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Ceci n’est pas une banane
Par Dominique Brais
La Presse
dimanche 14 janvier 2007


Voici que s’ouvre un autre débat sur l’art, avec l’annonce de la nouvelle que l’artiste québécois César Saez a reçu des subventions de 65000 dollars pour installer une banane géante géostationnaire dans le ciel du Texas. Est-ce un bon projet ? Vaut-il 65 000$ ou un million ? Est-ce l’argent des contribuables ? On sent monter une odeur de scandale.

Des controverses semblables apparaissent périodiquement dans les médias telles des feux de paille. On se souvient par exemple de l’achat d’un Bartlett Newman par le Musée National du Canada. Il semble que notre société n’apprécie pas le coût de l’art. Comment peut-on investir tant d’argent dans des choses si douteusement utiles ? Mais est-ce tant d’argent ? Pourquoi faire tout un plat pour 65 000 malheureux dollars ou même pour un tout petit million.

Soyons lucides. Ce n’est pas l’art qui n’a pas de valeur, c’est l’argent. Il y a tant de choses dont on peut questionner le coût, tant de gens dont on peut questionner les salaires, tant d’initiés qui fraudent les contribuables et en général, tant de gaspillage dans nos sociétés que le véritable scandale est que l’on ose ainsi pointer les arts du doigt en tant que dépense inutile.

Un fossé profond

Ce n’est pas si souvent pourtant que les arts se retrouvent au tribunal des médias. Nous pourrions déplorer, d’un autre point de vue, que cela ne se produise pas plus fréquemment. Le prétexte ici en vaut un autre. Ce ne sera pas le premier projet farfelu que les conseils des arts canadien et québécois financeront. Il faut sans doute être de ce milieu pour le savoir puisque le fossé entre les milieux artistiques et la société se creuse et s’élargit toujours davantage. L’incompréhension domine ce débat quand il monte à la une. Tout le monde a tort et raison car les questions sont mal posées.

L’art n’a pas de rôle précis à jouer dans la société. Il est un fait social qui évolue au rythme de celle-ci en se manifestant de mille manières et en se redéfinissant constamment. Il est une forme de plus-value que certains individus particulièrement doués ajoute à l’utilité de leur labeur. Par contre, certaines formes institutionnalisées d’art se définissent en marge de la société tout en réclamant de celle-ci sa subsistance.

Ce sont celles que financent le CALQ et le CAC. Ces institutions dont le mandat est de soutenir les arts se sont donnés pour mission de ne soutenir que les arts d’avant-garde ne trouvant pas audience auprès du public ou, en d’autres mots, les artistes dont les oeuvres ne peuvent intégrer aucun marché. Les oeuvres ainsi financées et produites sont dans une très large mesure méconnue du public. Ainsi, paradoxalement, bon nombre des artistes les plus subventionnés aux frais des contribuables demeurent totalement inconnus de ceux-ci.

Ce milieu évolue en vase clos pour le meilleur et pour le pire.

Le projet qui fait surface et scandale aujourd’hui est plus médiatique et plus coûteux peut-être que d’autres, mais son esprit ne diffère pas essentiellement de bon nombre de projets soutenus année après année par les deux conseils. Il serait intéressant de voir ces organismes diffuser plus largement les résultats de leur activité et se soumettre ainsi tant à la critique des médias qu’à l’approbation du public. Cela aurait pour effet d’assainir le milieu artistique tout en cultivant le goût du public pour l’art.

Il faudrait pour cela que les médias s’intéressent aux arts de manière sensible et approfondie et non, comme nous l’avons vu tout récemment, pour en faire un objet de scandale et de dérision. Afin que redevienne vivant et fertile ce dialogue essentiel entre art et société, évitons de glisser sur la peau de cette immense banane.

Dominique Brais

L’auteur est artiste et habite Longueuil.




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