoménale. Il n'y a peut-être pas, en Chine, de
multipartisme ni de version locale de L'actualité. Il faut le déplorer.
Cependant, les Chinois ont quelque chose de neuf: la liberté individuelle
de parler, d'agir, de choisir, d'organiser leur vie et leurs loisirs.
Rien de tout cela n'était possible pour ce milliard de Terriens
il y a 20 ans à peine. Le quadrillage idéologique communiste
dictait jusqu'aux portraits qu'on pouvait accrocher aux murs de sa chambre. De même, en Russie et dans ses républiques les plus mal
en point, 150 millions de personnes n'ont plus à se demander si
leur voisin ou leur beau-frère envoie un rapport hebdomadaire de
leurs activités au KGB. La liberté de la presse est morte
en bas âge à Moscou, mais on a enfin le droit individuel
de dire du mal du gouvernement, au café ou au salon, sans risque
de représailles - à condition de ne pas être tchétchène. Il n'y a plus guère qu'en Corée du Nord, dans certains
pays islamiques et dans une poignée d'autres États soumis
à un régime tyrannique que le citoyen est encore sous la
coupe d'un Big Brother idéologique ou religieux. Il a bien d'autres
problèmes, ce citoyen: pauvreté, exploitation, pollution,
guerres, famines... Mais même en Iran, le pouvoir des mollahs n'est
plus total et les ventes de rouge à lèvres décollent.
Et en Irak, on se lève chaque matin devant un choix inexistant
il y a 15 mois: manifestera-t-on contre les Yankees, le gouvernement de
transition, les sunnites ou les chiites aujourd'hui? L'élargissement des zones de liberté est palpable aussi
dans nos vieilles démocraties - sauf sans doute pour les fumeurs.
Nos débats sur le mariage gai ne sont que l'aboutissement d'un
fait récent: la population homosexuelle - une personne sur six
- n'a plus à nier ou à renier son identité. L'évolution de la condition humaine, au début du troisième
millénaire, n'est pas la somme de nos rations quotidiennes de mauvaises
nouvelles. Nous ne vivons pas sur une planète nommée al-Qaida.
D'autres forces sont à l'oeuvre, qui rendent la vie plus supportable.
Dommage qu'aux États-Unis le Patriot Act et ses atteintes aux libertés
civiles ainsi que la verrue liberticide de Guantánamo nous obligent
à noter aussi des reculs à nos portes. Mais grâce
à George W. Bush, il se passera quelque chose d'intéressant,
sur le plan de la liberté, le 2 novembre 2004. Partout sur la planète,
des millions de gens seront convaincus de la valeur suprême du droit
de vote. Ce sera la seule façon de changer, ce jour-là,
de président des États-Unis. Jean-François Lisée est directeur exécutif du
Centre d'études et de
recherches internationales de l'Université de Montréal
et responsable de PolitiquesSociales.net. |